Publié le 03 février 2026

8 min

En Haute-Savoie, des pompiers volontaires sanctionnés après avoir dénoncé du harcèlement

#Actu

À Faverges (Haute-Savoie), des sapeurs-pompiers dénoncent des faits de harcèlement moral. Une vidéo révèle un chef de centre humiliant sexuellement un volontaire. Alertée, la hiérarchie préfère sanctionner les lanceurs d’alerte.

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Capture d’écran de la vidéo dans laquelle un chef de centre humilie un sapeur-pompier volontaire.

En mars 2020, un nouveau chef de centre prend ses fonctions dans la caserne de Faverges-Seythenex, une commune de 7 500 habitants, en Haute-Savoie. Le 27 novembre de cette année-là, les pompiers fêtent un départ en retraite. Entre deux verres, un concours de pompes est lancé. Le chef de centre arrive derrière Guillaume*, 24 ans. Il se positionne à califourchon sur le pompier et porte sa main à son sexe pour effectuer un mime obscène. Selon un témoin, « il a ouvert sa braguette et a sorti son sexe brièvement ». Guillaume ne voit pas ce qui se passe. Les pompiers se taisent, ils ne veulent pas « créer d’histoire », même s’il se dit que « le chef a vrillé ».

*

Les prénoms suivis d’une astérisque ont été changés.

Le mal-être s’installe progressivement parmi la cinquantaine de volontaires de la caserne. Dans le monde des sapeurs-pompiers, il n’est pas évident de prendre la parole. Mais un syndicat de pompiers volontaires, créé il y a à peine deux ans, bouscule les pratiques. « C’est un supérieur hiérarchique, un pompier professionnel, censé être un modèle », déplore Bruno Ménard, secrétaire général du syndicat des sapeurs-pompiers volontaires de France (SSPVF). Il a fait un signalement au président du service départemental d’incendie et de secours (Sdis) et au procureur de la République, le 5 janvier dernier.

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Le directeur adjoint du Sdis, le colonel Philippe Briols, confirme avoir visualisé la vidéo envoyée par le syndicat. Il indique que le Sdis n’en fera rien pour plusieurs raisons : « La vidéo peut être fake », estime-t-il. Elle serait« trop ancienne », et on ne sait pas « si les gens savent qu’ils sont filmés ». Il indique : « Si le procureur a été alerté, on verra la suite qu’il donne. » Il ne voit pas forcément un problème d’atteinte sexuelle : « Selon le prisme, on ne voit parfois pas la même chose… ». Contacté, le chef de centre n’a pas répondu à nos sollicitations.

Humiliations récurrentes

Un comportement toxique qui va se reproduire. Frédéric Goutaudier, référent départemental du SSPVF, exprime le vécu de certains pompiers volontaires sous le commandement de cet officier, pendant 5 ans : « Ils étaient rabaissés, humiliés, notamment à travers des messages. »

Dans un mail du 2 décembre 2022, le lieutenant écrit : « Si certains ont des problèmes de vu (sic) ou de compréhension des mots, je les invite à consulter des praticiens experts dans ces déficits. » Il ironise sur leur « niveau de réflexion ou de culture ». Un jour, il lance à une sapeure-pompière : « Tu vas fermer ta gueule ! » Plusieurs pompiers évoquent un autre comportement problématique : « Combien de fois est-il parti en montagne, en intervention, alcoolisé ? »

À l’été 2025, un pompier volontaire est écarté après 20 ans de service, sous prétexte de disponibilité insuffisante. Avec le sentiment de ne pas être respectés, une trentaine de pompiers volontaires décident d’une action collective. Par mail, ils annoncent qu’ils ne seront pas disponibles en août. Le 18 juillet, une délégation est reçue par le directeur départemental. Ils obtiennent le départ du chef de centre.

Certains volontaires ont été ciblés. Une forme de harcèlement moral.

Frédéric Goutaudier, référent départemental

Mais la mesure est annoncée comme un changement d’affectation ordinaire, et non comme une sanction relative au management. « Il postulait en interne depuis plus dun an à d’autres fonctions », explique Philippe Briols. Le chef de centre reste en poste jusqu’en octobre, avant de prendre un poste de chef de bureau au siège, à Annecy.

« L’heure est alors aux représailles », se remémore Frédéric Goutaudier. Des responsables de l’encadrement, « fidèles » du chef de centre, changent les plannings du jour au lendemain, rendant la vie impossible aux volontaires. Dans cette caserne, les pompiers professionnels travaillent en journée, les volontaires prennent le relais la nuit et le week-end. « À partir de septembre, certains volontaires sont ciblés. Une forme de harcèlement moral », traduit Frédéric Goutaudier.

« S’il y a eu ces attitudes de changement de planning pour pénaliser les gens qui avaient porté le mouvement, ça ne nous est pas remonté », assure de son côté Philippe Briols, le directeur adjoint du Sdis. Guillaume craque. Il s’adresse à la cellule d’écoute.

Engagements brisés

La cellule le reçoit fin novembre. Il raconte son mal-être, dans un écrit déposé aussi au syndicat : « Cette activité, je l’ai choisie par passion. Les interventions, le secours des personnes en détresse, tout cela me motivait. Hélas, il y a quelques années, les choses ont commencé à changer ». « Chaque jour, je ressens une douleur sourde causée par des situations qui me laissent un goût amer, un sentiment d’être rabaissé, ciblé », écrit-il encore. « La hiérarchie est devenue une source constante de stress et de menace pour moi. » « J’en viens à avoir peur, craignant des répercussions à chaque fois que j’essaie de parler », poursuit-il.

Il évoque la scène traumatisante du 27 novembre 2020 : « Un événement que je peux plus garder pour moi et qui affecte mon équilibre mental. […] Je me suis senti terriblement rabaissé et humilié. »

Résultat : une mise à pied de quatre mois – le maximum possible – notifiée six jours plus tard par la hiérarchie, à laquelle la cellule avait fait part de l’entretien. La raison évoquée, sans aucune autre explication : « des propos inadaptés » envers un autre pompier. « Il ne sait pas de quoi il est accusé, s’indigne Frédéric Goutaudier. C’est totalement arbitraire ! ».

Il y avait un gros mal-être, une mauvaise gestion humaine, des gens en détresse.

Lucas, pompier volontaire

Le colonel Philippe Briols donne quelques explications à Politis : « Après le mouvement du mois de juillet, certains ont continué à être insistants. » Pour lui, cette mise à pied, « c’est pour tenter d’apaiser, de reconstruire, on se dit que cela va peut-être faire un électrochoc ». Il assure aussi : « Il n’y a pas de procédure disciplinaire ouverte à son encontre ». Le syndicat formule l’hypothèse que Guillaume a posé trop de questions sur les changements intempestifs de garde.

Des sanctions unilatérales

Frédéric Goutaudier n’en revient pas : « Quatre mois de mise à pied, et rien pour le comportement des chefs vis-à-vis des subalternes ! » Guillaume décide alors de porter plainte à la gendarmerie, le 8 décembre. Il y dépose la vidéo de 2020 et y évoque le harcèlement moral. Terme que Philippe Briols, le directeur adjoint, rejette. Pour lui, il s’agit simplement « de sujets relationnels comme il en existe au sein d’une caserne, avec différents clans qui s’opposent ».

La sœur de Guillaume, Lise*, également pompière volontaire, a, quant à elle, reçu un blâme pour un commentaire sur les réseaux sociaux où elle déplorait l’éviction de son collègue. Puis, quelques jours après, elle reçoit un courrier annonçant le non-renouvellement de son contrat d’engagement quinquennal. Concrètement, elle est virée. « Sans aucun échange », déplore Frédéric Goutaudier.

Lucas*, un pompier volontaire, témoigne : « Il y avait un gros mal-être, une mauvaise gestion humaine, des gens en détresse. » Pour lui, « s’en prendre à Guillaume et Lise, c’est vraiment fou. Guillaume fait l’unanimité, il est très bon dans ses relations sociales, c’est un très bon pompier, il a acquis énormément de compétences ».

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Il est pompier depuis 14 ans. Il consacrait jusqu’à deux soirs par semaine à la caserne et un week-end par mois, en dehors de son métier. Lise, « elle a énormément donné ». Et d’ajouter : « Ce sont des personnes qui transmettent les valeurs des pompiers à leurs enfants. C’est désolant. » Leur père est sapeur-pompier volontaire, comme l’étaient leur grand-père et leurs arrière-grands-pères.

Les pompiers volontaires de Faverges sont dépités. « On doit assurer sur des situations où il faut être fort psychologiquement. La semaine dernière, c’était un blessé par balle qui se pointait à la caserne, cette semaine c’était un jeune qui décédait dans un accident de la route… » Un volontaire soupire : « La hiérarchie doit être là pour accompagner ces interventions difficiles, pour soutenir ceux qui s’engagent, pas pour nous casser moralement ! »

Briser l’omerta

Frédéric Goutaudier observe que des schémas similaires ont été remontés au syndicat dans deux autres communes du département : « Des alertes lancées par des agents qui se transforment en stigmatisation, voire en sanction. »

Le syndicat des sapeurs-pompiers volontaires de France veut lutter contre. « Je ne pensais pas qu’il y aurait autant de cas de harcèlement moral ou sexuel », souligne Bruno Ménard. En un an et demi, le syndicat s’est développé de manière fulgurante : il s’est implanté dans 70 départements. Il estime à 500 le nombre d’affaires de harcèlement ou violences sexuelles signalées. « Principalement du harcèlement moral », précise-t-il.

Pour Bruno Ménard, « le monde des pompiers est totalement déconnecté par endroits, avec des fonctionnaires narcissiques qui sont dans une toute-puissance et se croient intouchables ». Plusieurs pompiers volontaires, ne supportant plus l’ambiance délétère et les sanctions arbitraires, ont annoncé leur intention de quitter la caserne de Faverges.

Rédigé par Elina Barbereau

Publié le 03 février 2026

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