Publié le 03 juillet 2026

10 min

« La transition écologique n’a pas lieu car elle est piégée dans la logique du capitalisme »

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Timothée Parrique, économiste spécialiste de la décroissance, appelle à ralentir l’économie, à repenser notre rapport à la croissance pour enfin enclencher la transition écologique tant attendue.

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Odile Meylan

Depuis le rapport Meadows en 1972, nous savons qu’il ne peut y avoir de croissance infinie dans un monde fini. Pourtant, le même système perdure, malgré l’urgence écologique. Mais le mythe de la croissance effrénée serait-il en train de se fissurer ? Les Nations unies ont récemment publié un rapport « Au-delà du PIB » afin d’intégrer de nouveaux indicateurs dans les réflexions de développement économique : le bien-être, l’équité, la durabilité et la résilience. Pour l’économiste Timothée Parrique, ce sont des signaux de bascule vers une décroissance qui peut devenir la promesse d’une richesse sociale et d’un avenir désirable.

La Science de la post-croissance, Timothée Parrique, éditions Actes Sud, 2026.

En 2019, vous publiez votre thèse L’Économie politique de la décroissance, puis, en 2022, l’essai Ralentir ou périr. Quelques années plus tard, le ralentissement vital que vous appelez est-il enclenché ?

Une littérature scientifique solide remet en doute la possibilité d’une « croissance verte », mais nous poursuivons la stratégie de l’autruche.

Timothée Parrique : Nous sommes plus sur la pente « périr » que sur la pente « ralentir ». Tous les indicateurs montrent qu’on est encore dans une situation de « dépassement écologique », c’est-à-dire que nos empreintes sont supérieures à la biocapacité des écosystèmes. Le dépassement de ces limites planétaires continue, et peu de choses ont été mises en place pour inverser la tendance. Le contexte mondial, notamment les guerres et le développement de l’intelligence artificielle (IA), ajoute un surcroît d’activités polluantes, rendant le problème encore plus difficile à résoudre.

Mais cela ne rend pas impossible une politique de décroissance pour autant. Si un État comme la France décidait de mettre en place une transition écologique ambitieuse, la grande majorité des politiques sociales et environnementales n’auraient aucun impact à l’étranger. Le véritable obstacle, c’est le manque de volonté politique et le fait que l’on considère l’écologie comme un objectif périphérique. Aujourd’hui, une littérature scientifique solide remet en doute la possibilité d’une « croissance verte », mais nous poursuivons la stratégie de l’autruche.

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Considérez-vous qu’il y a un fossé entre les études des économistes et les décisions politiques ?

En France, et sûrement ailleurs aussi, il y a encore un large fossé entre ce que recommandent les scientifiques et ce que font les politiques. Par exemple, il existe une large littérature sur les « inégalités environnementales » qui démontre clairement le lien entre niveaux de richesse et empreintes écologiques. Politiquement, cela doit donc être traduit par des politiques de transition à plusieurs vitesses, avec des instruments redistributifs adaptés, comme un ISF climatique – pour réduire l’empreinte des plus riches –, et des politiques de gratuité ciblées, par exemple pour les transports de proximité – afin de donner des options de consommation moins polluantes aux plus précaires. Les objectifs d’éradication de la pauvreté et de réduction des empreintes macro-écologiques doivent être pensés ensemble.

On demande aux gens de moins prendre l’avion, mais on accorde une panoplie de subventions au secteur aérien.

Qui tient ce discours simpliste que vous dénoncez ?

Cela ne servirait à rien de nommer un parti tant ce discours est partagé. Trop souvent, on aborde la transition écologique comme une histoire de comportements, en évacuant l’aspect systémique et structurel du changement. On demande aux gens de moins prendre l’avion, mais on accorde une panoplie de subventions au secteur aérien, lui permettant d’afficher des prix bien inférieurs au train. On aimerait voir la consommation de voitures diminuer, mais on continue à autoriser la publicité omniprésente pour ces mêmes produits.

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Il faudrait arrêter d’extraire du pétrole, mais on autorise les entreprises pétrolifères à enregistrer des superprofits historiques. On parle d’écologie mais pas d’écologie politique et de ses répercussions sur le système économique. La question que nous devons nous poser est beaucoup plus fondamentale : quel système économique voulons-nous ? La transition écologique n’a pas lieu car elle est piégée dans la logique du capitalisme, et les personnes qui devraient changer n’ont pas d’intérêt à le faire.

Nous sommes désormais obsédés par le PIB et sa croissance au point de sacrifier la planète, notre temps libre, notre santé.

Vous écrivez que « la croissance peut dégrader le bien-être ». Comment ?

Prenons l’exemple de l’A69. Ce projet routier est une gabegie écologique, un gaspillage d’énergie et de ressources associé à de nombreuses dégradations environnementales. Alors oui, ça fait augmenter le PIB, mais c’est une perte nette de richesse biophysique. Certains diront que cela va créer de l’emploi, mais ce n’est pas forcément positif. Les heures de travail mobilisées pour ce grand projet inutile ne seront pas disponibles ailleurs dans l’économie pour des activités potentiellement plus créatrices de bien-être. Il est absurde de vouloir « stimuler la croissance », un indicateur abstrait très souvent découplé de la qualité de vie. N’oublions pas que l’objectif d’une économie, c’est, au contraire, de libérer du temps libre pour des activités – productives ou non – librement déterminées.

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La raison pour laquelle on a créé une économie s’est retournée contre nous : le moyen est devenu la fin, et nous sommes désormais obsédés par le PIB et sa croissance au point de sacrifier la planète, notre temps libre, notre santé. On passe de l’absurde au dystopique quand on ajoute la dimension antiéconomique de certaines activités : la croissance du secteur publicitaire enrichit une poignée de déjà riches tout en pourrissant le quotidien du reste de la population – c’est ce que l’anthropologue David Graeber aurait sûrement appelé une bullshit growth, en référence aux bullshit jobs, ces emplois fortement rémunérés mais sans aucune utilité concrète. C’est un cercle vicieux.

A69 Roue libre mobilisation 7-9 juin Puylaurens
Mobilisation contre l’A69, en juin 2024, à Puylaurens. (Photo : Maxime Sirvins.)

Quelles étapes mettre en place pour sortir du capitalisme et enclencher une véritable transition écologique ?

Il n’existe pas de bouton « sortir du capitalisme » au ministère des Finances.

Il faut comprendre que la sortie du capitalisme est une lecture analytique abstraite d’une réalité sociale réelle. Il n’existe pas de bouton « sortir du capitalisme » au ministère des Finances. Nous sommes collectivement en train de comprendre que le capitalisme ne peut pas fonctionner sans croissance. Une économie capitaliste qui produit et consomme moins entre forcément en crise, avec toutes les conséquences néfastes que l’on connaît. Il va donc falloir imaginer une autre architecture économique qui puisse « prospérer sans croissance », comme dirait l’économiste britannique Tim Jackson.

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Des entreprises privées à but lucratif qui se financent auprès de banques commerciales ne peuvent pas faire du non lucratif car elles ont un « impératif de croissance » lié à leur mode de financement, à leur structure juridique et leur mode de gouvernance. Au contraire, les sociétés coopératives d’intérêt collectif (Scic) de l’Économie sociale et solidaire (ESS) n’ont pas cette contrainte. Nous avons besoin de complètement transformer notre système énergétique, d’accord, mais ne devrait-on pas aussi rediscuter de qui possède et profite de la production d’énergie, en privilégiant des structures non-capitalistes sous la forme de services publics, de communs, de coopératives à but non lucratif ?

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Comment éviter que la décroissance n’augmente le taux de chômage ?

L’une des grandes institutions du capitalisme en tant que système repose sur la création et la destruction de l’emploi par la logique du « marché de l’emploi », c’est-à-dire principalement des comportements d’investissement et de production d’entreprises commerciales à but lucratif. On se retrouve dans une impasse : on aimerait moins produire et moins consommer certaines choses qui alourdissent notre empreinte écologique, mais on craint que cela n’engendre de la destruction d’emplois, du chômage et donc, dans une société capitaliste fortement marchandisée, de la pauvreté.

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Mais il existe des modes alternatifs de création d’emplois, pas dépendants de la croissance des activités lucratives : la fonction publique, les emplois associatifs, les emplois créés dans des coopératives à but d’emploi, par exemple dans les territoires zéro chômeur de longue durée. Ces nouveaux modèles soulèvent des questions de financement, un autre grand chantier pour construire une économie de la post-croissance, mais ces obstacles ne sont pas insolubles, comme le démontre un nombre croissant de recherches sur la thématique du welfare beyond growth, soit l’État providence au-delà de la croissance.

Les seules limites indépassables sont celles imposées par la nature. Cela incarne le choix entre « ralentir ou périr ».

Ces changements dessinant une société désirable semblent ne reposer que sur des dynamiques citoyennes assez marginales…

Quand on regarde les chiffres macroéconomiques – le nombre de coopératives sur l’ensemble des entreprises ou le nombre de Scic –, en effet, ça reste minoritaire. Mais j’aime rappeler qu’en France il y a quand même plus de sociétés coopératives d’intérêt collectif que ces grandes entreprises qui façonnent pourtant notre imaginaire. On peut facilement imaginer un moment de « basculement » dans un avenir plus ou moins proche, comme dirait l’historien Jérôme Baschet, où la logique non capitaliste de ces dynamiques deviendrait majoritaire. Si on revient quelques siècles en arrière, les gens devaient sûrement se dire que le capitalisme était une utopie impossible, pour x raisons. Pourtant, c’est aujourd’hui une réalité sociale.

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Les institutions humaines sont plastiques ; tout ce qui a été socialement construit peut être socialement déconstruit et reconstruit différemment. Les seules limites indépassables sont celles imposées par la nature. Cela incarne le choix entre « ralentir ou périr ». D’un côté, le choix de la croissance verte fait face à des blocages techniques, dictés par les lois de la physique et de la biologie – pénurie de métaux, réchauffement climatique, effondrement de la biodiversité… De l’autre, le scénario de décroissance, aujourd’hui peu probable, fait face à des obstacles administratifs, humains ou culturels qui sont réels et contraignants, mais pas indépassables. À choisir, je préfère l’improbable à l’impossible.

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