Captures d’écran / Ville d’Épinal
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« L’expression “ferme France” perpétue un imaginaire paysan bleu-blanc-rouge » La révolution sera paysanne Derrière la « ferme France », la volonté d’asphyxier la paysanneriePas moins de 40 000 fermes de petite taille ont disparu en trois ans, alertait Terre de Liens lors du Salon des maires et des collectivités locales en novembre dernier. La cartographie inédite produite à cette occasion montre que la France métropolitaine est passée d’un million de fermes à la fin des années 1980 à 390 000 au début des années 2020.
Les élections municipales de mars 2026 pourraient donner un élan à ce sauvetage d’urgence des terres agricoles face au rouleau compresseur de l’agrandissement des exploitations. « Il existe des leviers réglementaires au niveau du plan local d’urbanisme (PLU) pour réfréner l’artificialisation des sols, ainsi que la possibilité de mettre en place des zones agricoles protégées (ZAP) ou des périmètres de protection et de valorisation des espaces agricoles et naturels périurbains (PEANP) à l’échelle d’un territoire », détaille Hélène Béchet, ingénieure agronome et coordinatrice territoires et collectivités de la fédération Terre de Liens.
L’autre voie qui prend de l’ampleur ces dernières années : préserver les captages d’eau, car l’approvisionnement en eau de bonne qualité est de la responsabilité des élu·es locaux·ales. « Ils prennent conscience qu’en rendant plus vertueuses les pratiques agricoles autour des captages ils amélioreront la qualité de l’eau et économiseront sur le traitement de l’eau », ajoute-t-elle.
Des baux ruraux environnementaux peuvent être proposés pour encadrer l’usage des parcelles en accord avec les agriculteur·rices. Dans le Pas-de-Calais, la communauté d’agglomération de Lens-Liévin a acquis 12 hectares sur le périmètre du champ captant de Wingles, qui fournit 20 % des besoins en eau du territoire. La surface a été attribuée à deux agriculteurs du territoire labellisés « agriculture biologique ». Le manque de budget et la baisse de dotations limitent tout de même le périmètre d’action des petites communes rurales.
Elles doivent agir à l’échelle intercommunale et faire preuve de volonté politique pour porter ce sujet, décrocher des subventions… Elles peuvent tout de même mener quelques actions, comme un diagnostic de la présence de fermes sur leur territoire et des futures transmissions, et faire de l’animation territoriale notamment sur le sujet de la transmission des exploitations, enjeu crucial aujourd’hui.
L’une des actions les plus efficaces est de créer ou maintenir le dialogue entre tous les acteurs concernés par ces enjeux (agriculteur·rices, chambre d’agriculture, sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural [Safer]…) et les citoyen·nes. L’un des modèles en la matière est la commune de Plessé, en Loire-Atlantique. Dans cette commune d’environ 5 000 habitant·es, la municipalité expérimente depuis 2020 une politique agricole et alimentaire communale.

Rémi Beslé, agriculteur et élu en charge de l’agriculture et de l’environnement, citait ces chiffres dans un article : « Sur les 10 400 hectares de la commune, 6 000 sont des terres agricoles. On compte près de 100 exploitations. Entre 2021 et 2024, il y a eu 26 départs en retraite et 26 nouvelles installations. » C’était donc un enjeu économique, social et environnemental vital.
L’angle de l’alimentation et de la santé est de plus en plus porteur pour développer des projets de territoires intégrant une agriculture paysanne.
La mairie a multiplié les leviers d’action : repérer les personnes cédant prochainement leur ferme, organiser des cafés-installations pour favoriser les rencontres, créer des groupes pour les jeunes installé·es, passer la cantine en régie communale pour créer de la commande publique… De plus, la mairie a exercé son droit de préemption sur des terres agricoles en vente pour permettre l’installation de nouveaux exploitant·es.
Alimentation et santé, un couple vertueux
Pour Hélène Béchet, l’un des obstacles à surmonter est lié au clivage encore très vivace entre le corporatisme agricole et l’idée de bien commun porté par les collectivités : « C’est compliqué d’être interventionniste car la notion de propriété privée reste encore très forte, mais il faut dépasser ce cadre pour envisager la terre comme bien commun, même s’il y a une activité commerciale. »
Comme une sorte de revanche des territoires face à la politique nationale qui s’approprie la gestion des terres agricoles.
H. Béchet
Mais un élan plus fort qu’en 2020 semble se dessiner. « On constate un sentiment de plus en plus fort de légitimité à agir sur ces sujets. Comme une sorte de revanche des territoires face à la politique nationale qui s’approprie la gestion des terres agricoles, mais sans aller dans la bonne direction », glisse-t-elle. L’angle de l’alimentation et de la santé est de plus en plus porteur pour développer des projets de territoires intégrant une agriculture paysanne, dans des grandes ou petites villes, par des élu·es de gauche ou de droite.
Depuis 2019, la ville d’Épinal élabore un projet alimentaire territorial (PAT) pour la commune, qui devient de plus en plus exigeant. À son élection en 2020, Patrick Nardin réfléchit aux solutions à portée de main pour améliorer la qualité des 1 200 repas servis quotidiennement dans les cantines scolaires et les Ehpad, et respecter la loi Egalim de 2018 qui stipule que les restaurants collectifs gérés par les municipalités doivent proposer « 50 % de produits de qualité et durables, dont au moins 20 % de produits biologiques ».
« La ville cultivait déjà ses propres fleurs, donc j’ai proposé qu’on fasse la même chose pour les légumes afin de les cuisiner, car nous étions déjà propriétaires d’une immense cuisine centrale. Après un premier test concluant, nous avons embauché un maraîcher et nous nous sommes fait accompagner pour suivre une feuille de route sur trois ans nous permettant de transformer cela en régie maraîchère », raconte le maire d’Épinal, longtemps encarté chez Les Républicains, candidat à sa succession.
Grâce à l’installation de sa régie maraîchère et la rénovation de quatre cuisines décentralisées, la municipalité prévoit de se passer prochainement de son prestataire qui fournit la restauration collective. Aujourd’hui, la ville réussit à alimenter 800 repas sur 1 200 en légumes bio grâce à une surface maraîchère de 1,4 hectare, agrémentée de serres.
« Nous n’envisageons pas un agrandissement excessif de la surface de production pour ne pas impacter les maraîchers et agriculteurs bio en place. L’idée est plutôt de travailler avec les agriculteurs bio du territoire pour certains produits », ajoute l’édile.
Ainsi, la ville fait pousser des légumes plus fragiles comme les citrouilles ou les tomates, tandis que les maraîchers s’occupent des cultures moins risquées comme les pommes de terre. Épinal s’est inspiré du modèle de Mouans-Sartoux, qui a créé une régie agricole dès 2011. Aujourd’hui, la dynamique de création de fermes publiques prend de l’ampleur et celles-ci se sont constituées en réseau national en septembre 2025. Ce réseau milite pour la reconnaissance d’une compétence « alimentation » des collectivités et d’un statut agricole pour celles qui gèrent une ferme publique.