Maintenant, au moins, on sait. Après la censure de Adèle Haenel sur France 5, on sait d'abord ce qui est dicible à la télévision française, en septembre 2026, près de trois ans après le 7 octobre 2023, et les représailles israéliennes qui ont suivi (73 000 morts au minimum à Gaza). Ce qui est dicible, ou aurait dû l'être, c'est la version initiale du texte de Adèle Haenel, qui figurait sur le prompteur de l'émission La grande librairie
et, à en croire Blast
, a été lu deux fois par la comédienne lors des répétitions sur le plateau.
Ce texte, qui tire toute sa force de l'assimilation, en mode coup de gong final, entre les violences sexuelles (sujet sur lequel la comédienne-écrivaine-militante était attendue) et le massacre de Gaza, ce texte donc se terminait ainsi dans sa version écrite : "Ce qui se passe en Palestine est un génocide. N'acceptez pas l'inacceptable, ne laissez pas le silence collectif se refermer sur la Palestine." Mais à la lecture, en direct, Haenel a prononcé ceci : "L’État d’Israël commet un génocide en Palestine et la France est complice. N’acceptez pas l’inacceptable, alors sanctionnez Israël et libérez la Palestine."
Quatre différences notables. L'Etat d'Israël est désigné comme auteur du génocide. La France est désignée comme complice. Et Haenel appelle à libérer
la Palestine, et à sanctionner Israël.
La confrontation de ces deux versions pose une série de questions, à ce jour sans réponse. Laquelle (ou lesquelles) des quatre modifications a-t-elle été jugée intolérable ? La désignation du coupable ? Ce qui se passe
doit-il donc à jamais être privé d'auteur ? Le criminel doit-il toujours rester dans le brouillard de l'impersonnel, de même que les féminicides devraient rester pour toujours des "crimes passionnels" ? Est-ce l'appel à libérer
la Palestine, alors que la France, à la fureur d'Israël, a reconnu l'an dernier l'Etat de Palestine ? Est-ce l'appel à sanctions, alors que douze pays, dont la France, ont appelé, pas plus tard que la semaine dernière, à des sanctions contre les colonies israéliennes en Cisjordanie, soutenues par le gouvernement Netanyahu ? Est-ce enfin la complicité
de la France, alors que le gouvernement a pris, tardivement, les deux mesures ci-dessus ? Aurait-on voulu que le ministre Jean-Noël Barrot, sortant de la coulisse comme un génie de sa lampe à huile, fût invité à fournir une note de lecture après cette "carte blanche" ?
A quel niveau a été prise la décision imbécile, par un censeur n'ayant jamais entendu parler de l'effet Streisand, de suppression de la totalité du replay de l'émissionLa grande librairie
: France 5 ? France Télévisions ? Plus anecdotiquement, Haenel avait-elle préparé cette improvisation, ou a-t-elle cédé à l'inspiration du moment ? Si Haenel avait lu la première version de son texte, aurait-elle été censurée ? Et à propos, que pense de cette censure le présentateur de l'émission, Augustin Trapenard ?
Questions auxquelles il faudra répondre un jour, pour l'Histoire de la télé, avec une grande hache. Car l'épisode Haenel est sans précédent aussi flagrant à la télévision, depuis la censure, en 1971, d'un mot de l'écrivain Maurice Clavel, qui avait évoqué l'aversion
envers la Résistance du président d'alors, Georges Pompidou. Messieurs les censeurs, bonsoir !
s'était exclamé Clavel, en quittant le plateau en direct. L'épisode fut indirectement à l'origine de la création de Libération
.
Décidément fécond, comme toutes les censures publiques, l'épisode autorise une autre clarification, sans équivoque celle-ci, entre les politiques : il trace une ligne entre ceux qui, au nom de la simple liberté d'expression, sans forcément souscrire aux mots de Haenel, ont condamné cette censure de la "carte blanche" offerte à une artiste, et ceux qui ont conservé un silence prudent. Parmi les premiers, toute la galaxie insoumise, Mélenchon au premier rang, ainsi que Marine Tondelier et Olivier Faure. Et puis ? Et puis c'est tout. Parmi les candidats plus ou moins déclarés à la "primaire de la gauche", ni Raphaël Glucksmann, ni Ségolène Royal, ni François Ruffin, n'ont éprouvé le besoin de s'exprimer sur la question, pas davantage que Fabien Roussel. Parmi les candidats potentiels qui soutiennent la cause palestinienne, on note aussi le silence de Dominique de Villepin. Cette ligne rouge entre les révoltés et les silencieux, est plus révélatrice que bien des bavardages.
"Messieurs les censeurs, bonsoir !"
1971 : Maurice Clavel quitte le plateau de l'émission à armes égales.
