C'était il y a un peu plus de dix ans, sur notre plateau. Jean-Baptiste Rivoire est alors rédacteur en chef adjoint de l'émission Special Investigation, diffusée sur Canal+, dont Bolloré a pris le contrôle quelques mois plus tôt. Face à Daniel Schneidermann, Rivoire égrène patiemment, méticuleusement, la liste des sujets désormais interdits sur TV Bolloré. Nutella, Volkswagen, politique internationale : globalement tout ce qui est susceptible de toucher de près ou de loin aux intérêts du patron, au détriment bien entendu de celui du public.
Jean-Baptiste Rivoire sur notre plateau
Arrêt sur images, février 2016
Montage ASI 02 m 48
Il faut revoir cette séquence pour mesurer le chemin parcouru, et se désespérer rétrospectivement du peu de résistance qu'aura finalement rencontré l'industriel pour bâtir un empire médiatique hors-norme, qui souffle aujourd'hui quotidiennement dans le dos de l'extrême droite, au détriment le plus souvent des règles les plus élémentaires du journalisme, et du pluralisme.
2016, un autre siècle : les Guignols de l'info n'ont pas encore été totalement décapités (même si tous leurs auteurs ont déjà été licenciés), iTélé ne s'appelle pas encore CNews, et le JDD n'est pas devenu un hebdo d'extrême droite. Pourtant, tout est déjà sur la table. Mais a-t-on vraiment voulu voir ?
Depuis, Special Investigation a disparu - depuis 2016 - de même que le journalisme d'investigation dans le groupe Canal, laissant place aux opinions, en laissant croire que toutes étaient les bienvenues, alors que depuis dix ans, il faut parler comme Cyril Hanouna, Pascal Praud et Philippe de Villiers - et en réalité comme Vincent Bolloré - pour avoir le droit de cité sur ses chaînes, et dans ses médias. Même Elisabeth Lévy et Philippe Bilger en ont fait les frais, pour s'être aventurés (un peu) au-delà des limites autorisées. C'est dire si la laisse est courte.
Tout a changé, et rien n'a changé. Du moins pour Vincent Bolloré et son groupe. Car hier, 20 mai 2026, Jean-Baptiste Rivoire, désormais à la tête d'un média en ligne Off Investigation, a été condamné par la cour d'appel de Versailles à verser 142 500 euros à son ex-employeur, Canal+, pour avoir témoigné, malgré une clause de confidentialité, contre le groupe audiovisuel dans un documentaire de "Reporters sans frontières".
Dans celui-ci, publié fin 2021, Rivoire, qui avait signé sa clause de confidentialité en février de la même année, critiquait Vincent Bolloré en ces termes : "C'est quelqu'un qui gère par la terreur", ajoutant : "Pour lui, les journalistes sont des petits soldats". Dans son arrêt, la cour considère que le journalisme s'est exprimé dans un délai "trop court pour apparaître raisonnable" après la signature de sa clause.
Son avocat, Vincent Brengarth, estime que "cet arrêt fragilise la liberté de la presse en entérinant une clause très large, non limitée dans le temps et équivalant à un silence imposé à vie et signée dans un contexte qui est nécessairement déséquilibré", ajoutant que son client envisage de se pourvoir en cassation.
Dans cette affaire, la Justice ne se prononce pas sur le fond du propos. Mais au moment même où le monde du cinéma et le monde de l'édition découvrent avec effroi - alors que les précédents ne manquaient pas - la brutalité avec laquelle Vincent Bolloré gère ses affaires, toutes ses affaires, cette décision - même si son rôle n'est pas de nous réconforter - fait froid dans le dos. Et pose des questions vertigineuses : à quoi ressemblera la France le jour où la Cour de cassation se prononcera sur cette affaire, si le journaliste s'y pourvoit vraiment ? Qui sera à ce moment-là à l'Élysée ? Que restera-t-il alors de cette liste, égrégnée fébrilement par Jean-Baptiste Rivoire sur notre plateau ? Espérons au moins cette chronique, et nos archives.
