En août 2026, la Loire était particulièrement basse en raison des canicules et de la sécheresse.
Dans le même dossier…
« Il n’y a pas encore de guerre de l’eau, mais une guerre menée contre l’eau » Les Pyrénées-Orientales, laboratoire de la bataille de l’eauL’été 2026 est dramatiquement hors norme, et certaines images resteront ancrées dans nos mémoires. Des bras de la Loire complètement asséchés, des ruisseaux semblables à de simples chemins de pierres dans le Puy-de-Dôme, des camions-citernes pour ravitailler des villages de la Côte-d’Or, le Verdon touché par une interdiction de navigation, les incendies dévastateurs, les champs de maïs grillés sur tout le territoire… Le 9 août, 99 départements, soit l’ensemble du territoire métropolitain, étaient au moins au niveau « vigilance », dont 67 en « crise » et 21 en « alerte renforcée ».
Sans oublier les conséquences sanitaires : selon Santé publique France, le bilan provisoire des morts de la chaleur est de 7 300 depuis fin mai, dont 1 243 décès en excès ont été enregistrés en juillet. Une réalité qui a percuté l’agenda politique, qui, dans le même temps, finissait l’examen de la loi d’urgence agricole, censée apaiser pour de bon les colères agricoles, notamment sur les questions d’eau.
En 2025, les (rares) débats entourant la loi visant à lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur, dite loi Duplomb, s’étaient focalisés sur le retour de certains néonicotinoïdes mortels pour les insectes pollinisateurs, comme l’acétamipride, mais avaient déjà posé les premières pierres d’une dérégulation minutieuse des usages de l’eau. Cette fois, le sujet a jailli dans l’espace public et politique.
Ainsi, a notamment été adopté le doublement des capacités de stockage d’eau à usage agricole à l’horizon 2035, et les procédures pour la construction de ces bassines ont été simplifiées, reléguant au second plan la consultation du public. Les usages agricoles et les impacts socio-économiques deviennent les points-clés pour la prise de décisions au sein des schémas directeurs d’aménagement et de gestion de l’eau (Sdage) – à l’échelle des bassins – et au sein des schémas d’aménagement et de gestion de l’eau (Sage) – à l’échelle locale. La réglementation applicable aux zones humides a été considérablement allégée, alors que leur rôle est vital pour la dépollution, la régulation des inondations et la résistance d’îlots de fraîcheur.
Une ressource protégée depuis soixante ans
En outre, la gouvernance locale de l’eau se trouve fragilisée par la mise sous tutelle des agences de l’eau par les ministères de l’Agriculture, de l’Économie, de l’Aménagement du territoire et de la Santé. La composition des commissions locales de l’eau a été modifiée, offrant plus de sièges aux agriculteurs au détriment des usagers. Même la ministre de la Transition écologique Monique Barbut s’est émue des conséquences d’une telle loi, affirmant que la mouture du texte par le Sénat met « gravement en péril la démocratie de l’eau et, par conséquent, la garantie d’un partage juste de cette ressource vitale ».
Mi-juillet, les députés et sénateurs réunis en commission mixte paritaire (CMP) ont trouvé un compromis et, le mois suivant, le Conseil constitutionnel tuait pour de bon les derniers espoirs de révision du texte en validant l’essentiel de la loi, y compris son volet sur l’eau en quasi-totalité.
Dans les années 1960, l’État ne se posait pas vraiment la question de la régulation des prélèvements de l’eau.
S. Fernandez
Pourtant, la démocratie de l’eau à la française apparaît comme un modèle plutôt bien ficelé, qui résiste depuis les Trente Glorieuses, lorsque l’abondance était encore une réalité. La loi de 1964 a défini les principes de gestion de l’eau en s’appuyant sur des territoires hydrographiques selon les grands bassins-versants, et non sur le découpage administratif classique.
Elle a également créé les agences de l’eau, des établissements publics chargés de la lutte contre la pollution et de la protection des milieux aquatiques dans chaque bassin : Adour-Garonne, Artois-Picardie, Loire-Bretagne, Rhin-Meuse, Rhône-Méditerranée-Corse et Seine-Normandie. « Il s’agissait alors de faire face à la pollution généralisée des rivières, conséquence directe d’un essor industriel et urbain “aquavore” et désinvolte quant au devenir des eaux usées, écrit Rémi Barbier. Outre les pêcheurs qui jouèrent un rôle de lanceurs d’alerte et d’aiguillon, une petite élite de hauts fonctionnaires se préoccupait également d’une situation qui menaçait à terme la poursuite de la croissance (1). »
Idées reçues sur l’eau et sa gestion, ouvrage collectif dirigé par Rémi Barbier et Sara Fernandez, Le Cavalier bleu, 2024.
Depuis soixante ans, plusieurs lois ont structuré l’arsenal de la protection de la ressource en eau et sa répartition. La loi sur l’eau de 1992 la consacre « patrimoine commun de la nation » et organise les outils de gestion locaux (Sdage, Sage, Commissions locales de l’eau). La loi de 2004 transpose la directive-cadre sur l’eau adoptée par l’Union européenne avec pour objectif d’atteindre le bon état écologique et chimique des eaux de surface et souterraines en 2015. En 2006, une loi intègre pour la première fois la nécessité d’adapter la gestion de la ressource en eau aux impacts du changement climatique, renforce les outils de gouvernance et affirme que l’usage agricole est mis en balance avec la sauvegarde des milieux aquatiques et des écosystèmes.
Vingt ans plus tard, la logique tend à s’inverser. « Dans les années 1960, à l’échelle nationale, c’était plutôt une idée d’abondance d’eau qui dominait les représentations. L’État ne se posait pas vraiment la question de la régulation des prélèvements. Et la modernisation de l’agriculture s’est appuyée sur le développement de l’irrigation. Dans les années 1980, des périodes de sécheresse sévère se sont succédé, et les réflexions ont évolué, notamment sur le rapport entre le débit des cours d’eau et les pollutions », détaille Sara Fernandez, géographe à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) et membre du conseil scientifique du comité de bassin Adour-Garonne.
Un bien commun en grand danger
La démocratie de l’eau est forcément imparfaite et a montré des limites : le manque de représentation de la société civile dans les instances de gestion, un néocorporatisme du monde agricole dans les « parlements de l’eau » locaux, l’intrusion de la politique nationale via les préfets, un manque de moyens financiers qui bride la police de l’eau… Elle pourrait se réformer mais elle se retrouve aujourd’hui confrontée à deux défis majeurs de notre siècle.
« Elle a longtemps été une variable d’ajustement des autres politiques sectorielles, notamment agricole et énergétique avec le nucléaire, décidées au niveau national. Pour autant l’eau a aussi fait l’objet d’instances et de politiques propres, à différentes échelles qui ont amené, au nom d’une volonté d’intégration, à une certaine prise en charge territorialisée des enjeux de pollution ou de manque d’eau. Si ces instances sont plus résolument désarmées en considérant qu’elles doivent se soumettre à des normes marchandes sans aucune forme de débat, ce sera l’impasse avec des dégâts sociaux et écologiques considérables, analyse Sara Fernandez.
« D’autre part, les outils pour définir les seuils, les zonages, les volumes prélevables ont été pensés à partir d’un régime hydrologique stationnaire. Or le cycle de l’eau est déstabilisé par le changement climatique, donc il faut prendre en compte cette réalité », pointe la géographe.
Si nous ne faisons pas de l’eau une grande cause nationale, nous préparons une société de révolte permanente.
S. Porcher
Simon Porcher, professeur de sciences de gestion à Paris-Dauphine et codirecteur de l’Institut d’économie de l’eau, penche pour la création d’une République de l’eau, avec un ministre de l’Eau, et des consultations citoyennes pour assurer une meilleure représentation des milieux naturels. « Si nous ne faisons pas de l’eau une grande cause nationale, nous préparons une société de révolte permanente, une crise des gilets jaunes amplifiée, qui ne viendra pas des agriculteurs mais de citoyens épuisés de voir leur eau du robinet polluée et de subir des restrictions au profit d’usages économiques », prévient-il.
N’envisager la question que sous le prisme agricole est une erreur politique. Certes, le Plan eau de mars 2023 valorisait la sobriété en actant « 10 % d’économies d’eau pour tous les secteurs à l’horizon 2030 ». Mais, depuis, la puissance d’une partie du secteur agricole, qui consomme 58 % de la ressource nationale et plus de 80 % en été, s’est de nouveau exprimée. Et l’eau comme bien commun s’éloigne encore plus de nos esprits.