Affiches coloniales de propagande anti-voile en Algérie, années 50 et 60.
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« Le Rassemblement national souhaite déligitimer la Constitution » Le RN veut interdire le voile… oui, mais Mélenchon a « changé » d’avis sur le sujetLe 30 août, Jean-Philippe Tanguy, président délégué du groupe parlementaire du Rassemblement national (RN), annonçait sur BFMTV la volonté du parti de « sanctionner le port du voile islamiste » par une amende en cas d’arrivée au pouvoir. Une déclaration qui remet au premier plan une vieille proposition phare de Marine Le Pen. Depuis une semaine, celle-ci nourrit les réactions.
Néanmoins, au cœur de cette séquence, les principales concernées restent largement écartées d’un débat qui, pourtant, pourrait bouleverser leur vie en société. Pour la chercheuse Liza Hammar et autrice de Le hijab, leur obsession et nous (éditions Les Daronnes), si cette proposition résonne comme un leitmotiv de l’extrême droite, elle s’inscrit surtout dans « une suite logique de lois ».

« On a collectivement admis que la loi de 2004 était tout à fait normale. Idem pour celle de 2010 et toutes celles qui ont suivi (1). De l’interdiction de l’abaya dans les établissements scolaires à la loi séparatisme (2). » Dès lors, « on propose des choses encore réactionnaires et liberticides », estime-t-elle. Cela révèle aussi que l’antiracisme n’était pas au point à gauche. Cette obsession est absolument partagée par une large partie de la classe politique. Il ne s’agit pas que de l’extrême droite, malheureusement, ça nous embarque toutes et tous. »
La loi de 2004 interdit le port du voile dans les écoles publiques. Celle de 2010 interdit la dissimulation du visage dans l’espace public.
En ce qui concerne la loi séparatisme, si elle n’interdit pas un vêtement en tant que tel, elle contribue à exclure les femmes portant le voile, en les exposant à un soupçon de séparatisme visible, notamment à travers le contrat d’engagement républicain (CER), l’encadrement de l’instruction des enfants et les mesures sur la famille, le contrôle des associations cultuelles et des lieux de culte.
Une proposition au relent colonial
Pour Rania, fondatrice du collectif et média Khlass les clichés, la proposition s’inscrit dans une « continuité du projet colonial » et dans une histoire plus longue de contrôle des femmes musulmanes. Elle cite notamment les contrôles des tenues dans les établissements scolaires, ou les interventions sur les plages autour du burkini. « Cet épisode rappelle les dévoilements forcés en Algérie, pendant sa colonisation, qui étaient mis scène publiquement. »
En effet, en 1958, en pleine guerre d’indépendance, l’armée française organise à Alger des cérémonies publiques de dévoilement de femmes algériennes sous la contrainte. Ces scènes d’humiliation s’accompagnent d’une large campagne de propagande. Ces cérémonies ont semblé refaire surface sous une autre forme. Le 6 septembre, Julien Odoul, porte-parole du RN reprend sur son compte X la photographie d’une jeune femme portant un voile. Cependant, à l’aide d’une intelligence artificielle, il fait disparaître son voile et rend visible une partie de son corps, initialement couvert par une abaya.

Pour Sabah, cofondatrice du collectif féministe Les Rési-liantes qui accompagne les victimes de racisme et d’islamophobie, cette image « participe à la culture du viol ». La juriste a subi cette logique d’exclusion à travers ses trois enfants. Son engagement commence en 2015, lorsqu’elle se propose comme accompagnatrice de sortie scolaire, alors que ses deux fils sont en maternelle. La directrice de l’école refuse, invoquant la laïcité.
Je suis retournée sur les bancs de l’école parce que je me suis sentie comme une moins que rien face à la directrice.
Sabah
Dans sa petite ville près d’Avignon, elles ne sont que trois familles maghrébines à scolariser leurs enfants dans l’école. Parmi elles, deux mères lui racontent alors que la directrice leur interdisait même de rentrer dans l’école, les obligeant à trouver d’autres parents pour les accompagner. Sabah entreprend des démarches auprès de l’école et de l’inspection académique. Lors d’une convocation, la directrice lui aurait lancé : « Vous êtes inconsciente. Vous ne pensez quand même pas que je vais prendre une maman comme vous pour accompagner les sorties scolaires alors qu’on vient de vivre des attentats ».
Après dix-huit mois de démarche, elle finit par obtenir gain de cause « Le lendemain j’étais en sortie scolaire », dit-elle fièrement. Mais son fils devient « la tête de Turc de ses professeurs ». « Après ça, je suis retournée sur les bancs de l’école parce que je me suis sentie comme une moins que rien face à la directrice », explique-t-elle. Sans baccalauréat, elle dit avoir dû « tout reprendre de zéro ». « Si je voulais que mes enfants se développent correctement, il fallait que j’aie les outils pour les défendre. » C’est après ce long parcours qu’elle cofonde Les Rési-liantes.
Loin des faux débats : se focaliser sur les effets concrets
Le 2 septembre, interrogée sur la proposition du RN, Ségolène Royal déclare préférer « une femme qui a un foulard sur la tête et qui garde les enfants » à « un pédophile ». Pour Liza Hammar, cette même défense est révélatrice des limites du débat : « Outre la comparaison lunaire, c’est intéressant qu’elle parle tout de suite d’enfants, d’emploi du care : les seuls métiers dans lesquels sont admises les femmes qui portent un voile. »
La chercheuse fait référence aux assignations professionnelles, selon lesquelles les femmes portant un voile seraient davantage admises, « en dehors de la fonction publique », dans des métiers du soin, ces derniers étant déjà « féminisés et invisibles », en référence au travail de la philosophe Hourya Benthouami, autrice de « La phénoménologie politique du voile ».
La chercheuse insiste sur les effets concrets d’un débat médiatique imprégné d’islamophobie. « Les pratiques précèdent parfois les législateurs. » Elle évoque les femmes musulmanes se voyant refuser l’accès à une piscine, une salle de sport, un cinéma ou à un restaurant. Dans l’emploi, certaines doivent dissimuler leur voile ou accepter des postes éloignés de leur formation.
Nous avons peu accès à l’emploi donc contraintes d’accepter des conditions de travail plus précaires.
L. Hammar
Pour l’autrice, cette islamophobie et « détestation du hijab » précarisent et vunérabilisent les femmes qui le portent. « Nous avons peu accès à l’emploi donc contraintes d’accepter des conditions de travail plus précaires. » Autre situation : certaines femmes travaillant dans des structures dirigées par des musulman.e.s se voient présenter le port possible du voile comme une faveur justifiant de mauvaises conditions de travail.
Cette précarité et violence peuvent rendre vulnérable les victimes à d’autres formes de violence, explique-t-elle. « Pour s’extirper de n’importe quelle violence visant les femmes, dans le travail ou dans l’espace domestique, il faut des ressources et nous en sommes privées à cause, entre autre, des politiques islamophobes. » Ces conséquences peuvent aller jusqu’à la difficulté de de quitter un cadre familial violent.
La gauche face à ses responsabilités
Pour Sabah, l’enjeu dépasse la législation en elle-même. Elle craint que cette proposition puisse « contribuer à légitimer les agressions et violences » envers les femmes portant le voile (3). Parmi les signalements reçus récemment par Les Rési-liantes, une conseillère principale d’éducation (CPE) a demandé à une collégienne de changer de trottoir pour remettre son foulard. Une autre a dû se changer à la rentrée alors qu’elle portait une longue robe rose à fleurs, laquelle n’était pas une abaya.
Violences documentées par le rapport « Femmes musulmanes contre les violences sexistes & sexuelles en France – 2025 » de Lallab et le Rapport annuel du CCIE sur l’islamophobie en Europe pour l’année 2025 par le CCIE.
Devant ces situations de plus en plus nombreuses et répétées, Sabah appelle les partis de gauche « au courage » et l’abrogation de la loi de 2004, qui, selon elle, a donné lieu à de nombreuses discriminations visant les femmes musulmanes. À l’approche de l’élection présidentielle, Rania de Khlass les clichés, craints que les musulman.e.s redeviennent « des sujets de débat ». Elle les appelle donc à se préserver face à une campagne qu’elle anticipe comme « rude et violente ».