Publié le 19 juin 2026

9 min

Décoloniser le dancefloor : la stratégie du piratage

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Dans ce texte, Habibitch, artiste et autrice de Décoloniser le dancefloor, paru aux éditions Les liens qui libèrent, invite à agir en antifasciste dans le milieu culturel et donne pour cela un mode d’emploi énergique.

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Habibitch, artiste et autrice de « Décoloniser le dancefloor » (Les Liens qui libèrent, 2026)

Ce qui est fou avec la période actuelle, quand on est une antifa acharnée comme moi depuis vingt ans, c’est de voir se déployer ce contre quoi on lutte depuis autant d’années… et dans le plus grand des calmes. D’en voir l’avènement officiel, mais de ne PAS conséquemment assister à l’embrasement révolutionnaire du monde, tout en ne cédant pas NON PLUS à la tentation arrogante d’hurler : ON VOUS AVAIT PRÉVENU·ES… ! Que tous les signes avant-coureurs étaient bien en place, qu’on est 467 à avoir étudié l’histoire et à avoir rabâché qu’elle n’était qu’une boucle sans fin, et que it was literally just a matter of time avant qu’elle ne se répète…

Bref, vous avez capté : on est dans le fascisme. Et j’vous jure que c’est pas parce qu’on savait que ça allait arriver, que le fascisme allait revenir, que ce n’est pas fucking disturbing de le prendre en pleine gueule. Sans vouloir être trop drama, j’me dis que c’est sans doute ça, l’effet de la mort ?! Tu passes ta vie à l’anticiper et, quand elle arrive, tu te dis : ET BAH VOILÀ, C’EST LÀ, et à la fois tu flippes ta race ?! Ben j’ressens exactement la même chose avec le fascisme mondial rampant, ses mains bien serrées de la Palestine occupée au Congo, ses pieds bien ancrés dans le cœur de l’impérialisme, et ses apparitions aux mille visages dans notre cher pays, la France – de Vincent Bolloré à Alice Cordier.

P.-S. : Y’a une version sous stéroïdes de tout ça qui existe dans un livre (voir ci-contre), allez checker dans vos meilleures librairies gauchistes.

Et l’image est graphique parce que le fascisme, c’est pas métaphorique. Comme la décolonisation, mes p’tits babtous qui aimez trop n’y penser qu’en termes intellectuels, cachés derrière les livres d’histoire où cette dernière ne serait qu’une frise chronologique délimitée par le temps des vainqueurs.

Alors que la décolonisation est factuelle, matérielle, tangible, et bien loin d’être circonscrite à un passé (pas si) lointain (que ça) – au passage : fuck Israël, tant qu’on peut encore le dire sans se prendre 10 ans de hebs (coucou la loi Yadan). Parce que bon, ça semble basique, mais dans le monde du techno-fascisme où tout est dématérialisé, j’ai la sensation que c’est pas inutile de rappeler que le fascisme impacte la vraie vie de vrais gens. (J’dis ça aussi pour les ❤ antifa d’Instagram ❤ : c’est mieux que rien de « militer » sur les RS – le minimum syndical if you ask me –, mais c’est pas…) suffisant, go l’action directe !) Du coup, j’vous fais la typologie rapide de QUI le fascisme impacte, parce que j’suis matérialiste politique et que c’est ma passion de nommer les choses.

On commence donc par la minorité que tout le monde adore détester : les Arabes*. Et j’vous rappelle quand même qu’avant, c’étaient les juifs et les cocos, et que le pattern fasciste est passé d’une accusation sociétale de « complot judéo-bolchévique » à celle d’un « complot islamo-gauchiste », donc j’espère que le cap est claiiiir.

Et ouais, les Arabes* prennent trop cher dans ce pays, où tous leurs habitus sont scrutés par l’œil acerbe (c’est faux) de Pascal Praud et ses collègues… De ce qu’iels mangent (pénurie d’œufs – faute à l’islam) à ce qu’iels portent (radicalisation vestimentaire – faute à l’islam), jusqu’à ce qui les divertit (le foot est violent – faute à l’islam)… On fustige « l’islam » faute de pouvoir fustiger l’Arabe*, pourtant l’objet de toutes les formes de violences et d’obsessions — policières, judiciaires, légales, sexuelles — chez les Français·es depuis leur vol de ma terre-mère (1, 2, 3).

Sur le même sujet : Dossier : Islamophobie, sortir de l’ignorance

Après les Arabes*, en team avec les Noir·es pour bon nombre de ces violences d’ailleurs, on arrive tranquillement aux femmes et aux personnes du lobby de l’alphabet (je suis personnellement LBTQIAcab, mais je fais référence ici à toutes les personnes non hétérosexuelles), qui voient leurs droits durement acquis se faire bouffer par la myriade des nouveaux monstres fascistes qui se normalisent, du fémonationalisme au pinkwashing ; et spécifiquement ceux des femmes trans, représentant la minorité la plus opprimée transversalement dans le monde entier.

*

Nous ne sommes pas tous·tes des « Arabes » mais nous sommes tous·tes perçu·es et donc traité·es comme tel·les ; nous appartenons conséquemment à la classe socio-raciale des Arabes* !

P.-S. : si votre militantisme ne les prend pas en compte at all times, vous n’êtes pas vraiment de gauche, cordialement. Alors, sans vouloir ramener les choses à moi parce qu’on s’en bat les couilles des rhétoriques individuelles dans le fascisme, MAIS j’ai dit matérialisme politique, donc ici on se positionne dans la lucha : imaginez ce que moi, personne queer DZ artiste-activiste, je me prends dans la gueule par LES fascismes actuels… Une joie, que dis-je, un bonheur, du quotidien. D’ailleurs, c’est pour ça que les personnes qui ne se positionnent pas en temps de fascisme puent le privilège : réfléchissez deux sec’ à celleux qui n’ont pas le luxe de pouvoir « ne pas prendre parti »…

À ce propos, on l’entend beaucoup cette phrase dans le milieu de la culture : « nous, on fait de l’art, on fait pas de politique-han », comme si c’était DISSOCIABLE. Mais les frérots, faut revenir des poncifs universalo-patriarcaux là. J’sais pas si vous avez eu le mémo, mais l’ambiance « séparer l’homme de l’artiste », elle est un peu dépassée.

Il serait plus que naïf de croire que cette « neutralité » pourrait exister dans un domaine comme la culture.

Ce qui semble difficile à admettre pour la France de Jules Ferry, biberonnée à l’universalisme qui s’obstine à nous faire croire en l’existence de sa sacro-sainte neutralité (spoiler alert : la neutralité n’existe pas). Précision avant que je ne continue à la démonter : on aimerait bien y croire à la berceuse universaliste hein, c’est pas de la mauvaise volonté de notre part, c’est juste qu’empiriquement, nous les damné·es de la Terre, ça fait un moment qu’on a capté que la grande ronde de la paix-républicaine-kumbaya-hakuna-matata, elle ne s’appliquait jamais à nous.

Les mecs cishet blancs bourgeois valides accusés de violences sexuelles dans le milieu culturel bénéficient de la séparation de l’homme et de l’artiste, par exemple ; nous, on se tape le séparatisme mdr. Breffff, tout comme elle a voulu nous faire croire à la méritocratie, à l’école républicaine ou à l’effacement des déterminismes de classe par son coup de baguette citoyenniste, la grande cosmogonie universaliste française a voulu nous faire croire à la neutralité de l’art.

(Photo : Nanténé Traoré.)

Or, il n’y a pas PLUS politique que l’art. T’façon rien n’est neutre, même le silence (encore moins en temps de génocide(s) et de fascisme globalisé), mais il serait plus que naïf de croire que cette « neutralité » pourrait exister dans un domaine comme la culture. L’art est intrinsèquement politique, et conséquemment le sont aussi les artistes, qui portent la responsabilité – assez honorable ma foi – de refléter les temps qu’iels traversent, qu’iels le veuillent ou non, qu’iels soient du bon côté de l’histoire (le nôtre, camarades) ou qu’iels soient bouffon·nes du roi.

Logique, du coup, que le fascisme actuel s’y infuse – en nous censurant, nous les artistes dits « politisés », en nous accusant de faire l’apologie du terrorisme, en nous coupant les fonds. Alors que faire face à cette mainmise organisée de l’agenda faf sur le soft power ?

Se pose en effet la question sous-tendant l’intégralité de l’histoire des révolutionnaires : faut-il ne jamais participer à quoi que ce soit qui serait proche du pouvoir, ou tenter de l’infiltrer pour le déranger ? Compliqué d’y répondre vite fait parce que la décision est toujours tributaire du contexte, mais j’vais encoooore vous parler de moi : je sais pertinemment que ce n’est pas avec les outils du maître que je vais détruire la maison du maître (Audre Lorde), mais j’ai choisi comme stratégie le : piratage.

Je prends de la thune – bon, pas publique, faudrait pas exagérer –, mais j’me maintiens en vie dans le système du capitalisme de la muerte dont il n’est pas POSSIBLE de sortir.

En gros, j’dis pas de ouf c’que je vais faire sur scène, et une fois que j’y suis, je l’utilise à bon escient, à savoir : la propagande islamo-gauchiste. Certes j’vois parfois les programmateurices se ronger les ongles, mais j’m’en fous, j’y suis, personne n’ose briser le quatrième mur, je prends la place et je jette mes sorts de recrutement…

Et ça fonctionne ! Je prends de la thune – bon, pas publique, faudrait pas exagérer –, mais j’me maintiens en vie dans le système du capitalisme de la muerte dont il n’est pas POSSIBLE de sortir (j’trouve ça important d’en rappeler la coercition : jusqu’à l’avènement du Grand Soir il n’y a pas d’en-dehors au grand Kapital)… et je me sers de cette thune pour mettre en place mes prochains piratages – la boucle est bouclée.

Et, bon, je capte que ça ne soit pas la stratégie de tout le monde, mais j’ai aussi envie de rappeler que ce n’est pas en se terrant dans le silence (complice !) qu’on fait bouger les choses… Que c’est bien en prenant de la place, en ouvrant sa gueule, en créant, en écrivant, en dansant, qu’on RÉSISTE. Et je crois vraiment que là – tout comme la Palestine –, la période nous oblige, et que notre camp politique antifa gagnerait vraiment à foutre plus le BOR-DEL ; dans les théâtres, sur les scènes, dans les journaux et les radios, dans la rue… partout où la parole de la résistance peut se faire entendre, camarades !

Siamo tutti antifascisti !

Par Habibitch

Publié le 19 juin 2026

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