Patrick Bruel en concert au Wilshire Theater à Beverly Hills.
Trente femmes. Elles sont trente à avoir accusé Patrick Bruel d’agressions sexuelles ou de viols, survenus depuis les années 1990, comme le révèle une enquête signée de Marine Turchi sur Mediapart. Il y a trois semaines, l’animatrice Flavie Flament a déposé plainte pour un viol subi en 1991 alors qu’elle avait 16 ans et lui 32. À ce stade, le chanteur reste présumé innocent.
On sait depuis l’abbé Pierre que l’habit ne fait pas le moine et que, derrière de nombreuses personnalités au-dessus de tout soupçon, peut se cacher un prédateur. « Patriiiiick ! » ont clamé des adolescentes subjuguées que Bruel lui-même n’hésitait pas à laisser traiter d’hystériques – de longue date, ce terme a servi à discréditer la parole des femmes, surtout quand elles étaient blessées, abusées, violées.
Faute d’avoir trouvé une machine à séparer l’homme de l’artiste, on peut s’interroger sur la face cachée de cette « Bruelmania » qui aurait conduit tant de (très) jeunes femmes à devoir subir ces agressions sans pouvoir les dénoncer, et encore moins être crues. Non parce qu’elles étaient consentantes – surtout si, comme certaines le soupçonnent, leur jugement était altéré par la drogue absorbée à leur insu –, mais parce que cette violence avançait masquée.
Notre soumission n’est pas volontaire. Elle est le fruit d’un long travail conduit par le système, prédateur lui-même.
Aux yeux des victimes comme de leur entourage, l’artiste, qui se plaçait ostensiblement du côté des victimes et des enfants abandonnés, avec ses chansons en mode « tranches de vie », ne pouvait pas être un agresseur. Il était leur miroir, le porte-parole de leur enfance blessée, le chroniqueur de leurs mélancolies ordinaires. Pour le monde d’avant MeToo, cette grammaire du viol ou de l’agression était encore illisible. Mais elle était parfaitement claire pour les hommes qui en avaient défini les règles.
Quand on écoute les chansons de Bruel, quand on retrouve ses interviews, l’évidence saute ainsi aux yeux : il agit en séducteur, jouant de son charme, qu’il croit alors irrésistible. Dans une interview chez Thierry Ardisson, il s’amusait à l’idée que certaines femmes puissent manifester de la détestation à son égard précisément parce qu’elles avaient du désir pour lui. Il évoquait aussi les femmes qui « simulaient », suggérant qu’il avait une compréhension plus fine des faux-semblants auxquels les proies chassées dans ces milieux doivent recourir pour limiter la casse.
Parce que plaire et se taire fait partie des attendus de la beauté, qui est à la fois une façon de mesurer sa valeur (éphémère) sur le marché et un motif permanent d’anxiété. Une idée propre à la culture du viol veut que derrière un non se cache toujours un oui. C’est une dissonance cognitive au plus haut niveau, comme les publicités qui façonnent nos esprits pour qu’on désire ce qui nous fait du mal. On boit des sodas. On fume des clopes. On bouffe de la fast-food. On sourit même quand on souffre. Surtout quand on souffre.
Notre soumission n’est pas volontaire. Elle est le fruit d’un long travail conduit par le système, prédateur lui-même. À chaque violence, il nous sera reproché de ne pas avoir lu les conditions particulières en petits caractères en bas du contrat. Le diable s’habille en Prada. Il chante avec toi « Qui a le droit ? » et, quand tu te réveilles à moitié nue, la tête dans le gaz et l’angoisse au ventre, tu comprends que tes droits n’ont pas compté pour grand-chose.
Ces réveils ambigus, on est nombreuses à les avoir connus, à les avoir tus, à les reconnaître dans les mots des victimes d’aujourd’hui. Car, depuis MeToo, la donne a changé : désormais nous sommes là, nous sommes unies, nous ne nous tairons plus.