Crédits : captures d’écrans Youtube et Facebook
Un étudiant de 33 ans en alternance dans un hôtel, un agent de maîtrise à la mairie de Flixecourt (Somme), un policier originaire de Bayonne, un jeune gendarme dans le Grand Est, un dirigeant d’une société de peinture en Corse ou un commerçant de fruits et légumes en Charentes-Maritime. Ils ne se connaissent pas, mènent une vie bien différente et, pourtant, tous ont, au mois de janvier dernier, comparé un homme noir à un singe en commentaire d’une vidéo publiée sur Facebook par le site d’extrême droite, Frontières.
Dans ce contenu, extrait d’une vidéo de 24 minutes datant de janvier 2025, on voit Jordan Florentin, directeur de publication de ce site proche d’Éric Zemmour, à la sortie d’un meeting organisé par le député de la France insoumise, Louis Boyard, au moment des élections municipales anticipées de Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne). Celui dont le site Les Jours a révélé qu’il ne détenait pas de carte de presse multiplie les provocations. « Monsieur, c’est quoi l’extrême droite ? », presse-t-il dans la version longue de la vidéo. « Qui est groupusculaire ? Qui est antisémite ? Qui est contre les institutions ? C’est pas vous ? », fait-il mine d’interroger.
Il est suivi par un homme, Bouna M., militant antifasciste. Le montage réalisé par Frontières laisse à penser que les deux hommes ne cessent de s’apostropher. Jordan Florentin, empressé de se déclarer « agressé » et « empêché de faire son travail », tout en coupant ses interlocuteurs au bout de quelques mots, décide de partir.
Habitué des terrains stigmatisés par les médias d’extrême droite, le directeur de publication de Frontières s’était rendu au rassemblement contre le racisme à Saint-Denis, le 4 avril, organisé par le maire Bally Bagayoko. L’édile insoumis avait été la cible, quelques jours plus tôt, d’attaques racistes, en étant assimilé à « la famille des grands singes » par le psychologue Jean Doridot et de « mâle dominant » par le polémiste, Michel Onfray.
Dans un parallèle qui souligne la totale décomplexion du racisme en France, ce sont donc des dizaines de commentaires du même acabit qui ont été postés sur Facebook suite à la vidéo de Frontières. Cette fois-ci, la haine banale se colporte à visage découvert et sans pseudonyme par des individus que l’on pourrait croiser tous les jours, loin des plateaux télés de chaînes d’info.
Cette haine, la justice devra déterminer si elle doit être sanctionnée ou non. Bouna M. a porté plainte avec constitution de partie civile contre Frontières, vendredi 10 avril, auprès du doyen des juges d’instruction au tribunal judiciaire d’Évry, pour provocation publique à la haine. Il a aussi porté plainte pour injure à caractère raciste contre chacun des 14 auteurs de commentaires qu’il a pu identifier. L’homme avait déjà adressé un signalement à la plateforme Pharos, le 11 janvier 2026. Cet espace officiel permet de signaler un contenu illicite en ligne.
Des milliers de personnes pensent qu’elles ne seront jamais condamnées en insultant une personne de singe.
Bouna M.
« Excès de confiance »
Les éléments publics et disponibles sur les comptes Facebook ont permis d’identifier, par exemple, Pascal L., qui a récolté près de 2 000 likes, 273 « rires » et 27 « cœurs » pour ce commentaire : « Dès l’instant où il est descendu de l’arbre on savait qu’on allait bien rigoler ». Un post auquel 152 personnes ont répondu. Parmi elles, l’étudiant en alternance, Jordy P. : « c’est pour ça que la paume des mains est blanche. Il est resté accroché trop longtemps ».

Un peu plus loin, Alphonse T., vendeur de fruits : « mettez lui une banane dans le cul ça va le détrendre je les supporte plus je sents le racisme montez en moi des trops grandes gueules [sic] ». Le gendarme, Kevin Z., lui, assène : « Encore un qui s’est échappé du zoo ». Alexandre D., résidant en Thaïlande avec sa compagne, ajoute : « Rien compris… Qu’est-ce qu’il dit l’orang-outan..? ».
Un entraîneur de handball, Pierre D., ordonne : « Babouinland… offre lui des bananes pour le calmer ! », quand Edmond H., retraité, écrit : « Bonobo consanguin en colère, prends l avion le réglisse et remonte dans l arbre [sic] ».Karen S., de Haute-Savoie, affirme quant à elle : « Lui dans l’arbre de l’évolution il est resté accroché aux branches ».
De son côté, c’est « ce racisme sans gêne » auquel souhaite s’attaquer Bouna M.. « Des milliers de personnes sont en excès de confiance et pensent qu’elles ne seront jamais condamnées en insultant une personne de singe », déplore–t-il. Questionnés sur leur commentaire, les 14 auteurs identifiés par la plainte les concernant n’ont pas répondu à nos sollicitations. Interrogé sur la personne se présentant comme policier et qui a commenté « Il dit quoi le [smiley singe] », le ministère de l’Intérieur, par l’intermédiaire de deux de ses responsables presse, n’a pas réagi.

Responsabilité médiatique
Bouna M. pointe aussi l’entreprise qui a publié le contenu, à savoir Frontières, et donc son directeur de publication, Jordan Florentin. Un média peut-il être responsable de commentaires de personnes issues de sa communauté sur un réseau social ? « Oui », répond Rafik Chekkat, l’avocat de Bouna M., qui s’appuie sur une jurisprudence de la Cour de cassation, confirmée par la Cour européenne des droits de l’Homme. L’affaire concernait déjà des propos constitutifs de provocation à la haine : il s’agissait du député européen et vice-président du Rassemblement National, Julien Sanchez, reconnu coupable en 2013 de ne pas avoir supprimé les commentaires à temps sur sa page Facebook.
« Cette jurisprudence permet d’engager la responsabilité du média pour des commentaires injurieux de tiers selon plusieurs critères. À savoir, le caractère illicite du propos, le caractère public du compte sur le réseau social, la possibilité technique et juridique d’intervenir sur le propos, une connaissance prévisible de commentaires et l’absence de suppression rapide de ces derniers. »
Contactés et relancés, Jordan Florentin et Érik Tegnér, fondateur et directeur de la rédaction de Frontières, n’ont pas donné suite à nos demandes d’interview.

En plus de la plainte, Bouna M. a souhaité contacter les employeurs qui figuraient parmi les informations publiques laissées par certaines des 14 personnes. « Il faut que les employeurs réagissent quand leurs salariés tiennent des propos racistes », justifie–t-il.
Alertée par mail par un proche de Bouna M., la mairie de Flixecourt lui a répondu par un communiqué, non daté et non signé. « Monsieur le Maire a pris connaissance des mails d’alerte relatifs à des propos injurieux et inacceptables qui auraient été tenus par un agent municipal. ». Le secrétariat écrit qu’une « enquête interne » aurait été diligentée. L’agent concerné, Christophe R., a déclaré « avoir fait l’objet d’un piratage de son compte Facebook », selon un mail que Politis a pu consulter. Le propos qui s’affiche sous le profil de Christophe R. : « La jungle….la planète des singes revisitée… [smiley rires] »
Contactée, la mairie de Flixecourt indique à Politis qu’une plainte a été déposée par l’agent en gendarmerie contre ce « piratage ». « Un voeu qui vise à dénoncer les propos racistes et négrophobes sera voté au prochain conseil municipal », précise-t-elle. Le dossier est « suivi de près par le maire et la direction générale des services », alors qu’une telle situation n’avait « jamais été identifiée » jusqu’alors, affirme la mairie de la commune.

La justification du « piratage » interroge lorsque l’on consulte les autres publications publiques partagées par Christophe R. En outre, on y trouve un montage de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, grimée en Adolf Hitler, des contenus complotistes et antisémites liés à l’affaire Epstein ou des réactions de l’humoriste multicondamné Dieudonné.
Conseillère régionale en Île-de-France, Julie Garnier a voulu soutenir Bouna M. en contactant, elle aussi, la mairie communiste de Flixecourt. « J’ai moi-même déposé plainte contre des menaces de mort et de viol en ligne. C’était en 2019 et l’affaire avait été classée alors que les personnes étaient parfaitement identifiables », se souvient-elle.
La référente de la France insoumise en Seine-et-Marne souscrit à la démarche de confrontation des employeurs. « On ne déplore pas qu’un employé vote à droite ou à gauche, mais qu’il participe à l’effondrement de ce qui fait société. » Reste à déterminer si, au cours du travail des enquêteurs, les auteurs des commentaires, présumés innocents, réagissent à la portée de leurs commentaires.