Depuis une semaine, une vidéo du youtubeur Monsieur Phi crée la polémique sur le parcours de l’ingénieur Luc Julia. L’approximation médiatique récurrente sur son rôle dans la création de Siri vient désormais illustrer certaines des oppositions qui traversent le milieu francophone de l’intelligence artificielle.
Mise à jour 19 août, 15:30 : ajout de propos d’Adam Cheyer, Tom Gruber et Dag Kittlaus.
Connaissez-vous Luc Julia ? Ingénieur, spécialiste de l’intelligence artificielle, il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont L’intelligence artificielle n’existe pas (First Editions, 2019) ou IA Génératives, pas créatives (Le Cherche midi, 2025). Dans les médias francophones, il est régulièrement présenté comme le père ou le grand-père de Siri, l’assistant intelligent d’Apple. Le qualificatif a pris une telle place, dans la description du parcours de l’ingénieur, que celui-ci a déjà déclaré, en 2019 : « On résume souvent ma carrière à Siri, on me présente souvent comme son grand-père fondateur et pour être honnête, j’en ai un peu marre ».
Six ans plus tard, invité à partager son expertise devant le Sénat, il est présenté par la présidente de la commission des affaires économiques, Dominique Estrosi Sassone, plus ou moins comme nous venons de le faire : « ingénieur informaticien et entrepreneur spécialisé dans l’intelligence artificielle, (…) auteur de plusieurs ouvrages sur ce sujet ». En revanche, sur le site web et la captation vidéo de l’institution, son titre est résumé à « concepteur de Siri ». Et pendant son intervention, plusieurs parlementaires soulignent l’intervention « passionnante » de l’ingénieur, voire sa « clairvoyance cartésienne ».
Pour Thibaut Giraud, alias Monsieur Phi, un tel accueil n’est pas mérité. Au creux du mois d’août, le youtubeur aux 373 000 abonnés publie une vidéo présentée comme un « débunk ». Son titre : « Luc Julia au Sénat : autopsie d’un grand N’IMPORTE QUOI ». Son propos : en 55 minutes, revenir rapidement sur le parcours de l’ingénieur, et démontrer qu’il raconte, donc, « n’importe quoi », en se concentrant « sur les deux minutes finales qui constituent une sorte de conclusion » du propos introductif de Luc Julia face au Sénat. Une décision qui surprend, dans la mesure où l’audition s’étire sur près d’une heure trente (dont une vingtaine de minutes de présentation initiale de l’ingénieur). Une logique qui fait mouche, néanmoins : en une semaine, la vidéo engrange plus de 175 000 vues et crée suffisamment de débats sur X et LinkedIn pour que Luc Julia se retrouve comparé au plagiaire et faux multi-diplômé Idriss Aberkane.
Des brevets et des collaborations
Pour y voir plus clair, il faut se plonger dans les années 1990 et 2000, phase d’émergence de travaux sur les interactions humains-machine qui, à terme, permettront de créer Siri. En 2011, CNN résume la création de Siri en évoquant le projet de recherche CALO, Cognitive Assistant that Learns and Organizes (Assistant cognitif qui apprend et organise), financé par la DARPA et développé au sein de l’organisation de recherche à but non lucratif SRI International.
D’après son propre curriculum vitae, Luc Julia y a été chercheur de 1994 à 1996, ingénieur de recherche jusqu’en 1998, puis co-fondateur et directeur du Computer Human Interaction Center (CHIC) de 1998 à 2000, époque dont on retrouve des traces dans des rapports d’activité ou des programmes de colloques souvent agrémentés de photos comme celle ci-dessous. Sur place, il signe plusieurs brevets et articles de recherche (dont une sélection est disponible sur la page de son site personnel) avec Adam Cheyer, qui co-fondera la start-up Siri en 2007 aux côtés de Tom Gruber, Norman Winarsky et Dag Kittlaus.

À l’entrée dans le nouveau millénaire, les chemins de Luc Julia et du futur assistant intelligent se séparent. L’ingénieur français quitte SRI International pour co-fonder BravoBrava, un incubateur installé dans la Silicon Valley, dans laquelle travaille une petite équipe d’ingénieurs « français pour la plupart », d’après le récit qu’il en fait à l’époque à 01net. Dans les années qui suivent, il co-fondera plusieurs sociétés (Soliloquy Learning, Orb Networks) avant de devenir directeur technique chez Hewlett Packard en 2010.
Pendant ce temps, chez SRI, Adam Cheyer s’associe à trois collègues pour fonder la société Siri inc., en recourant notamment à certains des brevets co-signés avec Luc Julia (Tom Gruber et Dag Kittlaus confirment auprès de plusieurs internautes que Luc Julia n’a pas participé à la création de l’entreprise, ni du produit qui ferait son succès). Dès le départ, l’un des intérêts de l’assistant porte dans sa capacité à gérer des demandes en langage naturel, c’est-à-dire de permettre à l’usager de l’interroger en lui parlant en langue commune. À l’origine, raconte le HuffPost, Siri est pensé pour être connectable à toute une variété de services numériques, de Yelp à Rotten Tomatoes.
En 2010, Apple le rachète et décide de cantonner ses premières capacités à iOS. Ce faisant, la société de Steve Jobs efface un précédent accord signé avec Verizon, selon lequel Siri aurait été installé par défaut sur tous les appareils équipés d’Android. En deux ans, presque tous les co-fondateurs du service partent de l’entreprise.
Trois semaines après que Siri a été re-lancé sur les iPhone, alors que Dag Kittlaus quitte le projet, Luc Julia est appelé pour le remplacer comme directeur technique. En 2012, c’est au tour d’Adam Cheyer de s’en aller. La même année, dix mois après son arrivée, Luc Julia rejoint Samsung comme directeur technique. Il y restera jusqu’en 2021, année lors de laquelle il devient directeur scientifique de Renault Group. Contactés, ni Luc Julia ni Adam Cheyer n’ont répondu à Next à l’heure de publier ces lignes.
Dans une interview donnée à la podcasteuse Danielle Newnham, Adam Cheyer cite néanmoins Luc Julia parmi les collègues dont les travaux ont permis d’aboutir à la création de Siri. Sur LinkedIn, appelant à dégonfler la polémique, il souligne aussi que son implication peut se comprendre différemment selon la chronologie adoptée.

Un génie français des technologies ? Je clique
De directeur de Siri pendant moins d’un an à « père de Siri », on peut en revanche admettre qu’il y a un raccourci allègrement franchi. Et Thibaut Giraud nous le dit : « J’ai voulu creuser ce titre de « co-créateur de Siri » en me disant que c’était peut-être un peu gonflé ». Mais qui a provoqué ce gonflement ? Dans quelle mesure cela fait-il de Luc Julia un Idriss Aberkane en puissance ? D’après nos recherches, la surestimation fréquente du rôle de l’ingénieur dans la création de l’assistant d’Apple est avant tout… le fait des médias francophones.
En 2016, le média Belgium-iPhone (à l’époque « On refait le Mac ») publie ce qui semble être la première occurrence de ce qualificatif, effaçant la dimension collective du travail scientifique et technologique. Si l’entretien est titré « Luc Julia, le père de Siri parle! », celui-ci précise clairement : « Je n’avais aucun rôle dans la boite SIRI à l’époque, je n’étais pas l’un de ses fondateurs ». Il explique avoir créé aux côtés d’Adam Cheyer, en 1997, « the Assistant », un projet dont le fonctionnement permettrait ensuite de construire l’outil qu’Apple allait racheter.
À partir de cette interview télévisée, et encore plus à partir de 2018, les articles qualifiant Luc Julia de « père » (Orange), de « créateur » (De quoi j’me mail, aujourd’hui chez BFM), ou d’« inventeur » (Le Monde) de Siri se multiplient, régulièrement accompagnés d’une nuance dans le corps de l’article (« Luc Julia (…) s’en considère plutôt comme le grand-père », dans l’ Usine Nouvelle).
On devine dans ce raccourci l’envie de jouer sur le récit du génie technologique, qui plus est français – titrer un article de cette manière est a priori plus alléchant que de préciser « l’homme qui a co-déposé un des brevets ayant servi à fabriquer Siri, puis dirigé le projet pendant 10 mois ». On peut aussi y lire le manque de recul qui accompagne régulièrement le traitement médiatique de l’industrie technologique. Et peut-être, au fil des ans, une relative complaisance de Luc Julia pour cette présentation récurrente.
Le piège du YouTube clash ?
Et puis vient la question de l’intervention de Luc Julia face au Sénat, le 18 juin dernier. Auprès de Next, Thibaut Giraud explique que cette intervention a été, pour lui, l’occasion de réaliser que Luc Julia avait « davantage d’influence politique que ce que j’imaginais jusque-là : il est notamment au conseil d’administration de Radio France, nommé par l’Arcom, et au comité sur l’intelligence artificielle générative », réunion temporaire qui a rendu son rapport au gouvernement en mars 2024. Il indique ne pas avoir contacté l’ingénieur en amont de la publication de sa vidéo, mais accepter de le voir publier un droit de réponse sur sa chaîne « s’il le souhaite ».
Dans sa vidéo, le youtubeur démontre aussi que beaucoup des éléments présentés par l’ingénieur aux parlementaires sont des reprises d’éléments déjà prononcés ailleurs, lors de conférence ou d’interview. Une dynamique qui peut s’expliquer par les sollicitations régulières de Luc Julia pour vulgariser, c’est-à-dire expliquer à un public non technicien, le rôle et les impacts potentiels de l’intelligence artificielle.
Cela dit, Thibaut Giraud estime que ce rôle de conférencier n’excuse pas les approximations, notamment celle consistant à déclarer un système comme ChatGPT pertinent dans seulement 64 % de ses résultats. Auprès de Next, le youtubeur estime essentiel de souligner « qu’il n’y a pas de taux d’hallucination général : c’est très différent selon la tâche, et même selon le prompt pour une même tâche. Donc pour comparer cela sérieusement, il vaut mieux déjà comparer les modèles sur une même tâche avec un même prompt. »
Au cours de ses 55 minutes de « débunk », le youtubeur paraît aussi relativement agacé par le succès de Luc Julia face à son auditoire. Il faut le lui accorder : Luc Julia fait le show, et les élus en semblent ravis, saluant une présentation « géniale » et le « franc-parler » de leur auteur. La scène en évoque plusieurs autres, repérées aussi bien dans les ouvrages Empire of AI, de la journaliste Karen Hao, Careless people, de l’ex-directrice des affaires publiques de Meta Sarah Wynn-Williams que the Tech Coup, de l’ex-eurodéputée Marietje Schaake : chacune souligne la fascination d’une bonne partie des élus européens ou états-uniens pour des personnalités comme Sam Altman, Mark Zuckerberg ou d’autres représentants de l’industrie numérique.
Les chapelles de l’IA
Derrière ce débat estival sur l’expertise réelle ou supposée de Luc Julia, et sur les propos qu’il a tenu face aux élus français, se joue aussi la question des points de vue sur l’intelligence artificielle. Auprès de Next, Thibaut Giraud, qui annonce préparer un livre intitulé La Parole aux machines pour le mois d’octobre (aux éditions Grasset), déclare « qu’il faudrait se préoccuper bien davantage des questions de sécurité de l’IA. Les questions relatives à la perte de contrôle et aux problèmes d’alignement sont très importantes. » Des thématiques qu’il a développées dans une vidéo intitulée « o1 et Claude sont-ils capables de nous MANIPULER ? »
Dans sa production dédiée aux propos de Luc Julia, le vidéaste reprend par ailleurs des extraits d’un débat organisé par un de ses collègues, le vidéaste et podcasteur Le Futurologue. Quelques jours avant l’audition au Sénat, ce dernier a en effet publié un débat entre Luc Julia et Maxime Fournes, le fondateur du chapitre français de l’association Pause IA, qui demande une pause dans le développement de l’IA au motif que cette dernière présente des risques existentiels. Lors de cet échange, Luc Julia n’avait pas mâché ses mots, appelant à plusieurs reprises l’activiste à cesser de « dire n’importe quoi ».
Pour Luc Julia, c’est très clair, et annoncé dès le début du débat (et dès le titre de ses ouvrages) : l’intelligence artificielle « n’existe pas », en tout cas pas au sens de ces êtres conscients auxquels prépare « Hollywood ». Mieux : l’IA, « c’est des mathématiques », et aucune entité n’existera au sens hollywoodien « tant que ce seront des mathématiques ». Pour l’ingénieur, les IA « sont des outils, et comme tous les outils, on peut les utiliser à bon ou mauvais escient ».
Un point de vue bien différent de celui du spécialiste des réseaux de neurones artificiels Geoffrey Hinton, prix Nobel de physique. Luc Julia balaie la remarque : « Il a pété une durite ». Se faisant l’écho de débats qui avaient agité le milieu à l’époque, l’ingénieur considère que le comité organisateur du prix Nobel a lui-même « pété une durite », pour attribuer des prix de physique et chimie à des informaticiens. À l’inverse, Maxime Fournes et Thibaut Giraud tendent à se ranger derrière les propos d’un Geoffrey Hinton ou du spécialiste de l’apprentissage profond Yoshua Bengio.
Avec ces vidéos, repartagées par Maxime Fournes ou encore Laurent Alexandre – contre lequel Luc Julia ne s’est pas privé d’envoyer une pique salée à la fin de son audition au Sénat –, il semble que le petit milieu francophone de la tech re-joue, à sa manière, une partie des débats que décrivaient les scientifiques Bilel Benbouzid, Yannick Meneceur et Nathalie Alisa Smuha dans leur article de 2022 « Quatre nuances de régulation de l’intelligence artificielle ». Avec, dans le rôle des promoteurs de l’IA comme potentielle entité consciente, demandant le déploiement du champ de la sécurité de l’IA, Thibaut Giraud/Monsieur Phi et Maxime Fournes, et dans celui du défenseur de l’IA comme outil aux impacts concrets et déjà présents sur les usagers, l’environnement et l’économie (tout en critiquant l’AI Act)… Luc Julia.
