Au Royaume-Uni, l’Online Safety Act oblige les sites de contenus pour adultes à vérifier l’âge des internautes pour les laisser passer. Mais si la loi a été pensée avec de bonnes intentions, elle entraine dans son sillage des conséquences involontaires et autres effets secondaires.
L’Online Safety Act britannique oblige les plateformes à demander aux utilisateurs de présenter leurs documents d’identité gouvernementaux ou de scanner leurs visages via leurs webcams. Pour ces dernières, des algorithmes sont ensuite chargés de déterminer l’âge de la personne. Des techniques dont l’efficacité est parfois très relative, comme nous l’avons montré récemment, la France imposant désormais la même obligation aux sites pornographiques.
Toutes ces réglementations – de nombreux États américains s’en dotent également – ont pour objectif d’empêcher les mineurs d’être exposés aux contenus inappropriés. Outre-Atlantique, certains États vont jusqu’à élargir cet interdit à l’ensemble des réseaux sociaux. Les mineurs ont alors besoin de l’autorisation parentale. Dans tous les cas, les lois concernées reposent toutes sur le principe de barrière technologique, avec les aléas qui peuvent en découler.
Au Royaume-Uni aussi l’Online Safety Act ne s’intéresse pas qu’aux sites pornographiques. Il s’agit de protéger les utilisateurs des contenus illégaux (depuis le 17 mars 2025), ou légaux mais « préjudiciables » pour les enfants (depuis le 25 juillet 2025) comme des contenus sur l’automutilation, le suicide, les troubles de l’alimentation, etc.
Microsoft annonce par exemple du changement sur Xbox, tandis que Peter Kyle (secrétaire d’État à la Science, à l’Innovation et à la Technologie) demande au régulateur britannique comment il compte réguler « des services en ligne « petits mais risqués », tels que les forums de discussion ».
Outre certaines difficultés techniques, ces législations provoquent des effets plus ou moins imprévus, dont une réorientation des flux de trafic.
Les sites en règle sont punis
C’est ce que révèle un article du Washington Post. Le journal s’est penché sur les modifications des habitudes entrainées par ces lois d’interdiction et un constat revient sans cesse : les sites jouant le jeu et appliquant la vérification perdent de l’audience.
Ainsi, selon le Washington Post, certains sites ont enregistré une baisse spectaculaire de leur trafic en provenance d’adresses IP britanniques. En France aussi plusieurs sites pornographiques indiquent une forte baisse d’audience et renvoient vers cet article expliquant que la vérification d’âge a fait partir près de 90 % des utilisateurs début juillet : « Nous savons que seulement 10 % environ de la base d’utilisateurs restera après la mise en œuvre d’AV [vérification de l’âge, ndlr] – et les 10 % qui restent sont très coûteux à vérifier […] À l’heure actuelle, près de 3 000 (et ce n’est pas exagéré) clones de nos sites […] volent notre contenu et seront bientôt massivement récompensés ».
Par effet de vases communicants, les sites ignorant leurs nouvelles obligations légales ont donc enregistré une hausse massive de visites. Selon nos confrères, certains sites auraient vu leur audience doubler, voire tripler durant le mois d’août, comparativement à la même période l’année dernière.
Pour John Scott-Railton, chercheur au Citizen Lab de l’Université de Toronto et spécialisé dans la surveillance et les droits numériques, le cas est un exemple typique de la « loi des conséquences involontaires ». Il illustre un cas classique de législation pensée avec de bonnes intentions, mais dont la mise en œuvre provoque paradoxalement la punition de ceux qui la respectent et la récompense de ceux qui la bafouent.
En France, l’Arcom s’est pour le moment intéressée à 17 sites ; une goutte d’eau dans l’océan des sites pornographiques, mais l’Autorité en est consciente. Elle affirme qu’elle « poursuivra son action en direction des sites pornographiques de plus faible audience ». Un travail de longue haleine et presque sans fin puisque de nouveaux vont certainement apparaitre sans cesse.
Un problème grandissant
Si l’Online Safety Act est l’un des exemples les plus récents (avec la France), il est loin d’être le seul. 25 États américains disposent aujourd’hui de lois similaires, une situation d’autant plus renforcée désormais que la Cour Suprême, plus haute juridiction du pays, est intervenue dans le dossier. En juin, elle a ainsi donné raison au Texas pour une loi du même acabit, le juge Clarence Thomas estimant qu’elle n’avait qu’un effet négligeable sur la liberté d’expression, protégée par le fameux Premier Amendement.
Avec cet élargissement des législations, la pression financière s’accroit sur les entreprises concernées. Celles qui respectent le droit doivent ainsi supporter les coûts liés à la vérification de l’âge. Si les plateformes veulent aller vite, elles peuvent passer par un prestataire tiers.
Certains se sont rapidement fait un nom, comme Yoti. La société, citée par le Washington Post, précisait l’année dernière qu’un scan de visage était facturé entre 0,10 et 0,25 dollar. Pour un site aussi vaste que Pornhub, la facture pouvait peser jusqu’à 13 millions de dollars par jour, selon un juge de l’Indiana.
Si la situation peut être difficile pour les grandes plateformes, elle peut l’être encore davantage pour les petites et moyennes. Outre le manque de moyens, l’expertise technique et juridique peut manquer. Le problème ne concerne d’ailleurs pas uniquement les sites pornographiques, certains forums dédiés aux fans de football évoquant des « fardeaux juridiques et opérationnels substantiels ». Conséquence, certains sites commencent à bloquer complètement l’accès au Royaume-Uni, comme plusieurs sites pornographiques le font en France (dont Pornhub).
Conservation des données
Le Washington Post met également en avant les problèmes aux concentrations inhérentes aux barrières technologiques. Plusieurs acteurs, comme Yoti et Incode, tirent leur épingle du jeu. Par effet de masse, leurs listes de clients s’allongeant, ils deviennent des références et très utilisés.
Ces entreprises se retrouvent ainsi à traiter et parfois détenir, au moins temporairement, une quantité croissante de données très sensibles, dont des documents d’identité nationale. Elles promettent un traitement local ou de ne conserver les données que le temps nécessaire à la vérification, promesse qu’il faut croire sur parole.
En outre, les technologies utilisées peuvent se tromper, identifiant des adultes comme enfants et vice-versa. Le Washington Post dit avoir constaté une recrudescence des guides en ligne pour tromper ou contourner les mécanismes de vérification. Les entreprises fournissant ces mécanismes ne sont pas à l’abri des fuites de données. Comme l’a rappelé le mois dernier le cas de Tea Dating Advice, les informations fuitant alors peuvent être extrêmement sensibles. Dans le cas d’un fournisseur comme Yoti, les données faciliteraient les usurpations d’identité.
Pour l’industrie, ces mesures sont inefficaces
L’avis d’Aylo, propriétaire de Pornhub, est désormais bien connu. Pour l’entreprise, ce type de législation est inefficace : les personnes cherchant du contenu pornographique, majeures ou non, n’arrêtent pas d’en chercher. Elles se déplacent simplement vers d’autres sources moins « responsables » et dont les revenus publicitaires augmentent proportionnellement.
L’ensemble est d’autant plus fragile, selon Aylo, que les VPN permettent dans tous les cas de contourner très facilement les limitations. Au Royaume-Uni, les téléchargements se sont – sans surprise – envolés dans les jours qui ont suivi l’entrée de l’Online Safety Act, comme nous le rapportions alors. C’était également le cas en France début juin.
Le problème s’est largement accentué deux semaines plus tard, quand Peter Kyle est venu faire la promotion de la nouvelle loi à l’antenne de la BBC. Considérant que l’Online Safety Act était « la plus grande avancée en matière de sécurité des enfants depuis la création de l’internet », il a demandé à la population de ne pas utiliser de VPN… braquant les projecteurs sur ce type de service.
L’incident avait fait dire à John Scott-Railton (Citizen Lab) : « Le fait que le gouvernement passe à la télévision nationale pour avertir que les VPN permettent aux gens de passer la vérification de l’âge pourrait être la publicité gratuite la plus astucieuse que l’industrie des VPN ait jamais reçue ».
« Deux notions erronées »
Aliya Bhatia, analyste politique au Center for Democracy and Technology, la loi britannique repose sur « deux notions erronées : qu’il existe une solution miracle – un moyen facile, respectueux des droits et abordable de vérifier l’âge en ligne – et que les utilisateurs ne se soucient pas de leurs droits et de leur vie privée ».
Une forme de solutionnisme technologique illustrant de nouveau la complexité inhérente à la régulation de l’espace numérique.
