Publié le 06 mai 2026

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« Ce qui vient n’est pas une récession, mais une rupture »

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L’économiste états-unien Dean Baker analyse la crise mondiale actuelle et les réponses politiques fortes qu’elle appelle.

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Paul-Christian M.

Les tensions géopolitiques, les bouleversements climatiques et la valorisation du secteur de l’intelligence artificielle multiplient les signaux d’une crise majeure. Pour les décrypter, entretien avec Dean Baker, cofondateur du Center for Economic and Policy Research, ayant exercé comme consultant auprès de la Banque mondiale, du Congrès américain et du Conseil consultatif syndical de l’OCDE.

Comment définir une crise, par opposition à une récession ?

Dans une récession classique, on observe globalement les mêmes phénomènes économiques, mais atténués. Une crise, en revanche, correspond à un changement qualitatif : une rupture brutale avec la trajectoire précédente. C’est ce qui s’est produit en 2000 avec la bulle internet, en 2008 avec l’immobilier, ou encore en 1929. Aujourd’hui, je pense que nous nous dirigeons vers une crise, et non une simple récession.

Dean Baker
(Photo : Center for Economic and Policy Research.)

Aujourd’hui, il existe très probablement une bulle autour de l’intelligence artificielle.

On évoque souvent la probabilité d’une crise financière. Quel est votre point de vue ?

Ce risque me semble souvent surestimé. En 2008, le véritable problème était la bulle immobilière. Pourtant, le récit dominant a été celui d’une « crise financière », sans doute parce que les économistes avaient manqué les signaux pourtant visibles dans les données publiques. Aujourd’hui, il existe très probablement une bulle autour de l’intelligence artificielle, devenue un moteur majeur de l’économie. Elle finira par éclater, car les profits attendus ne seront pas au rendez-vous.

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Le calendrier reste incertain – j’avais moi-même anticipé trop tôt l’éclatement de la bulle immobilière – mais certains signaux sont déjà là : des financements de plus en plus fragiles, ou encore des conditions de dette étonnantes pour certaines entreprises. Lorsqu’une société présentée comme solide emprunte à des taux proches de 17 %, cela interroge. Par ailleurs, la progression rapide de la Chine dans l’IA pourrait rebattre les cartes à l’échelle mondiale.

Existe-t-il un lien entre la montée du libertarianisme et le risque de crise financière ?

Le libertarianisme tel qu’il est promu aux États-Unis relève souvent d’un discours de façade. Certaines entreprises très dépendantes des financements publics s’en réclament tout en bénéficiant largement de contrats gouvernementaux. Les droits d’auteur et les brevets dont elles dépendent sont eux-mêmes garantis par l’État. Ce positionnement sert surtout à s’opposer à des politiques favorables aux classes moyennes et modestes, comme les systèmes publics de santé. Mais, en réalité, ceux qui prennent les décisions utilisent davantage cette idéologie comme un outil de communication que comme une ligne directrice cohérente.

Les chocs liés aux guerres ou au climat ont des effets durables et souvent irréversibles sur l’économie réelle.

Le véritable enjeu n’est-il pas l’impact des crises sur la société ?

Effectivement. Les crises financières sont, selon moi, secondaires dans la mesure où les gouvernements disposent d’outils pour y répondre : dépenses publiques, politiques monétaires, injections de liquidités. En revanche, les chocs liés aux guerres ou au climat ont des effets durables et souvent irréversibles sur l’économie réelle. Une sécheresse majeure peut affecter les rendements agricoles mondiaux et faire grimper les prix. De même, les incendies de forêt détruisent directement des actifs physiques. Ces phénomènes ont un impact bien plus profond que les fluctuations des marchés. Un autre risque est celui d’une récession classique : si les acteurs de l’IA subissent des pertes massives, ils réduiront leurs dépenses et leurs investissements, ce qui entraînera une hausse du chômage.

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Tout dépend alors de la réponse politique ?

Absolument. Une réponse forte – par exemple via une relance ambitieuse incluant santé, éducation ou garde d’enfants – pourrait limiter les dégâts. Mais cela semble peu probable aux États-Unis dans le contexte politique actuel. Outre la montée du chômage, une crise provoquerait sans doute un fort ressentiment envers certaines figures de la tech. Néanmoins, la priorité devrait rester le soutien aux personnes qui perdent leur emploi, plutôt que la protection des pertes financières des plus riches.

La menace climatique reste de loin la plus importante et demeure sous-estimée.

Quelles régions seraient les plus exposées ?

La Californie serait particulièrement touchée en raison de son rôle central dans l’IA. L’Europe, de son côté, ne pourrait pas rester à l’écart d’une crise américaine. L’expérience de 2008 montre que sa réponse avait été insuffisante. Des évolutions récentes, comme l’assouplissement des règles budgétaires en Allemagne, vont dans le bon sens. Les gouvernements européens ont les moyens de protéger leurs économies. Encore faut-il qu’ils choisissent de les utiliser.

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Les risques économiques sont-ils de plus en plus liés aux tensions géopolitiques et climatiques ?

Oui, de manière croissante. Par exemple, un blocage du détroit d’Ormuz pourrait faire grimper le prix du pétrole à des niveaux extrêmes, avec des répercussions mondiales. Les prix du gaz et des intrants agricoles suivraient, affectant toute l’économie réelle. Ces chocs pourraient néanmoins accélérer la transition vers les énergies propres, ce qui serait un effet positif. Mais la menace climatique reste de loin la plus importante et demeure sous-estimée.

Une taxe sur les transactions financières permettrait de limiter la spéculation et de décourager les produits les plus opaques.

La finance profite-t-elle de ces crises ?

Certains acteurs en tirent clairement parti. Des situations récentes ont montré que des opérations opportunistes pouvaient générer des gains considérables en très peu de temps. Cela souligne des failles importantes en matière de régulation et d’intégrité des marchés.

Comment mieux intégrer les risques climatiques et géopolitiques dans la finance ?

Le principe est simple : faire payer les externalités. Comme dans le cas d’un dommage causé à un voisin, les acteurs économiques devraient assumer les conséquences de leurs actions sur l’environnement. Les institutions financières doivent également intégrer ces risques dans leurs décisions. Par exemple, accorder un prêt immobilier dans une zone à risque devrait impliquer un coût plus élevé. La crise de 2008 illustre bien le problème : les prêts risqués étaient titrisés et revendus, diluant la responsabilité. Personne dans la chaîne n’avait réellement intérêt à évaluer correctement le risque initial.

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Une crise pourrait-elle remettre en cause le capitalisme ?

Elle poserait des questions sur son fonctionnement, mais pas sur son existence. Le capitalisme est extrêmement adaptable, ce qui est à la fois sa force et sa faiblesse. En revanche, le secteur financier devrait rester proportionné à son utilité. Au-delà de ses fonctions essentielles, son expansion tend à générer plus de risques que de valeur. Parmi les pistes de réforme, une taxe sur les transactions financières permettrait de limiter la spéculation et de décourager les produits les plus opaques. Cependant, même les réformes les plus évidentes peinent à aboutir. L’exemple des agences de notation en 2008 est parlant : malgré un consensus politique initial, les mesures visant à réduire les conflits d’intérêts ont été abandonnées sous la pression du secteur. C’est là que réside le véritable obstacle : le poids de l’industrie financière.

Par Juliette Heinzlef

Publié le 06 mai 2026

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