Et de deux ! Après avoir posé, dans le premier volet, son personnage principal, le film d'Antonin Baudry,La bataille de Gaulle
, l'estompe légèrement dans le second, au profit de deux brillantes têtes brûlées, Philippe Leclerc de Hauteclocque, et Jean Moulin. Parfaite symétrie entre deux fous de France, deux héros iconiques, à la descendance prolifique en termes de noms d'avenues et d'arrêts de bus, l'officier monarchiste, père de famille nombreuse et le préfet de gauche, esthète, amateur d'art, et même peintre à ses heures. Histoire de rappeler d'emblée la définition de Malraux : le gaullisme, c'est le métro (traduire, tout le monde, la gauche, la droite, et les autres).
Le civil et le militaire ont un TOC commun : forcer les portes fermées. Pour constituer l'unité de la Résistance intérieure, dont de Gaulle a besoin afin de s'imposer devant les Alliés, Moulin va devoir tordre sévèrement le bras des mouvements de Résistance, forcément désunis, forcément pinailleurs, forcément querelleurs, comme de bons Gaulois qui se respectent. Jusqu'à bluffer en envoyant à Londres un télégramme laconique sur le mode, ça y est chef, la Résistance est unie
, anticipant légèrement sur la réalité de l'accord politique. Quant à Leclerc, il se signale par sa radicale indifférence à tout ordre provenant de tout autre que le grand Charles en personne, fût-ce le rival Giraud, le big boss Eisenhower, ou le super big boss Roosevelt. Et que je te fonce dans le désert, avec ma canne, mes jeeps, mes blindés floqués Mort aux cons
et mes anars espagnols, à la poursuite des chars de Rommel.
Historiquement, on aurait certainement autant, voire davantage matière à pinailler que dans le premier opus (notons tout de même que les Sénégalais, hélas invisibilisés dans le premier opus, font une remontada dans le second. Ouf !) Prenons au hasard l'éviction de Giraud par de Gaulle : c'est plié en deux réunions. A ce niveau, ce n'est plus du raccourci historique, c'est du tout schuss vers la vallée. Mais on s'en fiche. On a bien compris, à la longue, que Baudry s'est accordé le droit de rectifier la complexité tortueuse des processus et des psychologies, comme ses têtes brûlées préférées forcent les portes fermées, et créent de l'Evénement en traçant la route. On ne fait pas l'Histoire en demandant des autorisations. On ne crée pas un film historique en stabilotant consciencieusement des biographies, fussent-elles excellentes. On lit, on s'imprègne, on se fait une idée, et on fonce. Seul compte le but, au diable les moyens.
Le but, donc ? Un film historique, à tous les sens du terme. Sans réplique possible (au sens sismique). Une brêche ouverte dans l'incroyable impasse du cinéma, jusqu'alors, sur l'épopée de la France libre. La bataille de Gaulle
est née de cette impasse, comme la France libre elle-même est née en réaction à l'esprit de défaîte pétainiste. Un film à la Charlemagne, qui place les courageux d'un côté, les lâches de l'autre, pour que l'image soit bien claire. Un film pour ados, explique Baudry, dans une des interviews en mode "je fonce dans le tas, et la caravane passe" accordées pour la sortie.
Cet hymne vibrant à l'audace est-il pour autant d'un film pieusement courbé devant la statue du Grand Charles ? Hé hé ! Non, justement. Et c'est toute la ruse. De la gaullâtrie traditionnelle, Baudry se démarque spectaculairement, en ne masquant rien -et même en surexposant- les pathologies mentales de son personnage principal. Pas seulement imbuvable, mais dépressif, cyclothymique, à la limite du bipolaire : rien n'est caché des faiblesses intimes dont de Gaulle a fait au total sa force.
Pour le coup, Baudry, ici, n'invente rien. Il s'inspire simplement de la biographie de l'historien britannique Julian Jackson, la plus décapante à ce jour sur le général. Lequel Jackson lui-même s'appuie (dans la partie élyséenne de la vie de De Gaulle) sur les souvenirs de Jacques Foccart, homme de basses oeuvres africaines, qui dans ses Mémoires raconte sans aucune pudeur ses entretiens vespéraux politiquement totalement incorrects avec le général, dans son bureau de l'Elysée. A noter, d'ailleurs, que tous les autres biographes semblent avoir pris ces souvenirs de Foccart avec des pincettes, comme si, décidément "too much", ils pouvaient égratigner la statue. A tort. Il est parfaitement possible d'aimer les yeux ouverts. Ce pourrait d'ailleurs être un résumé du film.
Niels Schneider (et sa canne), dans le rôle du général Leclerc
Capture du film La bataille de Gaulle 2, "J'écris ton nom"
