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Interrogé sur l’utilisation des technologies Palantir dans la guerre en Iran, Alex Karp, CEO de l’entreprise, a livré une vision belliqueuse de la façon dont les États-Unis doivent prendre la tête des développements en cours autour de l’IA, quitte à ce que les ruptures qui en découlent déplaisent aux électeurs diplômés, majoritairement démocrates et « souvent des femmes ».
Les technologies prédictives de Palantir, mises en œuvre dans le fameux système Maven, ont-elles joué un rôle dans la frappe de missile sur une école iranienne qui a fait plus de 170 morts, dont une majorité d’enfants, le 28 février dernier ? Alex Karp n’a pas été interrogé à ce sujet, mais il aurait certainement botté en touche. Pour le CEO et cofondateur de Palantir, la valeur de son entreprise dans le domaine militaire découle en effet de sa capacité à sous-tendre des opérations de combat à une échelle inégalée :
« Nous sommes rémunérés en fonction de la valeur créée. Et cette valeur ajoutée se gagne en améliorant les infrastructures à grande échelle d’une manière unique. Sur le champ de bataille, il s’agit d’infrastructures meurtrières. Dans le contexte civil, il s’agit d’infrastructures moins meurtrières. »
L’IA en renfort de l’armée
Alex Karp s’exprimait jeudi 12 mars au micro de CNBC (voir le .mp4), en duplex depuis le lieu de sa conférence AIPCon, pendant laquelle Palantir a notamment annoncé la signature d’un nouvel accord avec GE Aerospace (pour améliorer la disponibilité des avions militaires) et présenté ses premiers travaux avec l’US Navy, suite à un accord à 450 millions de dollars passé en décembre dernier.
À défaut d’aborder le bombardement de l’école primaire Shajarah Tayyebeh, l’entretien s’est bien sûr ouvert sur la place qu’occupent les solutions de Palantir au sein du système Maven utilisé dans les attaques coordonnées par Israël et les États-Unis contre Téhéran. Sur ce point, Karp déclare que Maven (utilisé par le Pentagone, la Défense américaine, l’armée israélienne et depuis peu par l’Otan) sert bien de « colonne vertébrale centrale » aux opérations, mais refuse de confirmer une implication directe de Palantir dans le déclenchement de la frappe ayant conduit à la mort du guide suprême iranien, Ali Khamenei.

Il salue en revanche sans ambages la supériorité tactique que confère, selon lui, l’intégration des technologies décisionnelles au cœur du commandement opérationnel. Et réaffirme l’idée, très compatible avec les visées souverainistes de Donald Trump, selon laquelle c’est la capacité à investir massivement dans des technologies souveraines qui confère aux États-Unis sa supériorité sur le terrain.
« Ce qui rend l’Amérique si particulière aujourd’hui, ce sont ses capacités de guerre létales, son aptitude à mener des opérations militaires. Cette aptitude tient à vingt ans d’expérience, à la méritocratie qui règne dans nos forces armées, à un financement unique en son genre et au fait que la révolution de l’IA est spécifiquement américaine », lance-t-il, saluant le caractère ontologique de l’économie états-unienne, qui saurait aussi bien construire les modèles que les puces chargées de les faire tourner.
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Quid d’Anthropic, dont le bras de fer avec Peter Hegseth a valu à l’éditeur de Claude d’être placé sur liste noire pour tous les contractants du Pentagone et de l’armée ? Alex Karp confirme que Claude est toujours utilisé dans le cadre des opérations au Moyen-Orient, mais minimise l’incident. « Nos produits sont intégrés à Anthropic et, à l’avenir, ils seront probablement intégrés à d’autres grands modèles de langage en raison de ce différend », balaie-t-il.
Des technologies si puissantes qu’elles pourraient anéantir des droits constitutionnels
Sans commenter directement la position de Dario Amodei, il réaffirme l’engagement total de Palantir pour l’armée états-unienne, qui mériterait simplement la meilleure technologie possible, quel qu’en soit le fournisseur. Il reconnait en revanche une certaine légitimité aux inquiétudes en matière d’usages domestiques (Anthropic affirme pour mémoire refuser deux utilisations de ses IA : le contrôle d’armes totalement autonomes et la surveillance de masse de la population des États-Unis).
« Je vois de nombreuses raisons de restreindre ces technologies dans le cadre de l’application de la loi et dans d’autres cas d’utilisation, car elles sont si puissantes qu’elles pourraient, même indirectement, anéantir les droits qui nous ont été conférés par une autorité supérieure dans le cadre des Premier, deuxième, Quatrième et Cinquième amendements. »
Pas question toutefois de s’arrêter à ces craintes pour arrêter le développement de l’IA, maintient Karp, selon qui « personne n’y croit, mais Palantir est le plus important défenseur du Quatrième amendement » (dans la constitution des États-Unis, c’est pour rappel l’amendement qui consacre le droit à la vie privée).
Depuis le studio de CNBC, l’animateur Jim Cramer relance Alex Karp :
« Vous avez décrit Google, Amazon et Facebook comme ayant déplacé leur attention de la collaboration avec l’État vers le marché grand public. Pensez-vous que dans cet épisode de guerre particulier que nous traversons en ce moment, il y a eu une forme d’unité, et que ces entreprises aident le président à tenter de remporter cette guerre ? »
Restructuration du système de classes
Alex Karp répond en rappelant que Palantir a eu du mal à se financer à ses débuts précisément parce que l’entreprise ciblait le secteur militaire. Il embraie sur une lecture critique de ce que serait selon lui l’opinion dominante dans le monde de la tech, vaguement positive quant à l’idée de soutenir les militaires, mais surtout inconsciente du « pouvoir de rupture de ces technologies », et donc de ce fait incapable de s’adresser à la bonne cible.
« Si vous comptez ébranler de manière significative le pouvoir économique – et, par conséquent, politique – d’un système à parti unique, en ciblant les électeurs hautement qualifiés, souvent des femmes, qui votent majoritairement démocrate, ainsi que les militaires et les travailleurs qui ne se sentent pas soutenus, et que vous pensez que cela va fonctionner sur le plan politique, vous êtes fou à lier. »
« Cette technologie bouleverse la vie des électeurs formés aux sciences humaines, majoritairement démocrates, affaiblit leur pouvoir économique et renforce celui des électeurs issus de la formation professionnelle, de la classe ouvrière, souvent des hommes. Ces bouleversements vont donc chambouler tous les aspects de notre société. »
Pour Karp, il n’est pas envisageable de freiner ces bouleversements, et c’est précisément parce que les technologies d’IA présentent un danger social qu’il est impossible selon lui de ne pas foncer, mais aussi de découpler leur développement des enjeux militaires.
Impératif sociétal… ou discours bien calibré ?
« La seule justification possible serait que, si nous ne le faisons pas, nos adversaires le feront et nous serons soumis à leur loi, déclare le CEO à Jim Cramer, avant de conclure sur le sujet par une boucle logique aux accents de prophétie autoréalisatrice. Par conséquent, si l’on dissocie cette action du soutien militaire, il sera extrêmement difficile d’expliquer au peuple américain pourquoi nous prenons le risque de bouleverser le tissu même de notre société, y compris ses composantes les plus puissantes, si ce n’est pour préserver notre identité américaine à court et à long terme. »
Comment comprendre ce discours ? Dans la bouche de Karp, les bouleversements liés à l’IA sont présentés comme un phénomène presque mécanique : en substance, les personnes ayant une formation en sciences humaines, plutôt démocrates, souvent des femmes, vont subir une perte de pouvoir économique importante, alors même qu’elles constituent aujourd’hui une base électorale importante. A l’inverse, une partie de cette valeur perdue irait aux cols bleus, les personnes à formation professionnelle, technique ou militaire, souvent masculines. Les entreprises de la Silicon Valley qui promeuvent l’IA sans prendre en compte ce phénomène seraient donc folles à lier puisqu’elles sapent la base qui leur est la plus favorable.
D’où cette nécessité d’ancrer la révolution de l’IA dans le domaine militaire, qui fait bien les affaires de Palantir. C’est en tout cas l’analyse qu’en fait Malcolm Ferguson du média (de gauche) The New Republic :
« Cela ressemble fort à un pitch direct et à long terme adressé au Parti républicain par un PDG dont la société technologique détient déjà de nombreux contrats gouvernementaux et un profond ancrage au Pentagone. Le message de Karp est on ne peut plus clair : ma technologie va priver de capital politique l’un de vos plus grands ennemis – les femmes libérales diplômées – et donner à l’un de vos groupes démographiques préférés à flatter – les hommes de la classe ouvrière – davantage de pouvoir politique à vous transférer. »
Sur un plan plus idéologique, les propos de Karp font aussi écho aux envolées mystiques et fascisantes de Peter Thiel, autre cofondateur de Palantir, renouvelées lors de sa récente venue à Paris, (racontée par Télérama), et à cette idée selon laquelle la technologie peut et doit conduire à un nouvel ordre mondial.
