Illustration : Flock
L’américain Micron et le sud-coréen SK hynix ont tous deux vu leur capitalisation boursière dépasser cette semaine le seuil symbolique des 1 000 milliards de dollars. La valeur du premier a ainsi été multipliée par huit en un an, tandis que celle du second a progressé d’un facteur dix.
Si l’on était de vils spéculateurs, on conclurait qu’à défaut d’avoir pu trouver à bon prix des barrettes de mémoire pour nos machines, il aurait sans doute mieux valu acquérir des actions des spécialistes du secteur. Leur valorisation atteint en effet des records sans précédents, marqués cette semaine par le double franchissement d’un seuil symbolique.
x10 en un an
Mercredi 26 mai, le sud-coréen SK hynix a ainsi franchi pour la première fois la barre des 1 000 milliards de dollars de capitalisation boursière. La veille, c’est son concurrent états-unien Micron qui s’est enorgueilli d’avoir atteint, puis dépassé, ce même palier. Les récentes péripéties géopolitiques liées au détroit d’Ormuz n’ont pas entravé la croissance des deux titres, bien au contraire. Le cours de l’action Micron a ainsi gagné 18 % sur la seule journée du 25 mai, tandis qu’à la bourse de Séoul, le titre SK hynix s’est contenté d’une « modeste » progression de 13 %.
Sur douze mois, la hausse du cours s’établit à 800 % pour Micron, contre 1 000 % pour SK hynix. Des performances ahurissantes, qui traduisent bien sûr l’engouement des marchés pour le secteur de l’IA. Elles profitent également de la hausse générale des valeurs technologiques, mais dans des proportions sans commune mesure avec les autres acteurs du secteur. À titre de comparaison, l’action NVIDIA n’a progressé « que » de 60 % sur un an.

Le marché cyclique de la mémoire
Si la hausse est aussi élevée pour ces deux industriels très spécialisés, c’est d’abord peut-être parce qu’ils partaient de plus loin, ce qui s’explique en partie par le caractère cyclique du marché de la mémoire.
La mémoire (DRAM, mémoire vive, ou flash, pour le stockage) alterne en effet traditionnellement entre des périodes d’abondance, où l’offre dépasse largement la demande, et des moments de fortes tensions, pendant lesquels le phénomène inverse se produit. Ce cycle se traduit assez directement sur le prix public des composants associés : on a connu, avant la vague des investissements dans l’IA, un laps de temps assez long pendant lequel les barrettes de mémoire et les SSD s’échangeaient à des prix particulièrement abordables.
Cette abondance, qui tire les marges vers le bas et limite les perspectives de croissance, a sans doute tiré les valeurs des entreprises concernées vers le bas. « Les fabricants de puces mémoire ont été irrationnellement sous-évalués, mais nous constatons actuellement un redressement de leur écart de valorisation », estime ainsi Kang DaeKwun, directeur des investissements chez Life Asset Management à Séoul, cité par Bloomberg, selon qui le phénomène de rattrapage pourrait bien n’en être encore qu’à ses débuts.
L’offre peine à rattraper la demande
Les investissements programmés dans l’IA (700 milliards de dollars en 2026 pour le seul quatuor Microsoft, Meta, Amazon et Alphabet) suscitent en effet une demande en mémoires haut de gamme, notamment HBM (High-Bandwith Memory) que les industriels du secteur sont, d’après leurs propres déclarations, encore bien incapables de combler.
C’est d’ailleurs cette demande exacerbée qui a conduit Micron à annoncer l’arrêt de sa marque grand public Crucial, et à pronostiquer de fortes tensions sur la chaîne d’approvisionnement au moins jusqu’en 2028. Sans surprise, tous les nouveaux produits annoncés par Micron début 2026 concernent exclusivement le monde du datacenter et du calcul dédié à l’IA, notamment pour répondre à la demande impulsée par NVIDIA.
SK hynix poursuit de son côté des investissements massifs en direction de nouvelles lignes de production dédiées à la mémoire HBM, avec le soutien du gouvernement coréen, mais là aussi il faudra du temps pour que la production se mette au diapason de la demande.
Quid des craintes régulièrement exprimées d’une bulle de l’IA qui, si elle éclatait, donnerait sans doute un coup d’arrêt aux investissements pharaoniques promis dans le secteur ? L’inversion du rapport entre offre et demande pourrait déclencher un nouveau cycle baissier pour les valeurs liées à la mémoire.
Mais en attendant, les analystes s’accordent à dire que le rallye haussier n’est pas terminé : UBS a ainsi revu à la hausse ses objectifs de cours et vise désormais 1 625 dollars pour l’action Micron, ce qui signifierait un nouveau x2 en matière de capitalisation.
Samsung entre bénéfices record et négociations salariales
Les résultats stratosphériques publiés par Samsung au premier trimestre participent sans doute à cet optimisme général. Le sud-coréen a annoncé début avril (PDF) un bénéfice opérationnel de 57 200 milliards de wons sur les trois premiers mois de 2026 (33 milliards d’euros environ), multiplié par huit en un an, essentiellement grâce à l’envolée des prix des semiconducteurs et notamment de la mémoire (flash ou DRAM) dont le conglomérat est le premier producteur mondial.
L’impact de l’IA sur l’activité globale est tel que le groupe (qui a lui aussi dépassé les 1 000 milliards de dollars de capitalisation en bourse courant mai) fait face depuis le début de l’année à un mouvement social sans précédent en Corée du Sud. Au paroxysme du mouvement, mi-mai, deux syndicats menaçaient notamment de mettre au vote une motion pour déclencher une grève de 18 jours susceptible d’être suivie par 48 000 salariés du groupe.
Mercredi 27 mai, Samsung et ces deux syndicats ont annoncé la validation d’un accord, approuvé par 74 % des 62 616 employés syndiqués votants, rapporte Reuters. Selon les termes de ce dernier, Samsung s’engage, entre autres revalorisations, à flécher 10,5 % des bénéfices générés par son activité semiconducteurs vers un bonus annuel spécial destiné aux employés des usines concernées.
78 000 personnes seraient concernées, avec la perspective d’un bonus annuel moyen de l’ordre de 290 000 euros, sur la base d’un bénéfice annuel attendu à 331 000 milliards de wons (190 milliards d’euros).
Mi-mai, le conseiller du président coréen Kim Yong-beom avait déclenché une vive polémique en imaginant, via un long texte publié sur Facebook, la création d’un fond national dédié à la redistribution de dividendes issus de l’économie liée à l’IA, sorte de prélude à un revenu universel. Le président Lee Jae-myung a pris la parole deux jours plus tard pour désamorcer la controverse, en expliquant que son conseiller ne parlait pas de redistribuer les super profits des entreprises de l’IA, mais le revenu fiscal excédentaire généré par ces dernières.
