Tout vétérinaire doit assurer la continuité des soins des animaux dont il a la charge. Au-delà du système de garde, Strasbourg compte deux cliniques d’urgences vétérinaires ouvertes la nuit et le week-end. En pleine canicule de juillet, Rue89 Strasbourg a passé une nuit à la maison des urgences vétérinaires de Strasbourg.
Place de l’Abattoir ou Plaine des Bouchers : pas sûr que les propriétaires soient très sereins quand ils emmènent leur animal au service d’urgence vétérinaire 67 ou à la maison des urgences vétérinaires de Strasbourg pour une consultation. Mais à 20h30 en ce mercredi de juillet, plusieurs boules de poils mal en point et leurs humains qui s’impatientent et remplissent déjà la salle d’attente de cette dernière. « Pourquoi est-ce que tous ces animaux sont passés avant alors qu’ils sont arrivés après ? », s’agace une femme accompagnée de son chat noir. « On doit prioriser les urgences », lui répond Maxime Rupert, vétérinaire de garde cette nuit-là. « Plus de la moitié du travail, c’est avec les humains », glisse-t-il plus tard en aparté.

Lui a commencé sa nuit de travail à 19h, et depuis 19h30, les consultations et les soins s’enchaînent. Ce soir-là, ils sont deux vétérinaires, plus deux assistantes et une stagiaire. Tous ces bras ne sont pas de trop pour s’occuper des bêtes qui affluent. Avant d’obtenir un rendez-vous à la clinique, un vétérinaire régulateur opère un premier tri par téléphone. Selon Maxime Rupert, environ 20% des appels passés au 3115, le numéro dédié aux urgences vétérinaires, aboutissent à une consultation.
Un afflux d’animaux avec la canicule
Les chaleurs record de juillet ont fortement impacté la santé des animaux. L’équipe de la maison des urgences vétérinaires l’a bien senti. Au-delà des conséquences directes des températures, les épillets blessent de nombreux chiens et chats. Un autre fléau guette ces derniers : devenir des « parachutistes ». Ce n’est pas une blague, mais un syndrome qui désigne les lésions dues à une chute d’une grande hauteur. Avec les fenêtres ouvertes pour essayer de faire entrer un peu d’air frais dans les appartements, le risque augmente fortement.



Cette nuit-là, deux parachutistes ont dû être hospitalisés. Le chat Gazoz, tombé du 6e étage, s’est fracturé le bassin et la patte gauche. Le vétérinaire urgentiste doit avant tout gérer la douleur de l’animal et le sortir de son état de choc. Mais il n’assure pas de suivi ; la prise en charge orthopédique se fera en cabinet de jour. Autre parachutiste de la nuit : Morgane. Le chat n’est tombé « que » du troisième étage, mais il arrive avec le museau en sang à cause d’une fente palatine, saigne aussi des yeux et pousse des miaulements à déchirer le cœur. Totalement trash. « Selon les nuits, on ne dort pas très bien après », admet calmement Maxime Rupert en administrant un puissant anti-douleur au chat. Vu la gravité du choc, il y a un risque d’œdème cérébral.
Des cadences de travail effrénées
Mais pas le temps de se laisser gagner par les émotions, il faut mener de front les soins en cours avec les nouvelles arrivées. Et la nuit réserve son lot de surprises : le chien Piego, pris de convulsions et de vomissements, a très probablement subi une intoxication au cannabis. « Maxime, t’es calé en poules ?, lance alors l’une des assistantes à Maxime Rupert, déjà occupé avec un chat. La poule n’est finalement jamais venue, mais au total dix chats, cinq chiens et un lapin – le tout pour deux vétérinaires.

La cadence est effrénée : sauf pour boire quelques gorgées d’eau, Maxime Rupert ne s’accorde pas de pause. « C’est compliqué, c’est vraiment quitte ou double. Au bout d’un mois, on voit si on tient ou pas », avance le jeune vétérinaire, qui travaille dans les urgences depuis deux ans et demi. « Mon corps le tolère pas trop mal mais on n’est pas fait pour vivre la nuit », ajoute-t-il. Son rythme est complètement décalé, avec des gardes de dix à douze heures et un repas souvent avalé en toute fin de garde, en rédigeant les compte-rendus de la nuit écoulée.



Soins, imagerie, chirurgie… et euthanasie
L’avantage, c’est qu’à un rythme pareil, les 35 heures se font en trois vacations, ce qui lui laisse du temps libre. Pas de planning mais beaucoup d’imprévus, de diversité et de flexibilité, et c’est ce qui lui plaît. « On touche à tout, on fait à la fois de l’imagerie, de la chirurgie, des soins », énumère le jeune homme de 28 ans. « Ça ne se dilue pas dans des vaccins et de la petite bobologie comme en clinique de jour. »

Mais moins de bobologie et plus d’urgences vitales, ça veut aussi dire un peu plus de décès. Ce mercredi de juillet, les propriétaires de Ciboulette, une chatte de seize ans, se résolvent à la laisser partir. Venue parce qu’elle ne s’alimentait ni ne buvait plus depuis quelques jours, les examens sanguins et une échographie ont montré qu’elle était probablement atteinte d’un cancer du foie et vouée à souffrir.
Consultations aux urgences vétérinaires : une facture salée
Face aux pleurs des propriétaires, Maxime Rupert doit poser la question du règlement. « Par carte ? », interroge-t-il après avoir annoncé le montant total de la prise en charge, qui s’élève à plusieurs centaines d’euros. Le moment est toujours délicat, mais « on est obligé, ça fait partie du métier, élude le vétérinaire urgentiste. Ça reste plus simple à aborder avant l’acte. » Sauf en cas d’urgence absolue, un devis est toujours présenté aux propriétaires avant de procéder à des soins. Il faut dire que la note est salée, urgences nocturnes obligent : 120 € la consultation, auxquels s’ajoutent tous les frais liés aux soins supplémentaires. « La grosse différence avec la santé humaine, c’est qu’il n’y a pas de sécurité sociale qui paie », reconnaît Maxime Rupert, même si des mutuelles pour animaux existent.

Derrière le pragmatisme affiché par le vétérinaire, le contre-coup psychologique est cependant visible. « Il peut y avoir des mois sans aucune euthanasie et d’un coup des nuits où vous êtes le croque-mort », lâche-t-il, le visage fermé, après avoir injecté le liquide létal à Ciboulette. Avec l’expérience, il sait néanmoins que des petites choses l’attendent à la fin de sa garde pour le réconforter : les lueurs et la fraîcheur matinales, un bon bol de Chocapic, et surtout Brahms, son petit chiot de cinq mois.
