Publié le 15 décembre 2025

8 min

COP21 : « Je retiens de ces dix ans combien les brèches sont vitales »

#Actu

Juliette Rousseau était coordinatrice de la Coalition Climat 21, lors de la COP21 qui se tenait en France. Autrice féministe et écologiste, elle vit aujourd’hui en Bretagne, et lutte contre l'extrême droite en ruralité, mais pas seulement.

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Maxime Sirvins

De la période de la COP21 à Paris, j’ai des souvenirs épars et chaotiques, comme une série de flashs pris dans le même marasme anxieux. Le soir du 13 novembre 2015, j’étais interviewée dans le cadre de l’émission qu’avait l’habitude de faire l’ancien vice-président des États-Unis, Al Gore, à l’occasion des COP. Un show à l’américaine : des plateaux un peu partout dans le monde, une mise en scène spectaculaire, le tout livestreamé pendant des heures.

Un journaliste à l’allure d’un jeune Schwarzenegger m’y avait posé des questions piège sur la nature potentiellement « violente » des manifestations que nous organisions. Après ça, pour me remettre du dispositif assez bouffon auquel je venais de me plier, j’étais allée dîner avec un collègue près du Bataclan. Jusqu’à ce que, avec le son des premiers coups de feu, tout bascule. Ce dont je me souviens surtout de cette période, c’est la façon dont notre dynamique a été percutée. Pendant deux ans, nous nous étions consacré·es à l’avenir, sans jamais imaginer que nos conditions de lutte puissent changer radicalement. Et puis, en une nuit, l’horizon s’était refermé.

Nous vivions un basculement grave, et nous n’en étions pas à la hauteur.

À cette époque, je passais de réunions dans des squats à des rendez-vous ministériels, me tenant à une sorte de carrefour improbable, ou à un jeu d’équilibriste. En tant que militante, j’étais engagée dans un réseau européen de désobéissance, Climate Justice Action, et en tant que professionnelle, je coordonnais la Coalition Climat 21. Celle-ci était l’interlocutrice de référence du mouvement social avec le gouvernement.

Nous tentions d’y faire tenir ensemble une centaine d’organisations par ailleurs assez éloignées : des ONG et des syndicats, des dynamiques plus politiques et d’autres strictement intéressées par la question du droit ou de la préservation de l’environnement. J’avais alors 29 ans et derrière moi l’organisation de plusieurs rassemblements internationaux de ce type, Forums sociaux mondiaux ou contre-sommets, dans différents endroits du monde.

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Les évènements de ce genre ont une fonction de catalyseur : ils permettent de faire avancer un agenda collectif et internationaliste entre les mouvements sociaux qui s’y retrouvent. Ce sont aussi des moments d’apprentissage, à une époque où la formation politique n’est plus vraiment prise en charge. Enfin, ce sont souvent des temps de mobilisation marquants, où naissent des vocations militantes.

Fantasme de l’ennemi intérieur

Quand Politis m’a contactée pour évoquer cette période-là, je me suis replongée dans les images, les vidéos et les textes de l’époque. J’ai retracé le fil des amitiés, de mes engagements et ceux de mes camarades. Je nous ai revus joufflus, assénant des discours somme toute assez faibles mais armés d’une grande conviction. Et j’ai eu l’impression que les dix années suivantes avaient inversé la balance : elles ont renforcé l’analyse politique, tout en attaquant sérieusement l’idée que les choses pourraient bien s’améliorer.

Cet hiver-là, les jours suivants le 13 novembre nous avaient collectivement plongés dans la tétanie. Au choc des attaques s’ajoutait celui de l’état d’urgence et son offensive sur les droits : l’interdiction de manifester, de se rassembler dans l’espace public et rapidement, les assignations à résidence, dont celles de camarades proches. Tout cela dans un contexte d’explosion des discours racistes et islamophobes, du retour de l’idée de déchéance de nationalité par la voix d’un président socialiste, et de la généralisation du soupçon, du fantasme de l’ennemi intérieur.

Au sein de la coalition, les divisions générées par l’état d’urgence avaient fracassé le travail collectif : certains ont rapidement annoncé leur retrait, d’autres ont cherché à trouver des façons de s’en accommoder sans renoncer à mobiliser et d’autres encore – dont j’étais –, ont voulu que la coalition puisse se faire le porte-voix de sa contestation frontale. La dérive autoritaire qu’incarnait l’état d’urgence était déjà difficile à faire reconnaître au sein de cet espace plutôt orienté vers l’écologie et le climat, mais les enjeux antiracistes y étaient, quant à eux, pratiquement un non-sujet. Nous vivions un basculement grave, et nous n’en étions pas à la hauteur.

Dans ce moment profondément heurté, les mobilisations auraient pu constituer la matrice d’une réparation : soutenir le travail de deuil comme, plus généralement, l’amorce d’une pratique tout à la fois opposée au terrorisme comme à l’antiterrorisme d’État. Chercher une réponse qui ne soit pas de nature sécuritaire et autoritaire mais populaire, antiraciste et écologiste, de soin. S’en servir pour reprendre la rue et le récit en refusant de laisser le piège se refermer sur nous. Et, bien que ce soit resté marginal, c’est aussi ce qu’ont tenté certain·es dans les semaines qui ont suivi.

Je pense notamment à la veillée « à nos mort·es » qu’avaient organisée des camarades écoféministes, reconnaissant l’importance de se réunir pour commémorer les victimes des différentes formes de violence systémique, et qui rappelaient à juste titre que « ce sont les nôtres qui meurent mais ce ne sont pas nos guerres ». Je pense aussi à l’arrivée de la tracto-vélo de Notre Dame des Landes (NDDL) à Versailles.

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Les militant·es de NDDL avaient été les premier·es à braver l’interdiction de manifester, traversant la moitié de la France sous nos yeux ébahis. Je me souviens qu’au micro, une personne avait déclaré apporter un message d’espoir, ajoutant qu’il était « possible ici et maintenant de tracer d’autres chemins pour l’avenir ».

Le durcissement soudain du présent

C’était exactement cette tension qui venait de nous couper les jambes : quand les conditions de la lutte basculent, il devient beaucoup plus difficile de se préoccuper d’avenir. Notre capacité à nous projeter, y compris dans un futur difficile mais dont il s’agit de prendre le parti, est comme un tissage collectif fragile que peut déchirer, à tout moment, le durcissement soudain du présent.

Le monde, en dix ans, s’est enfermé dans un présent toujours plus monstrueux, fait de chocs, de meurtres de masse, de dérégulation du sens et de délégitimation du droit. Ce faisant, il nous maintient dans une logique de réaction et condamne les perspectives. L’urgence, ce n’est plus d’agir pour l’avenir, comme nous le disions jusqu’en novembre 2015, c’est de répondre au présent, de s’en dépêtrer. Quitte à se laisser définir et contraindre par cette mécanique infinie de chocs et de réaction qui, toujours plus, nous terrorise.

Comment conjurer le sort ? Je n’ai pas la recette évidemment, mais il me semble que, dix ans plus tard, je retiens de cette période combien les brèches sont nécessaires, vitales. Il ne faut surtout pas laisser passer la vague destructrice en espérant reprendre la main plus tard. Nous avons, malgré tout, la capacité de convoquer d’autres « ici et maintenant », fussent-ils fugaces voire clandestins. S’ils nous réunissent, c’est déjà une première victoire.

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Face aux forces d’annihilation et de division qui sont au cœur de la dynamique néofasciste actuelle – laquelle s’approprie maintenant la convivialité sur des bases excluantes et de haine – nos meilleures armes se trouvent encore dans la pratique du collectif. Elles répondent au désir, à la joie, à la ruse, et même à la tristesse, pour autant qu’on les partage. Bref, à tout ce qui nous donne prise et ce faisant, nous maintient ensemble du côté de la vie et de l’existence, ici et maintenant, du côté d’un monde qui se refuse aux logiques d’exclusion et d’enfermement.

Avec l’horizon d’une prise de pouvoir par l’extrême droite et la possibilité de la guerre, c’est probablement cela qu’il nous faut interroger : quand les conditions de la lutte se dégraderont encore brutalement, quand le présent érigera plus haut les murs, de quoi seront faits nos contre-sorts ?

Publié le 15 décembre 2025

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Voici l'édition du  

Par Léna Rosada

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