Publié le 15 septembre 2026

8 min

Une convention citoyenne pour contrer la crise démocratique

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Cinquante-deux citoyens tirés au sort se sont retrouvés à Lille, les 12 et 13 septembre, pour engager la réflexion autour d'une démocratie idéale. L’espoir des organisateurs de ce vaste programme de recherche ? Que leurs préconisations ne passent pas inaperçues lors de la campagne présidentielle.

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Séance d’ouverture de la Convention citoyenne pour la démocratie à Sciences Po Lille. Photo JT pour Mediacités.

«On nous offre le train, l’hôtel, la nourriture… et on est même payé pour l’occasion ! C’est quoi l’arnaque ? » Christian ne fut pas le seul à se poser la question lorsque le téléphone sonna chez lui. Il venait d’être tiré au sort pour participer à une convention destinée à définir les voies et moyens afin d’améliorer notre régime démocratique. Une sollicitation bien étrange, mais aussi une occasion à ne pas rater. « Je n’ai jamais gagné au loto et là, j’ai été choisi », souffle un autre des 52 citoyens réunis, samedi 12 septembre, à l’Atelier de Sciences Po de Lille, en plein centre‐ville, pour le lancement de cette opération inédite.

DemoCIS – c’est son nom – est un programme de recherche‐action financé dans le cadre de France 2030, ce vaste plan d’investissement du futur initié en 2023 par le président Macron. La Convention citoyenne pour la démocratie en constitue le premier volet. Ce n’est pas le moins ambitieux. « Je suis un peu ému ce matin en vous accueillant, annonce le sociologue Julien Talpin, membre du comité de pilotage. C’est l’aboutissement de plus d’une année de travail. Il s’agit de définir avec vous la démocratie dans laquelle nous voudrions vivre demain. » Ni plus ni moins !

Inscrire la question démocratique à l’agenda politique

Pour y parvenir, les heureux tirés au sort – représentatifs d’une mini‐France selon des critères d’âge, de sexe, de CSP ou géographique – débattront un week‐end par mois d’ici la fin de l’année pour aboutir à des préconisations concrètes. « Elles permettront peut‐être d’inscrire la question démocratique à l’agenda de la présidentielle », poursuit Julien Talpin. Cette convention citoyenne devance de peu l’assemblée citoyenne portée par l’ingénieur médiatique Jean‐Marc Jancovici, qui abordera les grands enjeux énergétiques et climatiques, mais aussi celle consacrée aux finances publiques et portée par la nouvelle présidente du Conseil économique, social et Environnemental (Cese) Claire Thoury. Preuve, s’il en est, que l’outil « conventions citoyennes » continue de susciter de l’intérêt malgré les déceptions des précédentes faute d’impact.

L’originalité de la Convention citoyenne pour la démocratie tient à sa composition. Elle prévoit de mêler la cinquantaine de citoyens tirés au sort avec une dizaine de parlementaires et une vingtaine de représentants de la société civile. Le but est d’éviter les blocages qui ont pu advenir lors des conventions précédentes (sur le climat ou la fin de fin, par exemple), où les citoyens avaient planché seuls. Problème : samedi 12 septembre, seuls deux parlementaires avaient répondu présent (le député LFI Pierre‐Yves Cadalen, chargé de l’élaboration de la VIe République pour les Insoumis ; et la sénatrice Union Centriste des Français de l’étranger Olivia Richard). Le signe d’un désintérêt des politiques pour la démarche ? Les organisateurs entendent faire feu de tout bois pour en convaincre davantage à l’avenir.

Les 52 citoyens tirés au sort pour réinventer la démocratie réunis le 12 septembre 2026 à Lille. Photo JT pour Mediacités

Avant d’aborder le fond du sujet, les questions fusent parmi les « conventionnels ». Flattés d’avoir été choisis, ils sont aussi perturbés par l’exercice insolite qui s’ouvre à eux et ont besoin d’être rassurés : « Comment avez‐vous obtenu nos numéros de téléphone ? » ; « Qu’allez-vous faire de nos travaux ? » « Comment avez‐vous choisi les parlementaires ? »… L’équipe d’organisation, où se mêlent des spécialistes de la concertation – le cabinet Missions Publiques – et des chercheurs, rassure autant que possible : les propos seront anonymisés ; il n’y a pas de biais politique ; ce sera à vous de décider de la suite à donner à vos travaux, notamment auprès des candidats à la présidentielle…

Un besoin de pédagogie

Il est temps de passer au diagnostic de l’état de notre démocratie. Trois temps de discussion sont définis : qu’est-ce qui fonctionne, qu’est-ce qui pose problème et qu’est-ce qui vous indigne ? Le dernier temps est, de loin, le plus nourri. Tout y passe ! La corruption, le poids des lobbys, les privilèges des élus, les seuils trop élevés pour les pétitions, le manque de respect du peuple, de consultation des citoyens… En filigrane, un souhait émerge : le besoin de plus de pédagogie et d’instruction civique. « J’ai entendu des gens dire qu’ils allaient voter Jordan Bardella parce qu’il était beau », déplore Reda. Lui‐même reconnaît qu’il n’a pas voté pendant longtemps aux législatives « parce qu’il ne savait pas à quoi ça servait ».

L’essentiel de la journée se déroule par tables de 5 à 10 personnes. Un facilitateur veille à la circulation de la parole et à la bonne restitution des propos tenus. Légèrement en retrait, des chercheurs prennent des notes. Tous les échanges sont enregistrés. Ils seront ensuite décryptés par des linguistes et rhétoriciens afin de repérer les mots employés mais aussi la manière dont les discussions progressent et dont certains participants changent d’avis. Une jeune femme d’origine étrangère prend soudainement la parole : « Il va falloir me donner un dictionnaire politique. Je ne m’y retrouve pas, on n’a pas les mêmes mots. »

Prise de parole lors de la convention citoyenne pour la démocratie. Photo JT pour Mediacités

Avec un réel savoir‐faire, les membres de Missions publiques resserrent progressivement les débats autour de questions clés : comment prendre en compte les absents ? Exercer mieux le pouvoir ? Comment se forger une opinion ? Prendre une bonne décision ? Déjà, quelques idées affleurent (reconnaître le vote blanc ; imposer aux candidats un casier judiciaire vierge ; prévoir l’élection directe des sénateurs…). A ce stade, il ne s’agit que de pistes. Puis, les organisateurs s’emploient à creuser les points de divergence pour lever les ambiguïtés : faut‐il supprimer les élus nationaux ? Doit‐on renforcer la place des contre‐pouvoirs au premier desquels les médias (cf encadré ci‐dessous) ?

Au second jour de la convention, les conventionnels ont droit à deux exposés d’experts – et non des moindres ! L’historien et sociologue Pierre Rosanvallon rappelle avec force que « la démocratie est une culture à faire vivre ». Une culture de l’interpellation, de la restitution et du contrôle par des citoyens actifs. En visio, la professeure de droit public Anne Levade met en garde contre le risque de procéder à des changements constitutionnels trop fréquents : « La constitution n’est pas la démocratie mais son cadre (…) Elle n’a pas le pouvoir magique de régler les problèmes ».

Intérêt et appréhension mêlés

La fin de la première session se profile déjà. Il faut songer à reprendre le fil normal de sa vie. Sac de pique‐nique en main, direction la gare de Lille. Certains conventionnels auront plus de 6 heures de trajet pour rejoindre leur domicile. Avant de se quitter, une dernière séquence prévoit le partage de ses impressions. L’intérêt pour l’exercice apparaît nettement tout comme… l’appréhension qu’il suscite. « Où cela va‐t‐il nous mener, s’interroge une conventionnelle. J’ai l’impression qu’on part dans tous les sens. » « Chacun exprime ses angoisses mais comment arriver à un pot commun ? », questionne une autre.

« C’est remuant de s’écouter les uns les autres, indique un autre participant. J’ai entendu beaucoup d’idées à contre‐courant avec ce que je pense. » Erwan Dagorne, directeur de projets chez Missions Publiques, se veut rassurant : « Les nuances seront respectées. Il ne s’agira pas à la fin d’avoir du blanc ou du noir sur tel ou tel sujet. » Rendez‐vous est pris pour le deuxième week‐end, les 10 et 11 octobre prochains. L’enjeu en vaut la peine. 

Les médias sur la sellette

« Si les médias étaient justes et impartiaux, cela irait. Mais on a l’impression qu’ils sont au service des candidats, qu’ils sont payés par les milliardaires et qu’ils vont toujours dans le même sens. » Mieux valait ne pas être journaliste lors de cette convention citoyenne pour la démocratie tant la confiance envers notre profession s’est exprimée avec force. Première salve de critiques : la partialité. « Le journaliste est censé être neutre. Or ils ne se cachent même plus de prendre parti » (…) « Le problème, c’est que les gens croient ce qu’ils entendent. Comment faire le tri quand on a affaire à de la propagande ? »

Une deuxième catégorie de critique tourne autour de la non‐représentativité et de l’éloignement du public : « Le peuple n’est jamais invité sur les plateaux télé. Ce n’est pas normal. Les médias, cela devrait être pour tout le monde » (…) Moi, je vais être honnête : je n’y comprends rien aux informations » (…) « Ils parlent de sujets qui ne nous intéressent pas » (…) « Il nous faudrait une chaîne pédagogique, une chaîne pour nous aider à débattre, nous le peuple. » CQFD !

 

Par Jacques Trentesaux

Publié le 15 septembre 2026

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