Un rassemblement contre les frais différenciés devant la présidence de l’Unistra le 16 avril 2026.
L’Université de Strasbourg propose d’appliquer les frais différenciés aux étudiants étrangers à la seule première année de master. Elle compte proposer une aide aux personnes menacées de désinscription mais certains sont toujours menacés de radiation. Un rassemblement est prévu jeudi 21 mai pour dénoncer cette politique. L’université a tenté de l’interdire mais elle a été retoquée par le tribunal administratif.
Le décret « Bienvenue en France » demande aux universités d’appliquer des frais majorés aux étudiants et étudiantes non-européennes. En master, ils sont censés payer 3 941 euros, contre 254 euros pour les Français et les Européens. La somme est titanesque pour ces personnes qui viennent souvent de pays où le niveau de vie est beaucoup moins élevé qu’en Europe. La plupart des universités arrivent à contourner cette politique grâce à des exonérations. Mais elles ne doivent pas dépasser 10% d’étudiants exonérés (hors boursiers et pupilles de la nation, qui sont déjà dispensés de frais).
L’Université de Strasbourg (Unistra) a souvent légèrement dépassé ce seuil sans être inquiétée par le ministère de l’Enseignement supérieur. Celle de Montpellier assume même d’avoir été largement au-dessus ces dernières années. France universités, qui fédère les présidences, a fermement pris position contre les frais différenciés, au nom de la tradition d’accueil des universités françaises. Mais à Strasbourg, l’Unistra a décidé d’une position particulièrement dure pour l’année 2025-2026, en refusant l’exonération à des centaines d’étudiants venus pour des masters.
Payer une seule fois 3 941 euros…
Résultat, 27 ont été définitivement désinscrits fin 2025 pour non paiement de leurs droits d’inscription. Et 37 sont encore menacés de désinscription en mai 2026, pour certains juste avant leurs examens. Rue89 Strasbourg a donné la parole à des étudiants concernés, qui ont pu témoigner de leur situation sociale particulièrement dramatique. La plupart ont déjà réussi à verser une partie des droits au cours de l’année, en renonçant à manger ou en créant des dettes de loyer.
Dans ce contexte, l’Unistra est sous la pression d’une intersyndicale de dix organisations qui dénonce les effets délétères de ces frais différenciés pour un gain financier infime. Lors du conseil d’administration de l’Unistra du 13 mai, la liste d’opposition Au Pluriel a réussi à faire voter une délibération pour diminuer ces frais différenciés à la rentrée 2026-2027. La somme de 3 941 euros ne sera appliquée qu’une seule fois pour l’ensemble du master, au lieu d’une fois chaque année. « Nous sommes opposés aux frais différenciés même pour la première année », précise Juliette Lelieur, de la liste Au Pluriel :
« Cette délibération est une démarche pragmatique. On fait ce qui est en notre pouvoir pour, au moins, limiter les dégâts. Payer une seconde fois est vraiment ressenti comme un acharnement. Il y avait des étudiants qui venaient nous voir en disant qu’ils allaient abandonner, qu’ils ne dormaient pas la nuit. »
Selon le dernier bilan de la commission de la formation et de la vie universitaire (CFVU) daté du 5 mai, sur les 37 étudiants menacés de désinscription suite à une incapacité de payer ces frais, 17 ont convenu d’un nouvel échéancier, 12 ont « entamé un paiement » sans autre cadre et 8 « doivent l’intégralité des droits et ne se sont pas manifestés ».
L’Unistra indique à Rue89 Strasbourg avoir mis en place une « aide solidaire [au cas par cas] via la fondation de l’Université et des Hôpitaux de Strasbourg (13 dossiers reçus à ce jour) ». Elle ajoute qu’à ce jour, « aucune annulation d’inscription n’a été effectuée parmi les étudiants qui ont été alertés sur leur situation en mars 2026 ». La Ville de Strasbourg avait également annoncé qu’elle comptait proposer des accompagnements financiers à ces étudiants. Au moment de publier cet article, la collectivité n’a pas précisé le nombre de personnes finalement aidées.
Rassemblement interdit
La CFVU indique que le taux d’exonération d’étudiants était de 9,51% au 9 avril. Ce qui laisserait une marge de plus d’une centaine de personnes supplémentaires à exonérer si l’Unistra voulait absolument respecter le seuil de 10%. « La présidence continue de torturer ces étudiants pour respecter ce taux, c’est absurde », alerte Elsa Rambaud, maitre de conférences à Sciences po et membre de la FSU.
Le ministre de l’Enseignement supérieur Philippe Baptiste avait déclaré fin avril qu’il souhaitait encore durcir les conditions d’exonération pour les étrangers. Ce qui a provoqué une fronde des universités françaises et du conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche. L’exemple de l’Université de Strasbourg est utilisé dans les débats pour illustrer les conséquences néfastes des frais majorés lorsqu’ils sont appliqués.
L’intersyndicale appelle à un rassemblement devant le siège de la présidence de l’Unistra jeudi 21 mai à midi. Les organisations prévoient une « cérémonie » de remise de prix pour célébrer avec ironie cette politique appelée « Bienvenue en France » :
« Une sélection par l’origine et par l’argent, pensée pour toutes et tous. À la pointe de cette éthique exigeante, un beau palmarès : information paradoxale aux étudiant.es, communication farceuse aux conseils centraux et syndicats, proposition d’auto-désinscription et bien d’autres surprises encore dans cette politique ambitieuse d’accueil et d’attractivité. »
Considérant que « cette remise de prix viserait individuellement des personnes » et qu’une « telle mise en cause publique est susceptible de porter atteinte à l’honneur et à la réputation des personnes visées », l’Unistra a publié un arrêté d’interdiction de cette mobilisation, y compris sur les réseaux sociaux. Les syndicats ont déposé un référé liberté devant le tribunal administratif de Strasbourg afin de provoquer l’annulation de cette interdiction. Ils déplorent une atteinte grave à la liberté d’expression et de réunion. L’article sera mis à jour lorsque la décision du tribunal sera connue.
Le tribunal a finalement retoqué l’Université de Strasbourg en suspendant son arrêté. La cérémonie « vise uniquement les personnes dans leurs fonctions publiques ou électives et non en tant qu’individus », considèrent les magistrats. Ils ajoutent « que les jugements émis reposent sur une base factuelle suffisante en lien avec le débat d’intérêt général sur les frais de scolarité différenciés », et que « l’arrêté [de l’Unistra] porte une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté d’expression des associations étudiantes et du syndicat requérant ». La manifestation aura donc bien lieu.