Près du lycée Deodat à Toulouse, le 1er octobre 2026.
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Mobilisation lycéenne : une jeunesse debout, un pouvoir sourd, les violences policières pour réponse Mobilisation des lycées : les quartiers populaires à l’avant-garde Lycéen·nes : « Nous continuerons jusqu’à ce que nos revendications soient entendues »Spécialiste de l’histoire des mouvements étudiants et lycéens, Robi Morder est chercheur associé au laboratoire Printemps (Université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines) et animateur du groupe d’études et de recherche sur les mouvements étudiants (Germe). Il est également coauteur du livre Quand les lycéens prenaient la parole (Syllepse), paru en 2018, à l’occasion des 50 ans de mai 68. Il revient pour Politis sur la mobilisation lycéenne en cours.

Depuis le début de la mobilisation actuelle, les lycéen·nes, donc des mineurs, subissent une répression policière particulièrement intense. Quel est votre regard sur ce dispositif de maintien de l’ordre ?
Robi Morder : On a déjà observé des abus sécuritaires envers des mineurs, mais souvent à la marge. Là, il y a quelque chose de systématique. Il y a eu un précédent en 2018, lorsque des élèves d’un lycée de Mantes-la-Jolie avaient été mis à genoux par les forces de l’ordre. La vidéo avait beaucoup tourné et avait provoqué de vives réactions. Ce qui se passe depuis la semaine dernière est d’une tout autre ampleur.
Aujourd’hui, les appels à « protéger les lycéens » se multiplient, et c’est une première.
Aujourd’hui, les appels à « protéger les lycéens » se multiplient, et c’est une première. Je pense que cela montre à quel point le dispositif sécuritaire est totalement disproportionné. À titre de comparaison, en 1971, un lycéen parisien avait été arrêté, a priori sans violences, à la sortie de son lycée lors d’une manifestation interdite, ce qui avait déclenché de vives réactions ainsi que des appels à la grève.
La situation actuelle s’inscrit dans une stratégie policière systémique depuis la loi travail, avec une doctrine de maintien de l’ordre fortement répressive. Je pense aussi que la forte influence de l’extrême droite au sein des forces de l’ordre explique que certains policiers se lâchent en banlieue, avec des insultes et des coups, malgré certaines consignes de modération du ministère. Le gouvernement veut éviter de paraître faible face à l’extrême droite, qui multiplie les accusations de laxisme.
Le gouvernement a pourtant la possibilité de privilégier la négociation et de ne pas intervenir violemment.
C’est un jeu dangereux, car cela alimente l’escalade. Le gouvernement a pourtant la possibilité de privilégier la négociation et de ne pas intervenir violemment. Mais plus on tarde, plus les enjeux augmentent : ce qui aurait pu suffire comme concessions hier ne suffit plus aujourd’hui, la mobilisation place les enchères plus élevées. C’est la question de satisfaction des revendications, comme dans toute mobilisation.
Quelle est la spécificité de ce mouvement par rapport aux mobilisations lycéennes depuis 1968 ?
Je ne dirais pas que la spécificité tient aux formes du mouvement lui-même : on est dans une réinvention permanente de la lutte, mais les revendications sont du même ordre depuis le mouvement de Seine-Saint-Denis en 1978, où on avait connu déjà des occupations de lycées à Saint-Denis, Aubervilliers et Montreuil, contre le manque de professeurs et de moyens.
Les caractéristiques des mobilisations empruntent beaucoup à celles de l’enseignement technique et des filières professionnelles des années 1970, qui sont maintenant regroupés sous le terme générique « lycée ». Ce sont les mêmes établissements qui se sont révoltés en premier cette année. Cela ne veut pas dire que tout s’est dégradé en continu, il y a eu des hauts et des bas. En 1990 par exemple, il y a eu un plan d’investissement de 4,5 milliards de francs [environ 700 millions d’euros] après un mouvement de contestation parti, encore une fois, de Seine-Saint-Denis.
Ce qu’il faut analyser, c’est le contexte du moment. La situation économique est critique et le chômage de masse revient, surtout chez les jeunes. S’ajoutent à cela la crise climatique et l’ombre de la guerre. Les élèves soulignent le décalage entre les politiques d’austérité et les budgets militaires comme les profits qui augmentent. Et enfin, il y a la montée de l’extrême droite. Elle est ressentie comme une menace existentielle par les lycéens, dont ceux issus de la deuxième, troisième, quatrième génération de l’immigration, qui savent qu’ils sont dans le collimateur de ces partis politiques.
Médiatiquement et politiquement, les lycéens sont souvent traités en enfants manipulables et le mouvement est accusé d’être désorganisé. Est-ce nouveau ?
Quand les agriculteurs descendent dans la rue, ils sont entendus. Les lycéens ne sont pas pris au sérieux par le gouvernement.
Non. Il y a toujours eu un certain discours qui consiste à dire : « Ce sont des jeunes, donc ils ne savent pas, ils sont manipulables ». C’est une accusation récurrente. En somme, leurs revendications ne comptent pas. En 1967 et 1968, quand les lycéens descendent dans la rue, ce discours existe déjà, y compris à gauche. Les choses ont évolué du côté des syndicats, mais pas du côté des pouvoirs publics ou des médias.
Le discours est totalement différent face aux manifestations d’agriculteurs par exemple. Quand ils mettent le feu à des pneus, on peut être d’accord ou pas avec ces actes, mais en tout cas, ils sont respectés. Quand ils descendent dans la rue, ils sont entendus. Les lycéens ne sont pas pris au sérieux par le gouvernement, ils se sentent non respectés. On remarque d’ailleurs une position contradictoire. Il y a trois ou quatre jours, on disait : « Regardez-les, ils ne savent pas ce qu’ils veulent, ils ont des revendications dans tous les sens. » Aujourd’hui, on admet que leurs revendications sont légitimes… Et dans le même temps, on dit qu’ils sont manipulés !
Comment analysez-vous la réponse politique actuelle au mouvement et les accusations de récupération ?
D’un côté il y aurait les « gentils » manifestants avec des revendications, de l’autre, les « méchants » qui veulent tout casser.
C’est encore une fois le même discours consistant à dire que les lycéens sont incapables et manipulables. Pourtant les élus, y compris de droite, vont régulièrement au contact des manifestants, ils se déplacent devant les entreprises en lutte, etc. Mais on revient à la même question : les paysans ne seraient pas manipulés, les lycéens, eux, le seraient. Cette présence correspond-elle aux attentes du mouvement ? Seul lui peut le dire. Il peut la vivre comme une tentative de récupération. En même temps, la présence d’élus peut jouer un rôle protecteur, et surtout, elle attire les médias. Les mouvements peuvent aussi utiliser les partis pour visibiliser leurs luttes.
Il y a aussi un dénigrement des professeurs, des programmes scolaires coupables de tous les maux bien sûr, avec des élèves, soi-disant « abrutis ». Sauf que ces discours sont loin d’être nouveaux. Si j’en crois ce qui s’écrit depuis plus d’un siècle sur le déclin de l’école, on devrait tous être analphabètes aujourd’hui puisqu’à chaque décennie « le niveau baisse ». On voit bien que c’est encore une tentative de déplacer le problème. Enfin, quand un mouvement devient important, le gouvernement essaie de séparer le bon grain de l’ivraie. D’un côté il y aurait les « gentils » manifestants avec des revendications, de l’autre, les « méchants » qui veulent tout casser. C’est une stratégie politique bien connue pour tenter de diviser les mobilisations.