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La cérémonie commémorative commune du Jour du Souvenir a diffusé, ce lundi 20 avril, des voix israéliennes et palestiniennes endeuillées autour d’un même message : malgré la guerre et les blessures, la paix reste possible.
Pour la première fois à Bordeaux, la cérémonie commémorative conjointe israélo-palestinienne a été diffusée ce lundi 20 avril. Retransmise en direct depuis Jérusalem, cette 21e édition, organisée par Combatants for Peace et Parents Circle – Families Forum, s’est tenue simultanément dans une cinquantaine de villes à travers le monde (Londres, Berlin, Paris, Barcelone, Amsterdam, Turin, Bruxelles, Oslo, Copenhague, New York…).
À Bordeaux, une trentaine de personnes ont eu la chance d’y assister, réunies au foyer fraternel de la rue Gouffrand, sur invitation de l’association Bordeaux Israël-Palestine pour la paix, à qui on doit l’organisation des Journées Israël-Palestine de Bordeaux en novembre 2025.
Avant d’offrir une rare intensité émotionnelle, la soirée a débuté par une présentation de Bertrand Bloch, figure bien connue des milieux militants bordelais engagés pour la paix au Proche-Orient. L’ancien universitaire œuvre depuis des années à créer des espaces de dialogue sur ce conflit, et dépasser les clivages.
Des récits bouleversants
À la veille du jour du souvenir en Israël, des Israéliens et des Palestiniens, nombreux à avoir perdu des proches au cours des dernières années, se sont réunis dans un acte commun de mémoire, refusant l’idée que la guerre, le sang, la déshumanisation et la haine doivent définir l’avenir. Le message porté par cette cérémonie est simple : une autre voie est possible, malgré la douleur, malgré la violence, malgré l’histoire. Et cette voie passe par l’écoute.
La cérémonie a alterné courts métrages, intermèdes musicaux – notamment une magnifique interprétation musicale du poème de Mahmoud Darwish, Le sentier du papillon –, et témoignages de proches endeuillés.
Des récits bouleversants, livrés sans haine, sans vengeance, mais avec une lucidité qui a frappé les participants. Difficile de choisir parmi les nombreuses prises de parole, cependant, deux témoignages ont particulièrement marqué l’assemblée bordelaise : celui de Liora Eilon, une mère israélienne ayant perdu son fils lors de l’attaque du 7 octobre 2023, et celui de Kholoud Houshieh, mère palestinienne originaire de Jénine, dont le fils a été tué par l’armée israélienne.
« Dis-moi, comment es-tu mort ? »
Liora Eilon, 73 ans, est mère de quatre enfants, grand-mère de sept petits-enfants, survivante du massacre de Kfar Azza. Le 7 octobre 2023, son fils Tal, commandant de l’équipe d’intervention d’urgence du kibboutz, a été tué, ainsi que 63 membres de leur communauté. Dans une parole à la fois intime et universelle, elle a raconté ce que signifie perdre un fils : la disparition d’un homme aimé, mais aussi celle de toutes les relations, de tous les rôles, de toutes les vies qu’il incarnait.
Tal n’était pas seulement un fils, a-t-elle rappelé. Il était mari, père, frère, ami, marin, enseignant, collègue. Sa disparition a laissé des vides dans une multitude de mondes. Cette évocation concrète de la perte donnait à entendre ce que les statistiques de guerre effacent : chaque mort est un univers anéanti.
« Parfois, j’imagine Tal, assis au paradis avec Tarek ou Mahmoud, tous deux tenant une tasse de café noir, se souriant tristement, se demandant en leur for intérieur : “Si seulement ils savaient, là-bas, à quel point il est facile d’être ensemble…” Je les imagine se demander l’un à l’autre : “Dis-moi, comment es-tu mort ?”… » dicte Liora Eilon.
Une volonté de paix
Mais cette mère israélienne ne dissimule pas sa colère. Colère contre la guerre, contre l’horreur, contre les réalités imposées. Mais cette colère ne nourrit pas le désir de revanche, elle devient espoir. « Aujourd’hui, je suis ici parce que c’est ici que réside l’espoir », a-t-elle déclaré. Aux côtés des membres du Parents Circle-Families Forum, elle construit ce qu’elle espère voir un jour advenir : un partenariat fondé sur l’égalité et la coexistence.
« Grâce à ce partenariat, poursuit-elle, je pourrai peut-être un jour m’asseoir près de la tombe de mon fils bien-aimé Tal et murmurer à la pierre froide : “Tu m’entends, mon fils ? Ça s’est produit. Nous parlons et vivons ensemble dans le partenariat et l’égalité, et nous étions là aussi, nous avons participé au changement.” »
Un témoignage fort qui a sans doute laissé toute les salles du monde, comme ici à Bordeaux, suspendues à l’idée que le deuil le plus profond peut encore laisser place à une volonté de paix.
Une mère à Jénine
Plus tard, c’est la voix de Kholoud Houshieh qui s’est élevée depuis Jénine. Mère de cinq enfants, elle a raconté la mort de son fils Mohammad, abattu par un soldat de Tsahal le 1er février 2023 alors qu’il filmait une opération militaire israélienne à Kafr-Dan. Une balle dans le cœur.
« À cet instant, ce n’est pas seulement Mohammad qui est mort : mon cœur est mort avec lui, tout comme mon bonheur et mon âme. J’ai enterré mon fils dans le jardin de ma maison, là où j’ai le sentiment que mon cœur a lui aussi été enterré, afin de pouvoir le regarder matin et soir. »
Depuis ce jour, la souffrance ne l’a plus quittée. Mais la violence ne s’est pas arrêtée là. En février 2025, un autre de ses fils, Abd-El Karim, a été arrêté et emprisonné. Plus tard, le plus jeune, âgé de quatorze ans, a été arraché à son lit, frappé puis relâché, traumatisé. Sa maison a été saccagée, sa voiture vandalisée, son mari battu.
« Cette douleur n’appartient pas à une seule nation »
La tentation du désespoir ou de la haine aurait pu l’emporter. Pourtant, Kholoud Houshieh a choisi un autre chemin. En rejoignant le Parents Circle-Families Forum, elle a voulu transformer sa douleur en message. « Cette douleur n’appartient pas à une seule mère ni à une seule nation », a-t-elle affirmé. Derrière chaque victime, il y a une histoire, un visage, des rêves.
Cette phrase est l’essence de la cérémonie : reconnaître que la souffrance de l’autre n’efface pas la sienne, mais qu’au contraire elle la rend intelligible. C’est dans cette reconnaissance mutuelle que se dessine la possibilité d’une paix véritable. En donnant la parole à ceux qui ont perdu un fils, une fille, un frère ou un père, cette cérémonie déplaçait le regard.
L’initiative de l’association Bordeaux Israël-Palestine pour la paix prend ici tout son sens. Dans un contexte international où les passions exacerbées rendent le dialogue de plus en plus difficile, Bertrand Bloch a rappelé en ouverture que la paix ne peut naître que de la reconnaissance de la dignité de l’autre, y compris dans sa douleur.
