Publié le 23 février 2026

9 min

« Contre l’impérialisme, les aspirations décoloniales imaginent une autre Russie »

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Quatre ans après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, l’historienne Sabine Dullin livre un éclairage essentiel sur l’impérialisme russe, qui permet de comprendre le rapport de la Russie aux pays voisins mais également à ses propres minorités nationales.

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Hanna Balan / Unsplash

Sabine Dullin est historienne. Après avoir écrit notamment sur l’histoire politique de l’URSS en s’intéressant à ses frontières (La frontière épaisse. Aux origines des politiques soviétiques, EHESS, 2014), elle a sorti en octobre dernier un riche essai intitulé Réflexions sur le despotisme impérial de la Russie (Payot). Dans cette interview, elle décrypte la nature coloniale du pouvoir russe tout en esquissant d’autres horizons possibles, portés notamment par les minorités nationales de Russie, surmobilisées sur le front ukrainien.

Réflexions sur le despotisme impérial de la Russie / Sabine Dullin / 272 pages / éditions Payot.

Quel est l’intérêt de la notion de despotisme impérial pour analyser l’histoire russe de l’empire tsariste jusqu’à aujourd’hui ?

Sabine Dullin : Mes réflexions sur le « despotisme impérial » soulignent combien la culture politique russe a pu être enfermée depuis des siècles dans l’intrication entre l’autocratie (d’une dynastie, puis ensuite d’un régime au XXe siècle) et la conquête. C’est vrai que « despotisme » fait un peu désuet. On l’associe en général depuis Montesquieu à ce qui serait oriental, comme si le despotisme était forcément loin de l’Europe. Pour la Russie à l’époque soviétique, le terme le plus souvent utilisé a été celui de totalitarisme. J’ai donc fait le choix de reprendre ce terme de despotisme mais en le dissociant de tout orientalisme. 

Mon argument essentiel, c’est de relier le despotisme et l’impérialisme. Car c’est, me semble-t-il, une clé pour entrer dans la boîte noire de ceux qui ont dirigé la Russie. Mon livre entend réfléchir aux questions actuelles en mobilisant le passé. Il entend proposer une réflexion à l’heure de la guerre en Ukraine.

Poutine est arrivé au pouvoir pendant la seconde guerre de Tchétchénie. A-t-on, en Europe, sous-estimé le caractère colonial de cette guerre ?

Pour beaucoup d’interlocuteurs occidentaux de la Russie, la question de l’impérialisme et du colonialisme russes n’était alors pas le problème. Prenons l’exemple de la sortie de l’Union soviétique. Lorsqu’il s’est agi de gérer l’important héritage nucléaire de l’URSS, on a considéré, en Occident, que la légataire de cet arsenal, c’était Moscou. Il était pourtant réparti entre le Belarus, l’Ukraine et le Kazakhstan. Mais personne ne faisait confiance à ces nouveaux États décolonisés. On a préféré organiser le rapatriement de l’ensemble vers la Russie, jugée plus fiable comme partenaire. Pour l’Ukraine, cela s’est passé en 1994 avec ce qu’on appelle « le mémorandum de Budapest » : l’armement nucléaire rendu à la Russie en échange de l’inviolabilité des frontières de l’Ukraine. Un souvenir amer aujourd’hui, vu de Kyiv.

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Mais si on revient à votre question sur la Tchétchénie, la première guerre a été lancée cette même année, 1994. Trois ans après l’effondrement de l’URSS, la Russie était déjà dans une guerre de reconquête. Pour la plupart des observateurs occidentaux, il s’agissait d’une affaire intérieure, puisque la Tchétchénie faisait partie des républiques autonomes au sein de la Fédération de Russie. Contrairement aux anciennes républiques fédérées comme l’Ukraine, le Bélarus ou le Kazakhstan, la Tchétchénie n’avait pas le droit de sécession dans la constitution soviétique.

Il y a une obsession de la forteresse assiégée en Russie.

La deuxième guerre de Tchétchénie commence en 1999. Elle est très brutale. C’est une guerre de recolonisation avec toutes les exactions qui vont avec. Cette guerre coïncide avec la lutte contre le djihadisme menée par les États-Unis et leurs alliés suite à l’attentat du 11 septembre 2001, et cela a nourri de fait des convergences d’intérêts avec les Russes.

Pour les combattants tchétchènes, cette guerre s’inscrivait dans la résistance de longue durée contre la colonisation qui avait eu lieu au XIXe siècle. Les militaires russes qui agissent sur le terrain sont des anciens de l’Afghanistan, une autre guerre coloniale. Certains combattront ensuite sur divers fronts, par exemple en Syrie, au début des années 2010. La composante militariste de la société russe post-soviétique en a été renforcée. Elle a forgé ce qu’est le poutinisme et la manière dont on fait la guerre en Ukraine.

Dans les années 1930, en pleine guerre d’Espagne, le pouvoir soviétique craint la « cinquième colonne ». Dans la Russie contemporaine, une loi de 2012 a permis de désigner un certain nombre de personnes et d’organisations comme « agents de l’étranger ». Qu’est ce que ce couple ennemi intérieur/extérieur révèle de l’impérialisme russe ? 

Il y a une obsession de la forteresse assiégée en Russie. L’empire, ancré à la fois en Europe et en Asie, possède de très longues frontières avec une diversité de populations de part et d’autre de celles-ci. La fiabilisation des frontières représente un enjeu récurrent et les victimes en sont les minorités nationales qu’on suspecte de liens avec les États voisins et qu’on déporte à l’autre bout du territoire en Sibérie ou en Asie centrale. Mais la crainte pour la Russie d’être dominée et battue vient aussi de sa position de puissance pauvre en périphérie de l’Europe. Au XIXe siècle, la Russie est certes un colosse mais c’est aussi une semi-colonie. Avant la révolution, les Français, les Britanniques, les Belges sont les investisseurs en Russie comme dans l’Empire ottoman. Le sentiment de vulnérabilité et la peur de l’encerclement seront poussés à l’extrême avec l’Union soviétique.

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Le couple ennemi intérieur/extérieur révèle au fond un sentiment de fragilité de cet empire qui craint à intervalles réguliers l’effondrement par le biais des révoltes internes soutenues par des forces étrangères. Ainsi, le pouvoir soviétique considère les États qui longent l’Union soviétique comme des citadelles menaçantes de l’anticommunisme. Vus de Moscou, les États voisins ne sont jamais vraiment souverains. Ce sont plutôt les objets d’une géopolitique qui les dépasse. Et on le voit aujourd’hui avec la manière dont le régime de Poutine parle de l’Ukraine, présentée comme une place d’armes de l’Otan et des Américains. Pour Poutine, si les États voisins ne sont pas prorusses, ils sont forcément des agents des ennemis de la Russie.

Au XXe siècle, les populations non russes ont été particulièrement réprimées, notamment après la Seconde Guerre mondiale, accusées de collaboration et de déloyauté envers l’URSS. Les minorités nationales de Russie sont aujourd’hui en première ligne dans la guerre en Ukraine. Comment la guerre a-t-elle nourri les aspirations décoloniales de ces peuples ?

Si le concept d’amitié entre les peuples, promu pendant l’époque soviétique avec cette idée d’internationalisme heureux, a déjà été écorné par les conflits qui ont suivi l’effondrement de l’URSS, la guerre en Ukraine a révélé le caractère très discriminatoire des politiques menées par l’État russe. Ceux qui sont envoyés sur le front sont les Russes très pauvres des régions reculées du pays ou les non-Russes des républiques périphériques, à savoir les Caucasiens du Nord comme les Tchétchènes et les Daghestanais, les Bachkires, les Touvains et les Yakoutes. La mobilisation pour le front s’est faite en priorité dans ces espaces.

Ceux qui sont envoyés sur le front sont les Russes très pauvres des régions reculées du pays ou les non-Russes des républiques périphériques.

On y a également recruté des « Kontraktniki », c’est-à-dire des engagés sous contrat, avec des soldes très supérieures à ce qu’ils peuvent avoir comme salaire chez eux. La chair à canon de la guerre en Ukraine, ce sont les très pauvres et les non-Russes, sans compter les prisonniers à qui on promet une remise de peine.

Depuis l’invasion de l’Ukraine, le racisme dans la société russe est apparu au grand jour. Sur Internet, il y a eu, en 2022-23, une libération de la parole avec des témoignages qui révélaient à quel point l’amitié entre les peuples pouvait être une fiction. Des blogs donnent à lire les témoignages de jeunes filles qui relatent ce qu’on vécu leurs grand-mères à l’époque soviétique : l’interdiction de parler leur langue, le mépris des Russes pour leurs « yeux bridés ».

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Cette dimension coloniale des relations au sein de la fédération de Russie a nourri des formes d’agitation, d’activisme décolonial dans les diasporas. À la fin 2022, l’ONU a été saisie pour crime d’ethnocide des minorités non-russes dans le cadre de la guerre. Ces aspirations décoloniales imaginent une autre Russie reconfigurée autour des idées de confédération avec des Russes qui perdraient leur rôle dominant.

Quelles garanties faudrait-il à l’Ukraine aujourd’hui pour éviter une future invasion ?

Difficile de faire de la prospective pour une historienne. Il paraît cependant indispensable que l’Ukraine ait des garanties de sécurité. Si la Russie a bombardé Kyiv en 2022, c’était sans doute pour faire tomber le gouvernement de Zelensky et mettre à la place un gouvernement prorusse. Si l’Ukraine avait été protégée dans le cadre de l’Otan, il aurait été plus difficile pour Moscou de décider d’envahir l’Ukraine.

La seule garantie de sécurité pour l’Ukraine serait de rendre impossible pour la Russie de reprendre l’offensive.

Quel que soit l’arrangement auquel aboutiraient les négociations entre Ukrainiens, Européens et Américains, il est évident que la seule garantie de sécurité pour l’Ukraine serait de rendre impossible pour la Russie de reprendre l’offensive, au risque de se retrouver en guerre contre les alliés de l’Ukraine. Il faut un soutien fort et effectif des Européens et des Américains à l’Ukraine. Et cela se complique aujourd’hui dans le contexte des évolutions de la politique américaine et des divisions européennes.

Rédigé par Pauline Mussche

Publié le 23 février 2026

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