Rassemblement en hommage à Quentin Deranque à Lille, dans le nord de la France, le 18 février 2026, après sa mort en marge d’une manifestation d’extrême droite contre Rima Hassan, qui s’exprimait à l’IEP de Lyon.
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Affaire Deranque : interdire le savoir, le piège de l’ordre public contre les libertés fondamentales La criminalisation de l’antifascisme inquiète les soutiens de Zaid et Gino, menacés d’extradition « Les groupes antifascistes se sont toujours constitués en réaction à la violence de l’extrême droite »Une poignée de jours et la situation politique qui chavire. Après la mort du militant d’extrême droite Quentin Deranque samedi 14 février, suite à un affrontement violent avec des antifascistes à Lyon, et alors que l’enquête policière a permis d’identifier et d’interpeller onze individus, dont six avec un lien direct avec les violences, le paysage politique du pays est plus que secoué.
La France insoumise, par l’intermédiaire du député du Vaucluse, Raphaël Arnault, cofondateur du collectif antifasciste de la Jeune Garde, impliquée dans la mort de Quentin Deranque, est vivement critiquée. L’un des collaborateurs parlementaires de l’élu, ainsi qu’un ancien stagiaire, ont été interpellés. La question de l’anticipation de la rixe et de la présence policière à la conférence de Rima Hassan à l’Institut des études politiques de Lyon (IEP) – à laquelle s’opposait le collectif fémonationaliste Némésis accompagné de groupuscules d’extrême droite, dont faisait partie Quentin Deranque –, reste prégnante. Tout comme celle du degré d’implication des collaborateurs insoumis de Raphaël Arnault.
Mardi, lors des questions d’actualité au gouvernement, la formation de Jean-Luc Mélenchon a été presque unanimement conspuée. Des citoyens de gauche ont aussi exprimé leur surprise et leur mécontentement vis-à-vis de leurs élu·es qui ont participé à la minute de silence dans l’hémicycle.
Depuis samedi, des permanences insoumises et syndicales ont été dégradées. Des violences ont été constatées à Toulouse, et plusieurs rassemblements en hommage au militant décédé, proche du mouvement nationaliste révolutionnaire lyonnais et de l’Action française, ont été organisés. Le maire écologiste de Lyon, Grégory Doucet, souhaite l’interdiction d’une marche blanche, craignant des rixes.
Face à éléments, légitimement inquiétants tant ils composent les ingrédients d’une dérive violente et d’un point de bascule politique, la rédaction de Politis se mobilise pour répondre à vos questions.
Jérôme : « Qui sera présent samedi à la marche blanche pour Quentin Deranque ? »
Une marche blanche en hommage à Quentin Deranque est annoncée à Lyon, samedi 21 février. La mobilisation réunira une grande partie de la galaxie d’extrême droite, voire néofasciste, avec la présence annoncée de groupes comme La Cocarde étudiante, Action française, Audace Lyon (dont était membre Quentin d’après Mediapart), Allobroges Bourgoin (dont il était aussi membre), Némésis, etc. Le maire de Lyon, Grégory Doucet, a demandé l’interdiction de la marche, invoquant des risques pour l’ordre public, tandis que la préfecture dit encore évaluer les risques et promet une décision vendredi 20.
Selon StreetPress, l’initiative est portée par Aliette Espieux, porte-parole de la Marche pour la Vie (mouvement catholique intégriste anti-IVG), et épouse d’Eliot Bertin, présenté comme une figure néonazie lyonnaise liée à un groupuscule dissous. De son côté, la famille du jeune homme, par la voix de son avocat sur RTL, annonce ne pas participer et appelle « au calme et à la retenue », demandant l’absence « d’expression politique » si des personnes se joignent au rassemblement.
chloe_linard : « Qui sont les principaux groupes d’extrême droite criminels ? »
Si, depuis 2022, selon les chiffres données par la sociologue Isabelle Sommier, les six morts pour des raisons politiques sont le fait de groupuscules d’extrême droite – hormis l’homicide de Quentin Deranque commis par des antifascistes –, il existe de très nombreux groupes d’extrême droite violente. Leurs mode d’action sont divers : violences physiques, intimidations, dégradations de lieux, perturbation d’événements, harcèlement en ligne… Une initiative très précieuse a été lancée par le média indé Streetpress : une carte interactive, vous permettant de voir les groupes proches de chez vous.
Sablovna : « En temps que simples citoyens, que pouvons-nous faire face à cette brèche à l’extrême droite et au fascisme ? »
Hugo Boursier : Vaste et urgente question. Difficile, comme journaliste, d’y répondre. Mais Politis étant un média engagé, je ne me dérobe pas. Je dirais : être solidaire, créer du lien et défendre les personnes et ennemis de l’extrême droite. Les personnes racisées, toutes celles discriminées pour leur religion, les minorités sexuelles, les militants de gauche. Comment ? Cela passe par des associations, des syndicats, des collectifs d’aide et de soutien. Mais c’est aussi parler des dangers de l’extrême droite avec ses proches, les convaincre, les alerter. Le tout, en s’informant (par les médias indépendants !) et en participant à des réunions publiques.
Que retenir de la conférence de presse du procureur de la République de Lyon, Thierry Dran ?
Alors que onze personnes ont été interpellées, le procureur a décrit une procédure « qui a évolué » ces derniers jours, précisant que plusieurs personnes restent encore à identifier. Les quatre personnes interpellées pour avoir mis à disposition des moyens afin de se soustraire aux recherches (aide à la fuite et/ou hébergement) ont été libérées et seront convoquées devant la justice ultérieurement.
Les sept autres, dont Jacques-Élie F., assistant parlementaire du député, Raphaël Arnault, vont être présentés au parquet qui va ouvrir une information judiciaire pour « homicide volontaire, violences aggravées et association de malfaiteurs ». Tous les prévenus « contestent l’intention d’homicide ». Pour les profils : ils ont entre 20 et 26 ans, cinq n’ont pas d’antécédents judiciaires et un était sous contrôle judiciaire pour violence aggravée au moment des faits. En attendant, ils seront tous placés en détention provisoire.
Phoeliem : « Quelles solutions pour LFI afin de sortir de la tourmente ? »
Lucas Sarafian : Il est très difficile de répondre à cette question. Mais il est vrai que les insoumis sont ciblés de toutes parts. À Politis, nous avons interrogé des responsables du mouvement insoumis et des militants partout en France pour tenter de comprendre comment cette formation tente de répondre dans ce moment politique. Et la stratégie est claire : les militants et responsables insoumis répètent que le mouvement condamne toute violence et rappellent que l’enquête judiciaire doit faire émerger une vérité. Ensuite, ils rappellent qu’il y a des manquements de la police qui n’ont pas réussi à empêcher les violences en marge de Sciences Po Lyon malgré les alertes.
De manière générale, le discours insoumis est simple : le mouvement n’est pas responsable, tout comme le député Raphaël Arnault et la Jeune Garde, qui est visée par une procédure de dissolution. Concernant la gestion interne de cette affaire, les cadres du mouvement ont répété que le mouvement n’avait aucune responsabilité quant aux collaborateurs parlementaires qui seraient impliqués dans ce meurtre. C’est l’employeur Raphaël Arnault qui serait responsable de ses assistants. Enfin, nous pouvons affirmer que le mouvement de Jean-Luc Mélenchon fait bloc. Les insoumis serrent les rangs et dénoncent surtout l’instrumentalisation de ce meurtre par l’extrême droite et une partie de la gauche.
Spinoza_77 : « Quel est le rapport entre la mort de Quentin et le rassemblement devant Sciences Po Lyon ? »
Alix Garcia : La mort de Quentin Deranque s’inscrit dans le contexte d’un rassemblement du collectif fémonationaliste Némésis contre la conférence donnée par la députée insoumise Rima Hassan à Sciences Po Lyon, le jeudi 12 février. Quentin Deranque faisait partie des « amis » sollicités au préalable par les militantes d’extrême droite pour leur prêter main forte en cas de violences. Vers 18 h, lorsque l’affrontement entre les groupes fascistes et antifascistes survient à quelques centaines de mètres de l’IEP, Quentin Deranque et deux autres membres nationalistes se retrouvent isolés et pris à partie. Tombé au sol, le militant d’extrême droite reçoit de nombreux coups à la tête et décède des suites de ses blessures le 14 février.
Océane : « Quel est le lien entre Quentin et Némésis ? »
Salomé Dionisi : Némésis est un collectif d’extrême droite qui se revendique du féminisme, et qui récupère des sujets liés aux violences de genre à des fins xénophobes. Le jour de la mort de Quentin Deranque, elles étaient devant Sciences Po Lyon pour protester contre la présence de la députée européenne Rima Hassan. Némésis se présente comme un collectif de femmes, mais elles sont toujours entourées d’hommes, militants d’extrême droite, pour assurer leur « sécurité ». Jeudi dernier, c’était le cas de Quentin Deranque qui était sur place à la demande du collectif. Pour en apprendre plus sur Némésis et sur le fémonationalisme, Politis vous conseille la lecture du dossier « Fachos hors de nos luttes », et du livre Les Vigilantes de Léane Alestra.

Philo1404 : « Et la question qui subsiste, c’est pourquoi Quentin Deranque n’est pas allé à l’hôpital ? »
Maxime Sirvins : Il n’est pas possible pour le moment de savoir pourquoi Quentin Deranque ou ses camarades n’ont pas appelé les secours directement. D’après Franceinfo, des témoins « lui ont dit d’aller à l’hôpital » ce qu’il a « refusé ». Selon le procureur de la République, Thierry Dran, Quentin Deranque présentait « un traumatisme crânio-encéphalique majeur », avec des blessures « au-delà de toute ressource thérapeutique et mortelles à brève échéance ». Voici une carte qui retrace les points importants jusqu’à l’appel des pompiers de Quentin Deranque.

Myriam : « La gauche va-t-elle pouvoir se relever ? »
Pierre Jacquemain : Je ne suis pas Madame Soleil, mais cette question est évidemment au cœur de toutes les préoccupations à gauche. D’abord parce que le contexte favorise les discours qui, à gauche, consistent depuis Manuel Valls (qui n’est plus de gauche) en passant par Carole Delga, Raphaël Glucksmann ou encore François Hollande, à théoriser l’idée des gauches irréconciliables. Cette théorie s’est accélérée depuis le 7-Octobre mais avec la mort de Quentin D., d’une certaine manière, ils instrumentalisent l’affaire pour ramener à eux une partie de la gauche – ce qu’ils nomment « la gauche républicaine », pour ainsi mieux isoler LFI. Sauf que l’histoire récente montre que le socle électoral de LFI, malgré les affaires Quatennens, de démocratie interne, des perquisitions, des accusations d’antisémitisme, etc. reste élevé, autour de 10-15 %.
Ce socle témoigne d’une aspiration à la radicalité (à ne pas confondre avec la violence). La perspective des deux gauches qui s’affrontent aux municipales nous montre aussi que si elles ne se rassemblent pas, ce sont des victoires assurées pour la droite et/ou l’extrême droite. Si elle ne le fait pas, a minima au second tour, elle sera menacée de perdre de nombreuses villes – ce qu’assument désormais de très nombreux élus, préférant « perdre l’élection plutôt que de perdre leur âme », disent-ils. À un an de la présidentielle, c’est donc progressivement l’effacement de la gauche qui est en jeu. Ce qu’a connu l’Italie.
Pour répondre à la question, plus précisément, la gauche ne pourra se relever que si :
1) LFI fait son travail d’autocritique nécessaire (elle ne peut pas avoir raison contre tout le monde, y compris à gauche).
2) Le PS revient à la raison et ne perd pas la direction dans laquelle Olivier Faure l’avait entraînée, rendant au PS une crédibilité de gauche.
3) La perspective de faire battre l’extrême droite reste bien la priorité contre les désaccords (sincères mais pas insurmontables) à gauche. Après tout, il y a tout juste un an, toute la gauche de Poutou à Hollande se mettait d’accord sous un même programme. Avec un peu d’effort elle doit bien pouvoir y arriver à nouveau.
Nicolas31 : « Que sait-on des interpellations ? »
Maxime Sirvins : Onze personnes (huit hommes et trois femmes) ont été interpellés entre mardi soir et mercredi matin dans l’enquête sur la mort de Quentin Deranque, après un coup de filet mené principalement en région lyonnaise, mais aussi dans plusieurs autres départements.
Sept d’entre elles sont placées en garde à vue pour homicide volontaire, violences aggravées et association de malfaiteurs, tandis que quatre autres sont entendues pour avoir mis à disposition des moyens afin de se soustraire aux recherches (aide à la fuite et/ou hébergement). Parmi les interpellé·es figureraient des personnes liées à la Jeune Garde (dissoute juin en 2025, appel en cours auprès du Conseil d’État), dont plusieurs seraient « fichées S ».
Des proches du député LFI Raphaël Arnault apparaissent dans la procédure : un assistant parlementaire soupçonné de violences, un autre collaborateur, placé en garde à vue pour une aide présumée à la fuite et un ancien stagiaire de l’équipe parlementaire. Pour l’instant, le degré d’implication précis de chacun n’est pas connu alors que les gardes à vue ont été prolongées à 48 heures, le maximum légal.
« L’antifascisme tue » : derrière le slogan politique, la réalité statistique
Si l’expression figure sur les banderoles brandies par des identitaires, comme à Angers ce week-end, jusque dans la bouche de certains politiques, comme celle de Bruno Retailleau, force est de constater que la droite radicale est responsable de bien plus de violences que l’antifascisme. S’il ne s’agit pas ici de minimiser l’homicide du militant d’extrême droite Quentin Deranque, les chiffres sont explicites : depuis 2022, hormis le décès du jeune nationaliste, les six morts motivées par des raisons politiques sont dues à l’extrême droite. Ces données sont issues du travail de recherche de la sociologue, Isabelle Sommier, directrice de l’ouvrage Violences politiques en France. De 1986 à nos jours (Sciences Po, 2021). L’autrice, dans Le Monde, poursuit : « Il y a eu 57 morts liées à des violences entre groupes politiques de 1986 à 2017 – 52 du fait de la droite radicale et cinq du fait de la gauche radicale. »
Nos articles du jour sur la question de l’antifascisme
« Tout le travail de sémantique de l’extrême droite actuellement consiste à stigmatiser l’antifascisme comme un problème » : retrouvez notre interview avec un membre du collectif antifasciste La Horde, qui remet en perspective la lutte contre l’extrême droite, lutte aujourd’hui désignée comme un mal à combattre par une grande partie de la classe politique et des grands médias. Au point que certains antifascistes comme Gino et Zaid, menacés d’extradition en Hongrie, s’inquiètent des répercussions.
Notre dossier sur l’affaire Deranque est à retrouver ici.
Steph 29 sur le réseau Bluesky : « Quelle est la responsabilité des médias mainstream dans la banalisation de l’extrême droite et du fascisme ? »
Pierre Jacquemain : Les médias ont une grande responsabilité. Il suffit de lire Récidive. 1938 de Michael Fœssel (PUF), qui revient sur la manière dont la presse s’était comportée en période pré-fasciste, pour comprendre que nous traversons une période périlleuse. D’abord par le fait des politiques qui courent après l’extrême droite mais aussi par les médias qui suivent ce chemin : l’extrême droitisation de journaux comme Marianne, L’Express, Le Point (qui courent après Frontières ou Valeurs actuelles, l’ensemble entraîné par les médias Bolloré) et la rapidité avec laquelle ils ont basculé est inquiétante.
La presse apparaît unanime. Elle semble faire bloc avec l’idée que l’extrême droite est devenue fréquentable, tolérable, qu’elle aurait policé son discours et ses idées. Quant au contraire la gauche, une partie d’entre elle – LFI en l’occurrence –, serait devenue l’épouvantail politique. Tout ce monde cherche à faire sortir LFI du champ républicain pour y faire entrer le RN. La composition des plateaux télé depuis plusieurs mois, et sur le service public aussi, se traduit par une surreprésentation de la droite et de l’extrême droite – documenté par Arrêt sur images notamment – et quand des représentants de la gauche s’y retrouvent, c’est souvent pour y subir un procès politique. Où les arguments ne sont plus entendus.
Par ailleurs, pour suivre de très près les interviews politiques – notamment des matinales –, elles sont démesurément complaisantes avec les élus du RN ou même du centre, et exceptionnellement à charge contre les élus LFI. Raison pour laquelle il faut lire et promouvoir la presse indépendante !