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Palantir a publié samedi sur X un manifeste en 22 points qui reprend l’essentiel de la thèse développée par son cofondateur, Alex Karp. Aussi péremptoires que belliqueuses, ses propositions dépeignent la façon dont le monde numérique devrait se mettre au service d’une politique elle-même centrée sur une logique de pouvoir absolu. « Nous devons résister à la tentation superficielle d’un pluralisme vide et creux », écrit Palantir.
Un manifeste pour les esprits libres, doublé d’un appel à restaurer la grandeur de l’Amérique conquérante : voilà, en substance, comment l’éditeur d’Alex Karp présente son dernier livre, The Technological Republic. Coécrit avec Nicholas Zamiska, son bras droit chez Palantir, l’ouvrage vient de faire l’objet d’un résumé en 22 points publié sur le compte X de l’entreprise samedi 18 avril et déjà vu plus de 25 millions de fois.
Les idées qui y sont défendues ne sont pas inédites pour qui s’est déjà intéressé à Alex Karp et à son acolyte Peter Thiel, cofondateurs de ce géant de la tech spécialisé dans l’analyse de données à des fins décisionnelles. Elles ont toutefois reçu samedi un écho et une forme de caution institutionnelle sans précédent. Cette fois, ce n’est pas Alex Karp qui fait son show face à des caméras. C’est une entreprise pesant 350 milliards de dollars en bourse qui s’exprime.
Une entreprise dont les solutions équipent les États-Unis et Israël face à l’Iran, chez qui l’OTAN commande des systèmes de défense stratégiques, et qui compte Airbus, Stellantis ou la DGSI parmi ses clients français.
La tech au service de la domination états-unienne du monde
Karp avait déjà donné un avant-goût de sa thèse principale mi-mars : la Silicon Valley n’est pas assez reconnaissante envers le pays qui lui a permis de grandir. Elle devrait donc non seulement participer à la défense du pays, mais aussi accepter que ses propres orientations soient mises au service d’une cause supérieure : la domination états-unienne du monde. « La décadence d’une culture ou d’une civilisation, et même de sa classe dirigeante, ne sera pardonnée que si cette culture est capable d’assurer la croissance économique et la sécurité publique », écrit Palantir.



Autrement dit, la victoire, qui ne peut plus passer par la diplomatie ou le soft power. « La capacité des sociétés libres et démocratiques à triompher exige bien plus qu’un simple appel à la morale. Elle requiert une puissance coercitive [hard power, ndlr], et cette puissance coercitive, au XXIᵉ siècle, reposera sur des outils numériques », enchaîne Palantir, selon qui la question n’est pas de savoir s’il y aura des armes dotées d’intelligence artificielle, mais de savoir qui les construira et à quelle fin.
« Nos adversaires ne s’attarderont pas à des débats théâtraux (…) ils avanceront », prophétise Palantir. Le monde serait de ce fait entré dans une « nouvelle ère de dissuasion fondée sur l’IA » qui supplanterait l’ère atomique, et aux prémices de laquelle le désarmement de l’Allemagne et du Japon, prononcé à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, se révéleraient des erreurs de premier plan. La Chine n’est pas nommée dans les mille mots de ce manifeste, mais elle est régulièrement évoquée comme l’adversaire à écraser dans les sorties publiques d’Alex Karp.
Lutter contre l’adversaire intérieur
L’ennemi n’est pas que chinois : dans le discours de Palantir, il gangrène non seulement la Silicon Valley, mais aussi une partie de la société américaine, sclérosée par « la tyrannie des apps », l’absence de service militaire obligatoire et le manque de reconnaissance, que cette dernière s’exerce vis-à-vis des classes laborieuses ou des milliardaires intéressés par les « grands récits » comme Elon Musk.
En réponse, Palantir affirme que la Silicon Valley doit assumer de jouer un rôle dans la lutte contre la criminalité violente, et que la parole publique doit être libérée pour que les personnes inefficaces et vides sortent du champ, au profit de ceux qui osent avoir des convictions.
Ces convictions, justement, ne devraient pas se limiter au politique ou à l’économie. « L’intolérance de l’élite envers les croyances religieuses est peut-être l’un des signes les plus révélateurs que son projet politique constitue un mouvement intellectuel moins ouvert que beaucoup en son sein ne le prétendent. », écrit Palantir.
Le nouveau dogme serait ainsi que « toutes les cultures sont désormais égales », et que « la critique et les jugements de valeur sont proscrits », déplore Palantir. Avant de terminer par un dernier point, numéroté 22. « Nous devons résister à la tentation superficielle d’un pluralisme vide et creux. En Amérique, et plus largement en Occident, nous avons, depuis un demi-siècle, refusé de définir des cultures nationales au nom de l’inclusion. Mais inclusion dans quoi ? »
Est-ce la technologie, l’intelligence artificielle, le religieux ou le politique qui doit définir le nouvel ordre social ? Peter Thiel se fait un plaisir de développer sa vision teintée d’Apocalypse dans les conférences qu’il donne en petit comité à San Francisco, Paris ou Rome.
Palantir, en tant qu’entreprise, ne répond pas directement à la question dans son manifeste, mais une chose est sure : le discours de l’entreprise est globalement en phase avec l’idéologie en vigueur dans la sphère MAGA aux États-Unis. Corrélation n’est pas causalité, mais difficile de ne pas penser que cette proximité a profité aux affaires de Palantir, dont les ramifications s’étendent de plus en plus loin dans les agences américaines.
L’entreprise n’en est d’ailleurs pas à son coup d’essai. En 2024, elle développait déjà certaines de ces idées dans un traité consacré à la résurrection de l’industrie américaine. À l’été 2025, elle s’était cependant défendue publiquement des questions accusatoires formulées à son encontre par des membres du Congrès au sujet d’une éventuelle participation à une base de données consacrée au fichage de la population. Un an plus tard, elle montre que, quel que soit le régime ou la région du monde, c’est sur le conflit comme levier de puissance et de domination que repose sa doctrine.
