Avec Les Amateurs, Yan Lespoux installe une histoire de narcotrafic sur les plages du Médoc, entre chasseurs, pêcheurs, néo-ruraux, Bordelais en villégiature et habitués de comptoir. Porté par une narratrice qui observe tout ce petit monde avec un solide penchant pour le sarcasme, le roman amuse souvent et sait faire vivre son territoire. Il sort en librairie ce 27 août. Septième volet de notre série « Pages à plages » en 2026.
Il y a d’abord une voix. Celle d’Hélène, surnommée Sue Ellen, patronne d’un bar situé quelque part sur la côte médocaine, veuve depuis la tempête de 1999 et observatrice attentive de ce qui se passe dans son village. Une femme qui connaît tout le monde, ou presque, qui sait qui chasse, qui pêche, qui boit trop, qui trompe sa femme et qui travaille réellement dans le secteur de l’immobilier. Surtout, elle sait raconter.
Elle prévient d’emblée le lecteur : elle ne sait pas tout. Elle reconstitue, imagine, extrapole et revendique son droit à combler les trous. Le procédé permet à Yan Lespoux – né à Carcans et auteur de Presqu’îles (2021) et de Pour mourir, le monde (2023) – de raconter une histoire criminelle sans adopter les codes trop sérieux du polar traditionnel.
Ça commence avec plusieurs ballots de cocaïne rejetés par la mer. Henri, qui s’appelle en réalité Théophile, pêcheur et habitué du bar, préfère remettre la marchandise à l’eau plutôt que de s’attirer des ennuis. Jason, le « Bordelais », n’a pas les mêmes scrupules. Jeune héritier un peu pathétique, installé dans la résidence secondaire familiale et employé dans l’agence immobilière de ses parents, il voit immédiatement dans la drogue une opportunité. Fleur et Arnaud, un jeune couple vivant plus modestement, se retrouvent eux aussi mêlés à l’affaire. Et puis il y a l’Américain, ancien militaire devenu figure locale aussi mystérieuse qu’inquiétante.
« Je n’aurais jamais cru que dans un petit village comme le nôtre, même hors saison, il puisse y avoir autant de consommateurs de cocaïne. Et l’Américain avait deux kilos à écouler. Il vient réapprovisionner maman tous les deux ou trois jours. Qui irait chercher ça sous le plaid d’une vieille dame en fauteuil roulant ? »
L’intrigue est donc lancée. Mais ce qui distingue le plus Les Amateurs n’est pas vraiment son histoire de deal. C’est son décor.
Le Médoc comme personnage
Le Médoc de Yan Lespoux n’est ni celui des cartes postales ni celui des brochures touristiques. C’est un territoire hivernal, humide, isolé, où les stations balnéaires se vident une fois les vacanciers repartis. Un monde de bars, de cabanes, de chasse, de pêche, de forêts, de marais et de maisons secondaires.
L’auteur s’amuse notamment du regard porté par les visiteurs sur cette population locale, perçue comme une curiosité exotique. Mais les habitants regardent à leur tour les touristes comme un spectacle.
« Ils se sentent comme Stanley et Livingstone [deux explorateurs britanniques du XIXᵉ siècle, NDLR] à la recherche des sources du Nil, sauf qu’à la place, mais avec une fascination au moins égale, ils découvrent la tribu des gonzes qui disent “enculé” trois fois par phrase et les intarissables sources de Ricard. »
Les « autochtones » ne sont pas idéalisés : ils sont alcooliques, misogynes, chasseurs, parfois racistes, souvent de mauvaise foi et généralement peu recommandables. Les nouveaux venus ne valent guère mieux. Les Bordelais fortunés sont moqués pour leur condescendance, les touristes pour leur fascination pour une authenticité qu’ils consomment, et les petits entrepreneurs locaux pour leur sens très personnel de la légalité.
Même Hélène, la tenancière, n’est pas dans le rôle confortable d’une sage observatrice. Elle assume son opportunisme, ses préjugés et son goût pour l’argent. Le roman est d’ailleurs très convaincant dans son volet d’anatomie sociale
Une galerie de sarcasme
Yan Lespoux aime ses personnages, mais suffisamment peu pour les affubler presque systématiquement d’un défaut spectaculaire. L’un est idiot, l’autre alcoolique, un autre violent, un autre complètement dépassé. Jason cumule les signes du fils à papa incapable de s’assumer. Créatine est une boule de muscles et de violence. Temesta son pendant plus hésitant. Tête Plate porte évidemment bien son surnom.
« Les surnoms, c’est un peu comme les couteaux. Chacun a le sien, ici. La différence avec le couteau c’est qu’on ne le choisit pas. Parfois, on ne le connaît même pas et on le découvre au cours d’une conversation. »
Les surnoms participent à cette caricaturisation des personnages. Ils permettent de transformer le village en théâtre. Le procédé est drôle. Mais à mesure que le livre avance, on finit par anticiper la plaisanterie avant qu’elle arrive. Une situation sordide appelle une comparaison absurde ; un personnage prend une décision stupide ; Hélène ajoute une remarque assassine.
Le roman donne pourtant dès ses premières pages une idée de ce qu’il sait faire. Hélène raconte la mort de son mari pendant la tempête de 1999 avec une violence presque burlesque, en mêlant le macabre au trivial. C’est cette distance qui constitue la marque de fabrique du livre.
Bordeaux depuis le Médoc
L’intrigue fonctionne ensuite comme un emboîtement de situations absurdes. Une découverte entraîne une tentative de revente, qui entraîne de nouveaux intermédiaires, puis l’arrivée de véritables trafiquants. Les personnages locaux se retrouvent progressivement dépassés par les conséquences de leur petite trouvaille.
La première partie est sans doute la plus réussie parce que le roman prend son temps. On découvre les habitants avant de comprendre précisément comment ils vont se retrouver liés à l’histoire de la cocaïne. Fleur et Arnaud apportent notamment une autre dimension : celle de jeunes gens qui cherchent à construire leur vie autrement dans ce territoire.
Mais une fois la machine criminelle enclenchée, Yan Lespoux fonce dans le polar et délaisse ses personnages. Le récit accélère, les groupes se croisent, les armes apparaissent et les cadavres s’accumulent. La violence est traitée comme le reste : avec une distance ironique, presque burlesque.
Il serait cependant dommage de réduire Les Amateurs à un simple polar régional. Le livre fait du Médoc un territoire littéraire, avec ses paysages, ses habitants, son histoire sociale et ses contradictions. Yan Lespoux sait faire sentir les lieux, notamment lorsqu’il s’attarde sur les plages, les dunes ou les forêts hors saison. Son livre est certes drôle, parfois très noir, mais a surtout le mérite de ne pas regarder le Médoc depuis Bordeaux. Il regarde Bordeaux depuis le Médoc – et ce n’est pas tout à fait la même chose.
« Les Amateurs », de Yan Lespoux – Agullo Noir – 240 pages – Prix : 21,50 €
