Alors que le support de Windows 10 se termine le 14 octobre, de multiples associations invitent les internautes à passer au logiciel libre, pour faire durer leurs équipements et gagner en autonomie.
Le 14 octobre 2025, le support technique de Windows 10 prendra fin dans le monde. Faute de correctifs de sécurité, les diverses vulnérabilités qui seront découvertes après cette date resteront grandes ouvertes. L’Europe a bien grappillé un an de sursis, mais les conditions d’accès à l’année supplémentaire de support ne rendent pas la manipulation particulièrement évidente. Surtout, elles obligent à renforcer sa dépendance à Microsoft en passant par son compte dédié chez l’entreprise.
Dans un précédent article, nous évoquions les différentes possibilités d’adaptation à cette fin de support technique, critiquée par une vingtaine d’associations menées par Halte à l’Obsolescence Programmée. Parmi elles, la seule qui permet de garder son équipement tout en se défaisant de sa dépendance à Microsoft implique de changer de systèmes d’exploitation. Autrement dit, de se tourner vers une autre couche logicielle que Windows pour faire l’interface entre les outils de la vie courante et la machine elle-même.
« C’est un écocide total »
Pour l’April, association qui milite depuis presque trente ans pour les libertés informatiques et le logiciel libre, c’est le moment idéal. « Il faut libérer nos ordinateurs », lance sa présidente Magali Garnero, et se tourner vers des systèmes d’exploitation ouverts, dont le plus connu est Linux (GNU/Linux pour nos abonnés puristes). Si le réflexe peut paraître évident à des informaticiens, cela dit, il l’est moins pour des internautes plus éloignés du fonctionnement précis de leurs machines et services numériques.
« Il faut sept ans pour rentabiliser le coût environnemental d’un ordinateur, et là, 400 millions de machines dans le monde vont être rendues obsolètes ». Consumer Reports évoque même 650 millions d’utilisateurs, et Euroconsumers 850 millions d’appareils. Selon Stat Counter, Windows 10 représente toujours plus de 40 % du parc mondial d’ordinateur sous Windows. Pour Magali Garnero, la logique prise par Microsoft de pousser ses usagers à passer sur Windows 11 est « inadmissible », dans la mesure où la plupart n’ont pas d’équipement suffisamment récent pour faire l’évolution.
Pour la présidente de l’April, le passage à Windows 11 est « une décision qui va dans l’intérêt de Microsoft, pas des utilisateurs. Cela va pousser les gens à la consommation, et puis c’est un écocide total », c’est-à-dire une atteinte grave à l’environnement. Pour proposer une alternative, l’April a lancé ce 1ᵉʳ octobre le projet Adieu Windows, pour appeler à la « bifurcation », et même y accompagner au fil de l’année à venir.
La démocratisation du libre
L’enjeu n’est pas anodin. Un certain imaginaire peut coller à la peau de l’écosystème libriste, que nous résumerons par cette expression employée à la rédaction de Next : le monde du libre serait un repère « de vieux barbus geeks ». Rien qu’en termes de genre, le domaine part de loin : en 2004, la chercheuse Hanna Wallach constatait que les femmes représentaient 28 % des équipes dans le développement de logiciels propriétaires. Dans le monde du libre et de l’open source, elles n’étaient que 2 %.
Si cette réunion d’hommes à la fibre informaticienne a bien existé, assure Magali Garnero, « l’image est devenue obsolète ». Présente au sein de l’association depuis 2007, elle souligne l’évolution de la provenance de ses membres : comme au sein de son équipe, où l’on trouve des enseignantes, des historiennes ou des juristes, l’April accueille un public qui compte de plus en plus de non-informaticiens. « Plus on fait un effort de diversité dans l’image de l’association, plus on parvient à diversifier notre base. C’est un travail constant, à opérer dans les conférences, la communication et ailleurs, mais c’est un effort plutôt agréable à mettre en œuvre. »
Co-présidente d’Antanak, une association implantée au Nord de Paris, Isabelle Carrère affirme elle aussi à Next que « depuis trente ans, le monde du libre a beaucoup changé. L’époque où il fallait faire des commandes shell [des lignes de commande pour déclencher des actions, ndlr] pour tout est révolue depuis longtemps. Aujourd’hui, les interfaces ressemblent à ce que le public connaît déjà. »
« Quand on a repéré Firefox ou LibreOffice, ça n’est pas compliqué »
« Je suis libraire, illustre Magali Garnero. Un jour on m’a prêté une clé avec une distribution Debian, j’ai booté mon ordinateur, cliqué sur les boutons « suivants », ç’a été très simple et accessible. » L’habitué de Next aura lu cette phrase sans tiquer. Déchiffrons-la tout de même, pour les nouvelles et nouveaux venus : une distribution est un ensemble cohérent de logiciels (très souvent libres), qui, une fois installés, forment un système d’exploitation (OS, operating system).
Contrairement aux OS d’entreprises privées (iOS, Windows…), le fait que ces logiciels soient libres permet à qui le souhaite de les adapter, de les modifier, de les redistribuer, donc d’en proposer toute une variété. Quant au fait de booter son ordinateur, il s’agit simplement de l’allumer en chargeant son système d’exploitation (ou celui qu’on veut y installer).
Chez Framasoft, grand allié numérique du monde associatif, on suggère d’ores et déjà de choisir « des distributions orientées « grand public », de façon à trouver facilement de la documentation et de l’aide ». L’association cite notamment Emmabuntüs, Ubuntu et Fedora pour leur documentation riche et disponible en français.


Exemple du panneau d’installation et du bureau d’une distribution Fedora
Quel que soit le choix final, « quand on met une personne devant un ordinateur, à partir du moment où celle-ci a repéré l’icône de Firefox et celle de Libre Office, on ne peut pas dire que ce soit très compliqué », déclare Isabelle Carrère. Avec Antanak, cette dernière assure des permanences numériques pour aider les personnes « éloignées du clavier », ainsi que des accompagnements et des formations au logiciel libre. Et souligne combien, au fil des années, le navigateur au renard et la suite bureautique libre se sont rapprochés de services équivalents fournis par des sociétés privées.
Une bataille au financement inégalitaire
Pour autant, admet Isabelle Carrère, les freins à l’adoption restent réels. « Les humains sont paresseux, on a du mal à changer. Je vois des jeunes de vingt ans me dire qu’ils n’ont pas l’habitude, mais si à leur âge ils ne peuvent pas faire évoluer leur pratique… »
Outre la réticence au changement, se pose aussi la question des usages les plus poussés. À de jeunes architectes, la coprésidente d’Antanak a par exemple montré FreeCAD, une version libre équivalente au logiciel de conception assistée par ordinateur AutoCAD. « Sur le coup, ils admettaient que ça fonctionnait bien. Mais au bout d’un moment de test, forcément, ils pointaient l’absence de telle ou telle fonctionnalité. »
Difficile, cela dit, de demander à l’écosystème du libre de produire des outils aussi poussés que ceux d’entreprises aux poches bien plus profondes. Dans un monde idéal, estime Isabelle Carrère, il faudrait plus d’argent pour le milieu du libre, « pour que des ingénieurs puissent développer les outils de manière plus fine ». Mais la coprésidente s’inquiète de voir Google participer au financement de la distribution Ubuntu, ou Microsoft racheter GitHub.
« Il faudrait que les pouvoirs publics protègent ces biens communs, d’autant que si l’on compare aux réseaux sociaux privés et à l’ambiguïté de leurs effets sur les échanges ou la santé mentale, le monde du libre est porteur de principes qui pourraient presque être enseignés dans les écoles. » Un logiciel est considéré comme libre, rappelons-le, si sa licence garantit la liberté de l’utiliser, de le copier, de l’étudier, de le modifier et de redistribuer les versions modifiées.
« Sans cette possibilité de télécharger une distribution, de la faire à sa main, puis de la redistribuer, Antanak n’existerait pas. » Outre ses activités d’accompagnement, l’association recourt en effet au logiciel libre pour reconditionner des ordinateurs en état de fonctionner – soit exactement le processus auquel les associations libristes appellent les détenteurs d’ordinateurs inadaptés à Windows 11 de recourir –, puis les redistribuer à des personnes dans le besoin.
En cette période de rentrée universitaire, sourit Isabelle Carrère, le public est notamment constitué « d’étudiants et d’étudiantes qui se réveillent quelquefois au dernier moment ».
Des économies et de l’autonomie
Outre les particuliers, le passage au libre peut aussi être mis en débat dans l’administration, les entreprises ou les collectivités. Outillée par des logiciels libres depuis plus de 15 ans, la gendarmerie nationale a été pionnière en la matière. Devant le chamboulement politique aux États-Unis, et pour « acquérir une réelle souveraineté numérique », selon le communiqué de la Ville de Lyon, un nombre croissant de villes se tournent aussi vers le logiciel libre.
« C’est une manière de faire travailler des personnes de leur population, de les faire monter en compétence, pour qu’elles puissent ensuite maintenir les services qu’elles utiliseront », déchiffre Magali Garnero. Auprès de Next, le directeur du bureau de l’Open Source chez RTE, Boris Dolley, formulait au mois de juillet un raisonnement équivalent sur le recours au logiciel libre dans le monde industriel.
Pour lui, l’approche a de nombreux intérêts en termes d’autonomie, que celle-ci soit perçue au sens géopolitique ou purement technique. « Si on voulait réinternaliser les compétences qui doivent maîtriser le logiciel dont on est tributaire, on pourrait complètement le faire », une logique difficile à mettre en place lorsqu’on recourt aux systèmes fermés d’un fournisseur privé.
« Quand Microsoft est dominant dans votre infrastructure et que, d’un coup, il augmente de 20 % le coût de ses licences, vous vous retrouvez à devoir compenser cette augmentation en faisant des économies quelque part » illustrait de son côté Nicolas Vivant, directeur de la stratégie et de la culture numérique à Échirolles, lors des Journées du logiciel libre 2025. Recourir à des solutions privées empêche, de ce point de vue, la planification et la maîtrise des coûts.
Pilotant le passage de la ville d’Échirolles au libre, il citait notamment l’usage d’un logiciel de messagerie privé « à 30 000 euros par an » comme démonstration de certaines des économies réalisables. En passant à un logiciel libre, « d’un coup, il n’y a plus les 30 000 euros par an ». En écho aux réticences visibles chez les particuliers, il évoquait néanmoins des enjeux de sensibilisation (notamment au sujet de la maintenance) et de visibilisation des intérêts du libre auprès des collectivités. Un enjeu régulièrement souligné par les spécialistes : en 2024, le co-président du Conseil National du Logiciel Libre Stéphane Fermigier regrettait le peu d’attention accordé par les politiques au logiciel libre, alors même que celui-ci représentait « 10 % du marché des logiciels et services informatiques en France ».
Pour les particuliers, l’April a de son côté prolongé d’office l’opération Adieu Windows, qui devait aider pendant « environ deux mois », selon Magali Garnero, celles et ceux qui le souhaitaient à passer au libre. La décision de Microsoft de proposer une solution d’allongement du support de Windows 10 jusqu’en octobre 2026 pour l’Europe a poussé l’association à étendre son projet d’autant. Son Agenda du libre recense par ailleurs des événements sur le sujet, partout en France, ainsi qu’en Belgique. Autre option, parmi d’autres : se tourner vers la cartographie d’Aide Linux pour repérer des interlocuteurs près de chez vous.
« Notre but, c’est de toucher le grand public pour lui dire que les services de Microsoft ou Google, ce n’est pas une fatalité », conclut Magali Garnero. « Vous pouvez installer autre chose, ou même le faire en dual boot, en gardant Windows d’un côté et une distribution libre de l’autre. » Une fois que les internautes se sentent à l’aise avec leur nouveau système, « on efface complètement Windows ».
