Jordan Bardella, président du Rassemblement national, au mémorial de l’Holocauste de Yad Vashem, à Jérusalem, le 26 mars 2025.
Aux prises avec les révélations de Mediapart, qui ont mis au jour un florilège de propos antisémites, Jordan Bardella a reçu un soutien que seuls les naïfs, vrais ou faux, jugeront inattendu. Celui, très officiel, d’Israël. C’est le ministre « de la Diaspora et de la Lutte contre l’antisémitisme » (sic), Amichai Chikli, qui s’y est collé : « Personne, a-t-il écrit sur X, ne me convaincra que Jordan Bardella déteste le peuple juif ou l’État juif. » Toute la propagande israélienne réside dans ce discret glissement sémantique. Israël serait « l’État juif », et quiconque l’attaque ou le critique serait antisémite. Et, inversement, qui le défend mérite le brevet que lui décerne sans barguigner Chikli. Mais que vaut ce quitus moral accordé par un ministre du gouvernement Netanyahou, ami et collègue des fascistes Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich ?
Ce n’était pas Bardella qui cessait d’être antisémite, mais le gouvernement israélien qui, à bien des égards, l’était devenu, à force de cynisme.
En nous disant sa « vérité » sur Bardella, Chikli nous dit surtout la vérité du rapport qu’entretient son gouvernement avec l’antisémitisme, et avec les juifs de la diaspora, qu’il veut réduire à une armée de réserve chargée de la propagande dans les opinions occidentales. Lorsqu’en mars 2025 Bardella avait été invité par le gouvernement israélien à participer à Jérusalem à une conférence « contre l’antisémitisme », une bonne partie de la presse française avait analysé l’événement comme une sorte de consécration pour le RN et l’aboutissement de sa dédiabolisation. Rares étaient ceux (nous en étions) qui remettaient en cause la légitimité du donneur de brevet. C’était pourtant à nos yeux une évidence : ce n’était pas Bardella qui cessait d’être antisémite, mais le gouvernement israélien qui, à bien des égards, l’était devenu, à force de cynisme.
Car l’antisémitisme ne se fonde pas seulement sur des saillies et des pratiques antijuives, mais aussi sur des connivences et des complicités avec d’authentiques antisémites. On se souvient que, quelques jours plus tard, le 2 avril 2025, Netanyahou s’était rendu à Budapest à l’invitation de Viktor Orbán, habitué des campagnes antisémites contre le financier George Soros. On n’a pas oublié non plus qu’en 2019, il avait été l’un des rares chefs d’État ou de gouvernement à faire le voyage de Brasília pour assister à l’investiture du fasciste Jair Bolsonaro (le père), qui prétendait, par exemple, que le nazisme était « de gauche ». Ira-t-il à celle de Flávio Bolsonaro (le fils) si, en cas de malheur, celui-ci venait à être élu le 25 octobre prochain ?
Le gouvernement israélien, devenu phare de toutes les extrêmes droites dont il réalise les fantasmes racistes de meurtres et d’apartheid.
Et voilà que, le 16 septembre, les eurodéputés du RN se sont retrouvés avec des représentants du Likoud (le parti de Netanyahou) à une conférence organisée au Parlement européen par le FPÖ autrichien, plus proche encore de ses origines nazies que le RN lui-même. La proximité avec Israël qui se voulait vertueuse devient un poison. Le blanc-seing de Chikli ne disculpe pas, il accable. Le soutien apporté aujourd’hui à Bardella met en évidence la nature idéologique de l’actuel gouvernement israélien, devenu phare de toutes les extrêmes droites dont il réalise les fantasmes racistes de meurtres et d’apartheid. L’épisode devrait être l’occasion d’une révision déchirante pour tous ceux qui persistent à assimiler sionisme et judéité, et à voir en l’État hébreu un protecteur des juifs de la diaspora.
C’est tout le contraire, hélas. Israël met aujourd’hui en danger les juifs du monde entier. Raison de plus pour ne pas identifier l’antisionisme, critique de la politique coloniale d’Israël, à un antisémitisme, et ne pas sommer les juifs de France à prendre position, dans un sens ou dans l’autre, dans le conflit israélo-palestinien. Ils en ont la liberté, sûrement pas l’obligation. On a vu hélas Ségolène Royal tomber dans le piège, sans doute avec les meilleures intentions du monde, lors d’un débat de la primaire social-démocrate. On avait connu le même dérapage après les attentats de 2015 quand la droite et même quelques hiérarques socialistes s’étaient indignés que les musulmans de France ne prennent pas publiquement la parole.
Le « système » d’assignation des juifs à Israël est aussi entretenu par tous ceux qui confèrent à Netanyahou (…) un statut de représentant des communautés juives.
Aujourd’hui, le « système » d’assignation des juifs à Israël n’est pas seulement relayé conjointement par le RN et le gouvernement israélien, il est aussi entretenu par tous ceux qui confèrent à Netanyahou, pour ne citer que lui, un statut de représentant des communautés juives. Beaucoup plus récemment, la proposition de loi Yadan se nourrissait de l’amalgame entre antisionisme et antisémitisme qui sert de paradigme à la droite française. La proposition a été abandonnée. Pas la pensée qui la motivait et qui anime toujours une grande partie des élites politico-médiatiques.