Un groupe de migrants quitte le centre de séjour de courte durée (CETI) pour regagner le Maroc, en direction du poste-frontière, escorté par des soldats d’infanterie espagnols, dans l’enclave espagnole de Ceuta, en Afrique du Nord, le 2 août 2026.
Jeudi 30 juillet dernier, après des rumeurs d’ouverture de la frontière, des dizaines de milliers de personnes ont convergé depuis le Maroc vers l’enclave de Ceuta. Certaines sont entrées à pied sur le territoire espagnol (situé sur le continent africain), d’autres à la nage, avant d’y être pourchassées et expulsées dans les jours suivants. 70 000 des 720 00 personnes ayant traversé la frontière sont retournées au Maroc, selon le ministère de l’Intérieur espagnol.
Un épisode qui n’aura duré que quelques jours, mais qui n’a pas manqué de relancer la panique raciste qui résonne sans arrêt ces derniers temps en Europe. Figures de droite et d’extrême droite, chacun·e y est allé·e de son commentaire alarmant, de son analyse xénophobe sur ce qui nous est présenté comme une grande invasion. « Il est temps de rétablir nos frontières et d’engager la remigration sinon nos peuples seront balayés par ce tsunami », déclarait sur X Éric Zemmour, président du parti Reconquête ! et multicondamné pour incitation à la haine raciale, alors que Giorgia Meloni, présidente du Conseil des ministres d’Italie et néofasciste notoire, appelait à la suspension de l’espace Schengen avec l’Espagne.
À gauche, pendant que le secrétaire national du Parti socialiste Olivier Faure affirmait son soutien aux autorités espagnoles pour « lutter contre ce qui ressemble à s’y méprendre à une opération de déstabilisation de leur territoire », le président de La France insoumise Jean-Luc Mélenchon expliquait, sur X, à celui du Rassemblement national, Jordan Bardella, que « l’afflux a lieu à mille kilomètres de notre frontière. Ceuta est en Afrique. Les gens sur l’enclave de Ceuta ne peuvent passer le détroit de Gibraltar à la nage et il n’y a aucune autre possibilité pour eux ». Ouf ! Pas de panique, notre frontière est saine et sauve.
Indifférence et racisme banalisé
Derrière tout ce vacarme, on en oublierait presque que l’on parle de personnes, de vies humaines, de familles. La droite et ses relais médiatiques semblent avoir accepté ce vocabulaire déshumanisant : on parle de « migrants », de « clandestins », de « vague migratoire ». Les individualités sont réduites à une masse, que l’on considère comme un troupeau de bétail à reconduire, ou comme une catastrophe naturelle contre laquelle il faut se protéger, un « tsunami ». Au moins 77 personnes sont mortes en essayant de rejoindre Ceuta, selon un bilan des autorités espagnoles. 77 personnes ayant perdu la vie dans l’indifférence la plus totale, comme si leur mort n’était qu’un détail d’un événement, dont la conséquence la plus préoccupante serait de voir débarquer des personnes « étrangères » sur un territoire situé sur leur continent.
Cette indifférence face à la mort participe d’un racisme banalisé.
Ces personnes se retrouvent déshumanisées, chassées, traitées comme des nuisibles, des envahisseurs qu’il faudrait à tout prix contenir. Ces mêmes personnes qui voient chaque année des millions de touristes européens débarquer sur leurs plages pour satisfaire leurs envies d’exotisme à moindre coût. Il faut croire que certaines invasions sont plus convenables que d’autres. Et que certaines vies ont moins de valeur que d’autres. Cette indifférence face à la mort participe, elle aussi, d’un racisme banalisé, qui cultive l’insensibilité et la déshumanisation à l’égard de ceux qu’on considère comme « illégaux » sur leur propre sol.
« Illégaux » sur leur propre sol
Dans cette histoire, on ne s’interroge pas sur les réalités vécues par les concerné·es. On ne s’interroge pas sur la présence de l’Espagne sur le continent africain via les vestiges coloniaux que sont les villes de Ceuta et Melilla, dont la souveraineté n’est reconnue par quasiment aucun État africain ; on ne s’interroge pas non plus sur la manière dont ces personnes sont utilisées comme moyen de pression sur une Union européenne prête à débourser des milliards d’euros pour déléguer la gestion des flux migratoires à des pays tiers, comme la Libye, où les traitements inhumains infligés aux personnes migrantes sont largement documentés.
Les Occidentaux n’ont certainement pas fini de se croire supérieurs au reste du monde.
Ce que l’on peut retenir de cette séquence, c’est que les Occidentaux n’ont certainement pas fini de se croire supérieurs au reste du monde. Et qu’ils ont l’air d’oublier que la forteresse qu’ils défendent aujourd’hui contre une prétendue invasion, et dont ils ont tracé les limites bien au-delà de la Méditerranée, a été bâtie grâce à la terre et au sang de l’Afrique, qu’ils ont envahie, occupée, pillée pendant des siècles. Et lorsque ses habitants demandent réparation, tentent de faire le voyage en chemin inverse, voilà qu’on les traite comme une grande catastrophe, une menace contre laquelle il faudrait se défendre.
À défaut de leur proposer un accueil digne, il serait au moins décent d’avoir un minimum de considération pour les personnes perdant leur vie dans l’espoir de rejoindre un continent qui n’a, si l’on écoute ses représentants, que du mépris à leur égard. Il est grand temps pour les nations européennes de faire face à leur histoire coloniale, de reconsidérer leur rapport à l’immigration, et d’appliquer enfin les valeurs de fraternité et de solidarité qui sont, soi-disant, au fondement de leur existence.