Publié le 15 décembre 2025

6 min

« Depuis quinze ans, nous réclamons la vérité sur la mort de mon frère »

#International #Libertés

Driss Dambar, Sahraoui exilé en Espagne pour sa sécurité, se bat depuis 2010 avec sa famille pour obtenir justice pour son frère Saïd, dont tout indique qu'il a été assassiné par la police marocaine. Fin novembre dernier, il assistait à la Conférence européenne annuelle de soutien et solidarité avec le peuple sahraoui (Eucoco), qui s'est tenue à Paris cette année.

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Driss Dambar à l’Eucoco 2025.

Je viens de Laâyoune, capitale des territoires toujours occupés du Sahara occidental. Je vis actuellement en Espagne, aux Îles Canaries, suite à l’assassinat de Saïd, mon plus jeune frère, le 22 décembre 2010 à l’âge de 26 ans, un événement qui a chamboulé la vie de toute notre famille. C’était un mois et demi après le démantèlement par les forces coloniales marocaines du grand campement pacifique Gdeïm Izik, proche de la ville, érigé pour revendiquer les droits du peuple sahraoui autochtone sur ce territoire. Il y avait eu des morts et des dizaines de détenus politiques, dont 26 ont écopé de condamnations allant de 10 ans à la perpétuité. Notre famille avait sa tente sur ce campement.

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Juste après, Laâyoune a été transformée en une véritable caserne. Cette nuit fatale, mon frère a été abattu à un point de contrôle policier – du moins on le pense, parce quinze plus tard, nous n’avons toujours aucune précision sur les circonstances de ce drame. À 2 heures du matin, il n’était toujours pas rentré à la maison. C’était un jeune militant très tranquille, pas du tout tête brûlée, licencié en économie. C’était un soir de match du club de foot de Barcelone, dont il était fan, on a donc pensé qu’il était sorti avec des amis. Et voilà que trois fonctionnaires frappent à la porte et demandent le chef de famille.

A-t-il été torturé, comme on le soupçonne à l’état de ses vêtements, qui nous ont été rendus ?

Ils sont ressortis avec mon frère aîné pour l’amener à la préfecture. Ils lui ont raconté que Saïd avait été pris dans une bagarre, et qu’il avait reçu une balle policière par erreur. Mais qu’on était en train de le sauver, à l’hôpital. À partir de ce moment, c’est une succession de mensonges. Nous sommes allés à l’hôpital avec ma mère et mes sœurs, mais on ne nous a pas laissés entrer dans la salle. Nous avons juste pu apercevoir son corps de loin, la tête bandée et des branchements avec des machines. Et trois heures plus tard, ils nous ont annoncé que malheureusement, il était mort…

« Une famille dont on peut acheter le silence »

Ça sentait le maquillage à plein nez. A-t-il été exécuté dans un lieu fermé ? En pleine rue ? A-t-il été torturé, comme on le soupçonne à l’état de ses vêtements, qui nous ont été rendus ? C’est pourquoi nous avons revendiqué, dès le premier jour, de pouvoir récupérer le corps et faire pratiquer une autopsie impartiale, afin de connaître les circonstances de son assassinat et faire la justice. Car tout porte à croire qu’il s’agit d’un assassinat extrajudiciaire, avec une arme à feu appartenant a priori à l’État marocain.

Ils ont vite compris qu’ils n’étaient pas en présence d’une famille dont on peut acheter le silence. Parce que c’est ce qu’ils ont tenté de faire pour étouffer l’affaire. Ils ont proposé des embauches à des membres de ma famille, comme on proposerait des compensations à un chef de tribu pour apaiser un conflit.

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On a refusé. D’ailleurs, nous ne sommes pas démunis. Je suis inspecteur des finances, mes frères et sœurs aussi ont fait de bonnes études. Notre fermeté, je vous assure qu’elle n’a jamais faibli. Jusqu’à aujourd’hui, nous revendiquons cette autopsie.

Pour mener notre lutte, nous avons décidé de commémorer l’assassinat de Saïd chaque 22 du mois.

Pour mener notre lutte, nous avons décidé de commémorer l’assassinat de Saïd chaque 22 du mois. Alors les ennuis ont commencé à s’accumuler, pour notre famille. Notre maison a peu à peu été identifiée par la population comme un pôle de résistance à l’occupant. Les gens sont tout de suite venus chez nous, pour calmer notre douleur et nous appuyer. Le deuxième mois, personne n’a pu passer, parce que la maison a été encerclée par la police. Mais les gens rusaient, ils passaient par les terrasses pour nous rejoindre. Nous avons des vidéos de témoignages, publiées sur les réseaux sociaux.

Avec un artiste ami, nous avons créé une affiche militante chaque 22 du mois, avec le décompte des mois que dure notre lutte pour la vérité, afin de donner plus de visibilité à notre revendication. Il y a quelques semaines, nous avons sorti un livre avec nos témoignages, des photos et les centaines de visuels qui retracent notre résistance (1).

1

Saïd Dambar, 15 años, la noche más oscura (espagnol), éd. Verde y Negro, Documentos por un Sáhara libre y familia Dambar.

Huit mois après l’assassinat de Saïd, mon père est décédé. Le drame l’avait plongé en dépression, et il a attrapé un cancer. Nous n’avons même pas pu récupérer son corps non plus ! Il a été extrait de l’hôpital en convoi pour être enterré discrètement. Une manière d’éviter que nous transformions ses obsèques en un acte de protestation.

Chaque mois, c’est le harcèlement, des perquisitions, des agressions physiques – jusque sur ma mère, qui a été molestée !

Et les problèmes ont continué. J’ai été licencié de mon travail, un an après la mort de Saïd. Après est venu le chantage : si vous voulez réintégrer votre poste, il faut accepter d’enterrer votre frère sans autopsie. J’ai refusé. Puis ça a été le tour de mes sœurs, qui ont été licenciées de l’administration. Mes frères, idem. Et chaque 22 du mois, c’est le harcèlement, des perquisitions, des agressions physiques — jusque sur ma mère, qui a été molestée ! Elle a aujourd’hui 80 ans.

De mon côté, j’ai erré pour tenter de trouver des petits boulots manuels à Fès, à Casablanca… Toutes ces complications ont beaucoup perturbé nos foyers. J’ai fini par divorcer. Une de mes sœurs aussi.

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En 2014, j’ai été invité aux Canaries par une association espagnole pour témoigner de notre histoire, avec ma mère. J’en ai profité pour rester sur place et tenter de recommencer à zéro. J’ai transité par l’Espagne continentale, où j’ai obtenu l’asile politique en 2015, après un passage en Belgique. Après plusieurs petits boulots, je travaille actuellement dans la restauration aux Canaries.

J’ai un fils, qui est resté avec sa mère. Je ne l’ai revu qu’une fois depuis mon départ, une petite semaine en 2017, quand sa mère a pu se rendre en Espagne. Je suis en contact régulier avec lui ainsi que le reste de ma famille, par le biais des réseaux sociaux. Mais quand j’aurai suffisamment d’argent et de temps disponible, très bientôt j’espère, je compte aller à Laâyoune pour leur rendre visite. Je me sens protégé par mon passeport espagnol et mon statut de réfugié politique. Je l’espère, en tout cas…


Propos recueillis par Patrick Piro.


Publié le 15 décembre 2025

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