Un agent propreté de Bordeaux Métropole nettoie les trottoirs près d’une borne du Relais, près de laquelle sont régulièrement déposés des déchets encombrants (SB/Rue89 Bordeaux)
La propreté s’est imposée comme un thème majeur à Bordeaux, certains électeurs déplorant la saleté de la ville. S’il n’existe aucun indicateur permettant de mesurer celle-ci, la mairie déplore une hausse des dépôts sauvages dans l’hypercentre. Mais elle souligne les investissements réalisés depuis 6 ans, notamment dans la création d’une brigade anti-civilités que Pierre Hurmic veut renforcer, tandis que Thomas Cazenave propose une « force d’intervention rapide propreté ».
Poubelles qui débordent, poussières générées par les chantiers, rats qui se baladent, dépôts sauvages de déchets ou simple trottoirs enherbés : si chacun a sa propre conception de la saleté, elle est pour beaucoup une préoccupation.
« La saleté est une notion purement subjective, il y a toujours une différence entre l’insalubrité réelle d’une ville et la perception qu’en ont ses habitants », commence Benjamin Thiant, coordinateur de Zero Waste Bordeaux.
« Mais c’est toujours un sujet de campagne, reprend le responsable associatif. Il y a 6 ans, Nicolas Florian, maire sortant de Bordeaux, préconisait une ville zéro déchet, pour signifier que les rues étaient propres. Car cet élément est souvent jugé comme un gage de fiabilité des candidats », relevait récemment un doctorant de l’Université de Bordeaux dans The Conversation.
Opération mains propres
« C’est un sujet sur lequel la population est hyper sensible, et dont s’emparent toujours les candidats, car l’absence de propreté génère un sentiment d’insécurité », abonde Jérôme Pigé, de la CFDT Bordeaux Métropole – collectivité qui a la compétence propreté, et emploie pour cela 390 agents, dont 238 au pôle territorial de Bordeaux, mais la sous-traite par délégation aux communes qui la veulent.
C’est donc un des axes majeurs des candidats de droite à la mairie de Bordeaux, Philippe Dessertine, jusqu’à son retrait de la course, et Thomas Cazenave. Le candidat macroniste mais même le paquet en ce sens, avançant plus de propositions sur ce thème (7) que sur la solidarité (6) : création d’une « force d’intervention rapide propreté », augmentation de la verbalisation, capteurs de remplissage des poubelles, augmentation du nombre de toilettes publiques, « fin des herbes folles »…
Pierre Hurmic affirme lui que la propreté est « une priorité depuis 2020 », avec une augmentation de 50% du budget alloué, passé de 4 à 6,8 millions d’euros en 2026, dédié entre autres à la création d’une brigade anti-incivilité qui lutte contre les dépôts sauvages.
Dans son projet, il préconise de doubler le nombre de ses effectifs – de 9 à 18 -, de renforcer le nettoyage le week-end dans tous les quartiers animés (Saint-Michel, Victoire, Saint-Pierre, Grand-Théâtre), ou encore d’étendre auprès de nouveaux commerçants le partenariat avec « ICI Toilettes », qui permet de localiser des WC mis à disposition du public dans des établissements.
Répression versus prévention
Benjamin Thiant observe deux philosophies différentes dans les projets des candidats :
« Celui de Thomas Cazenave est beaucoup sur le contrôle, et très peu sur la prévention et la réduction des déchets. Ainsi, il veut doubler le nombre d’agents en charge de la verbalisation et évoque des capteurs d’intelligence artificielle mesurant le remplissage des poubelles. Mais on ne sait pas s’il parle des bacs d’ordures ménagères de la Métropole – et dans ce cas il n’a pas la main dessus –, ou des petites poubelles de rues, qui peuvent être facilement dégradées, ce qui paraît démesuré en termes de coûts et d’affectation des ressources. »
Après avoir testé un système permettant de détecter par caméras installés sur des camions et intelligence artificielle la présence de déchets avant nettoyage, la Métropole a d’ailleurs choisi de ne pas le reconduire, car trop coûteux.
Le coordinateur de Zero Waste juge « plus pertinent, pragmatique et moins onéreux d’être davantage en amont ». Il approuve par exemple la volonté du maire sortant de déployer les déchetteries mobiles, « qui ont un attrait pour des gens qui n’auraient sinon pas fait la démarche d’aller en déchetterie fixe », ou de doubler des brigades-incivilités « qui ont eu des résultats à Nantes ».
Des politiques à l’aveugle ?
Et à Bordeaux ? Difficile de savoir :
« Il n’existe pas d’indicateurs sur l’évolution des incivilités ou les quantités de déchets sauvages permettant d’avoir des éléments de comparaison avec d’autres villes, ou sur leur évolution locale dans le temps », observe Benjamin Thiant.
Dans le cadre de sa feuille de route propreté 2024-2028, Bordeaux Métropole vient toutefois d’instaurer un suivi de la situation dans l’espace public avant nettoyage : indicateurs de salissure et d’objectif de propreté, nombre de « hotspots déchets abandonnés », pourcentage de réduction d’abandon au sol de mégot… Cette démarche est préconisée par l’association des villes pour la propreté urbaine (AVPU), dont fait partie la Métropole, comme nombre de collectivités, qui assurera un suivi trimestriel. Les premiers chiffres ne sont pas encore disponibles.
Les seuls permettant d’estimer la situation à Bordeaux sont ceux des quantités de déchets ramassés dans l’espace public, « mais qui ne permettent pas de prendre en compte tous les déchets dispersés sauvagement à droite ou à gauche », pondère Benjamin Thiant.
Or selon les chiffres de la Ville, le suivi des tonnages « montre depuis 2023 une stabilité relative, avec une légère baisse entre 2024 et 2025 ». Si on écarte de cette quantité globale les déchets verts, collectés en porte en porte, cela « démontre une constance, voire une augmentation mesurée, des incivilités (notamment augmentation des dépôts sauvages et encombrants) ».
Sauvages
« Sans que l’on sache expliquer le pourquoi » de cette hausse, celle-ci est bien plus marquée – +200 tonnes, soit +27% en 2024 et +17% en 2025 – dans le centre historique de Bordeaux, dit « secteur Suez ». Pour faire face aux récrimination sur la saleté de la ville, et suite à la grève des éboueurs de 2016, Alain Juppé avait confié en 2018 à cette entreprise le nettoyage et la collecte des déchets, marché reconduit en 2022 malgré son coût en hausse (passé à 2,3 millions d’euros), et qui sera remis en jeu l’année prochaine.
« Il est rappelé que le prestataire se voit appliquer des pénalités en cas de non-réalisation des prestations », souligne-t-on du côté de la Ville.
« Le vrai sujet c’est que Bordeaux est une ville touristique », avance Benjamin Thiant. Il est compliqué d’avoir une offre de poubelle et de tri dans l’espace public, et « de sensibiliser les personnes étrangères qui ne respectent pas toutes les mêmes consignes dans leurs pays d’origine ».
« Il y a un vieux sujet avec les cafés-restaurants de la ville, indique également Jérôme Pigé, de la CFDT. Ce sont des leaders d’opinion, il n’est pas sûr que beaucoup d’élus aient envie de se les mettre à dos, mais un certain nombre a pris l’habitude de ne pas recourir à des prestataires pour leurs déchets. »
Or les professionnels y sont tenus lorsqu’ils dépassent une certaine quantité. Conséquences : des poubelles qui débordent, ou des quantités de bouteilles abandonnées près des bacs remplis. Jérôme Pigé constate aussi que dans certains quartiers populaires, comme le Grand Parc ou Ginko, « l’expérience des bornes d’apport volontaire, qui entraîne des dépôts sauvages aux abords, n’est malheureusement pas un succès, alors que cela fonctionne bien dans d’autres villes ».
« Ce n’est pas en passant la balayeuse qu’on résoudra les problèmes »
Le responsable de la CFDT s’interroge donc sur l’appropriation de la question par les citoyens, tout en se félicitant d’une baisse importante (-17%) des poids d’ordures ménagères collectées. Or celle-ci suggère des progrès du côté du tri, avec des déchets qui finissent soit au recyclage, soit dans les bornes de biodéchets (900 déployées à Bordeaux). Pour Benjamin Thiant, celles-ci sont « bien accueillies par les habitants » :
« Et cela a une répercussion sur la propreté car les déchets putrescibles peuvent être odorants et attirer des animaux “nuisibles” comme les rats quand ils sont jetés n’importe où restent des heures dans des bacs noirs. »
In fine, Jérôme Pigé juge le débat sur la propreté « limité à une partie très minoritaire en surface de la métropole » :
« C’est un problème d’hyper centre, lié à l’activité nocturne et au tourisme, et à des zones qui concentrent des problématiques sociales importantes. Cela renvoie aussi à des problèmes globaux de gestion des quartiers, de civisme, de qualité de l’habitat… Tout cela est lié et ce n’est pas seulement en passant la balayeuse qu’on résoudra ces problèmes. »
