Piscine du Wacken
Écoles surchauffées, piscines saturées, transports ralentis, hôpitaux sous tension… Alors qu’une vague de chaleur exceptionnelle frappe l’Alsace depuis plusieurs jours, la canicule met en lumière les difficultés d’adaptation de nombreuses infrastructures strasbourgeoises. Un avant-goût de ce qui pourrait devenir la norme dans les années à venir.
Le thermomètre n’avait jamais affiché une telle valeur un 23 juin à Strasbourg. Mardi, la station météorologique de Strasbourg-Entzheim a enregistré 35,7°C, battant le précédent record pour cette date. Sans atteindre les 38,9°C relevés lors de la canicule historique de juillet 2019, l’épisode qui touche l’Alsace depuis le 18 juin se distingue par sa précocité et sa durée. À bien des égards, il rappelle davantage la canicule de 2003 que les pics de chaleur plus ponctuels observés ces dernières années. Alors que les épisodes caniculaires sont appelés à devenir plus fréquents, plus longs et plus intenses sous l’effet du changement climatique, cette semaine met en lumière les difficultés de Strasbourg à s’adapter à ces températures extrêmes.
Dans les écoles, débrouille et improvisation
Dès le 19 juin, au deuxième jour de l’épisode caniculaire, un courrier de Nicolas-Feld Grooten, le directeur académique des services de l’éducation nationale (Dasen) et de Céline Geissmann, l’adjointe à la maire en charge de l’éducation, détaillait une série de mesures censées atténuer l’impact des fortes chaleurs et permettre aux écoles de rester ouvertes. Parmi elles, la mise en place « d’un à deux ventilateurs par classe », des « fontaines à eau » et des « jeux d’eau ».
Pourtant, à l’école maternelle Louise-Scheppler, les ventilateurs n’ont été installés que le 22 juin, après plusieurs jours de fournaise. Et l’établissement attend toujours une fontaine et des jeux d’eau. Installé à l’ombre avec un autre parent d’élève, Mathias, 46 ans, a pu consulter la circulaire de la Ville. « Les maîtresses font ce qu’elles peuvent. Mais ici, le tuyau d’arrosage est cassé depuis longtemps, soupire-t-il devant l’impréparation de l’établissement. Je sais que plusieurs parents ont fait des courriers », esquisse-t-il, entrecoupé par sa fille Colette qui s’amuse avec le klaxon de son vélo.
À quelques encablures de là, le même sentiment d’improvisation traverse les parents d’élèves du groupe scolaire du Finkwiller. Posté devant les grilles, Olivier, professeur en CM1 et CM2 explique avoir rapporté un ventilateur de chez lui pour en faire bénéficier ses élèves. Dans les salles de classe, les enseignants ont noté des températures pouvant aller jusqu’à 34°C. « On avait des thermomètres, hérités du Covid, explique l’enseignant. Dans ma classe l’autre jour, j’avais 16 élèves seulement et la température est montée à 32,4°C. Des collègues dans les étages ont eu plus de 34°C », s’insurge l’enseignant. La kermesse de l’école, qui devait se tenir vendredi 26 juin, a été annulée par précaution. Quartier des Halles, l’école élémentaire Saint-Jean va quant à elle fermer ses portes les 25 et 26 juin l’après-midi « en raison des conditions météorologiques exceptionnelles ». « Il ne sera pas possible de garantir des conditions d’accueil satisfaisantes pour les élèves », indique un communiqué du directeur.





Du 22 au 26 juin, les familles qui estiment que« les conditions sont plus confortables [à leur domicile] qu’à l’école » n’ont pas l’obligation de déposer leurs enfants. « Hier, ma fille s’est plainte des températures à l’école. Aujourd’hui, j’ai décidé de la récupérer à midi », explique Katia. La veille, la classe d’Olivier comptait 6 absents le matin et 5 de plus l’après-midi. Celle de sa femme, enseignante à Lingolsheim, comptait 21 absents. Une souplesse dont tous les parents ne bénéficient pas. « Je n’ai pas le choix, il faut bien que j’aille travailler », explique Rima, 42 ans, dans un haussement d’épaules.
Mercredi, plusieurs d’entre eux ont déjà prévu de passer la journée près d’un point d’eau, comme celui de Plobsheim. « Quand on n’a pas de voiture c’est plus compliqué », regrette Noëlle, 68 ans, qui garde son petit-fils jusqu’à vendredi. « Avec les chaleurs, c’est un paquet de nerfs celui-là ! »
Deux piscines fermées, deux rouvertes en urgence
Comme pour Noëlle qui n’a pas de véhicule, pour trouver un point d’eau à Strasbourg, la plupart des habitantes et habitants se dirige vers les piscines. Là aussi, à Strasbourg, les infrastructures peinent à absorber l’afflux provoqué par les fortes chaleurs. La piscine de Hautepierre est hors service et les Bains municipaux sont fermés pour leur vidange annuelle. Résultat : les habitants se reportent massivement sur les équipements encore ouverts.
Lundi après-midi, la piscine du Wacken affichait complet ou presque. Reda, 33 ans, est venu s’y rafraîchir avec ses trois filles. « J’ai vu que la piscine de Schiltigheim ferme à midi le dimanche, celle de Hautepierre est en travaux. Donc la seule piscine où on peut se retrouver, c’est ici et c’est rempli de monde », peste-t-il. Les bassins sont remplis. Pourtant, quand on lui demande si cette foule le gène, il nous glisse avec un sourire : « Là c’est rien comparé à hier [dimanche 21 juin] ! »
La piscine du Wacken est une des seules de la ville entièrement ouverte les samedis et dimanches. Néanmoins, elle ferme à la mi-journée sur les week-ends, depuis la mise en place d’une expérimentation par l’Eurométropole de Strasbourg sur les mois de mai et juin. Sur le papier, elle vise à « limiter les occupations simultanées des publics aux attentes et usages parfois différents ». Dans les faits, cette coupure oblige les baigneurs à quitter les lieux, puis à racheter un billet s’ils souhaitent revenir l’après-midi. Une contrainte particulièrement mal vécue en pleine canicule, alors que la piscine constitue pour certains l’un des rares endroits où trouver un peu de fraîcheur.
En sortant du bassin, Marine, 34 ans, explique que « ce système de coupure à 13h30 est un petit peu dissuasif. » Elle ajoute que « devoir payer de nouveau alors qu’on est venu le matin, je trouve ça un peu limite. »





Tous ces aménagements contraignants agacent. Pour les familles qui ne disposent pas d’un jardin, d’une voiture ou d’un logement suffisamment frais, la piscine reste souvent l’une des seules échappatoires face aux températures extrêmes. Une réalité qui rend la fermeture de plusieurs équipements et les restrictions d’accès d’autant plus difficiles à comprendre pour certains usagers. « Par ces chaleurs il faut faire plus pour les habitants ! Plus de piscines, des horaires d’ouverture aménagés… Y’a moyen de faire mieux ! », estime Reda. Ce n’est, en prime, pas la première canicule que connaît la ville, la dernière était en août 2025. Et il suffit de remonter en mai 2026 pour recenser le dernier épisode de fortes chaleurs qui a touché l’Alsace.
L’Eurométropole de Strasbourg a bien tenté de contrer ces affluences en repoussant les fermetures techniques des piscines de Schiltigheim et de la Kibitzenau initialement prévues la semaine prochaine. Mais rien n’y fait, les bassins restent saturés lors des fortes chaleurs. « Tu ne peux pas faire autre chose que la piscine, c’est soit la sieste, soit la piscine », conclut Reda.
Des transports gratuits mais au ralenti
La chaleur ne complique pas seulement les loisirs. Elle perturbe aussi le fonctionnement des réseaux de transport, pourtant présentés comme une alternative à la voiture lors des pics de pollution. Mardi, la gratuité des transports en commun devait encourager les Strasbourgeois à laisser leur voiture au garage face au pic d’ozone. Mais le réseau lui-même subit les conséquences des températures extrêmes.
Depuis le 19 juin, la CTS a déclenché pour la deuxième fois son nouveau « plan canicule », qui prévoit jusqu’à 15% de réduction du service par rapport à une période normale. En cause : la vétusté des tramways les plus anciens, qui mettent du temps à se refroidir, mais aussi certains bus électriques.
À l’arrêt Montagne-Verte, exposé en plein soleil, l’affichage indique sept minutes entre chaque tram B à 9 heures. Avec une bouteille d’eau à la main, Andrée, 57 ans, arrive de l’arrêt Elmerforst, de l’autre côté de l’Elsau. « J’ai une correspondance ici avec le bus, ça décale tout et ça m’a empêchée d’arriver à l’heure au travail », explique cette femme de ménage. « C’est dur », souffle-t-elle à propos de la température à bord des véhicules. « Parfois, il n’y a vraiment pas de climatisation dans les bus. Les gens s’énervent plus facilement. »



La CTS n’est pas la seule concernée. Les TER Grand Est enregistrent également des suppressions sur onze lignes alsaciennes en raison des « conditions climatiques exceptionnelles ». L’opérateur indique que seules les rames climatisées circulent.
Les associations d’usagers notent que les lignes transfrontalières sont particulièrement touchées. Elles dénoncent surtout les réductions prévues tout l’été, du 6 juillet au 21 août. « Aucun TER entre Bâle et Strasbourg entre 16h21 et 17h51 puis entre 18h51 et 20h38. Inimaginable sur un axe stratégique si fréquenté ! », déplore la branche locale de la Fédération nationale des associations d’usagers des transports. La Compagnie des transports du Bas-Rhin (CTBR) a également annulé plusieurs autocars. Selon l’entreprise, ce n’est pas tant le matériel roulant qui est en difficulté que les conditions de travail du personnel.
Les urgences sous tension
Autre lieu qui, par ricochet, est très affecté par les conditions climatiques : l’hôpital. Dès samedi 20 juin, la préfecture du Bas-Rhin annonçait que « le système de santé est sollicité à un niveau exceptionnel » à cause de la canicule. Ce jour-là, les appels au 15 ont nécessité 850 décisions d’interventions médicales de toutes sortes, contre 600 en général. Et « l’activité supplémentaire constatée [était] majoritairement liée à des malaises, des douleurs thoraciques et des décompensations chez des personnes âgées ».
Ces personnes ne se retrouvent pas forcément à l’hôpital, elles nécessitent parfois simplement un passage de médecin ou une orientation vers un généraliste. Mais le pire reste certainement à venir. « Il faut une semaine de fortes températures pour que les gros effets surviennent, explique Éric Bayle, chef du service des urgences adultes des hôpitaux universitaires de Strasbourg (HUS). Au bout d’un moment, les gens n’arrivent plus à faire baisser la température chez eux, notamment la nuit. Au-delà d’une certaine température, on a une surmortalité. » Les effets de la déshydratation peuvent même survenir plusieurs jours après une vague de chaleur, en particulier chez les personnes âgées, d’après Éric Thibaut, responsable des urgences de Colmar, interrogé en 2025.



Ces dernières années, les étés chauds provoquent une forte augmentation de nombre de décès par rapport à la normale, avec 389 morts attribuables à la chaleur dans le Grand Est en 2024 et 486 en 2023. « À ce stade nous avons juste observé deux pics d’activité aux urgences, relate Éric Bayle.Lundi on a eu 300 entrées aux urgences au total, contre 250 en moyenne, avec des cas d’insolation, de coups de chaleur liés au travail en extérieur. » Ces personnes sont alors placées dans des endroits frais et réhydratées. Dans la majorité des cas, ce n’est pas aussi évident : des individus déclenchent des troubles avec la chaleur comme déclencheur, mais ils ne viennent pas directement pour une insolation. Ce qui provoque la fameuse suractivité aux urgences et la surmortalité générale.
Les urgences du Nouvel Hôpital civil (NHC) ont quant à elles enregistré leur plus grand nombre d’admissions depuis le début de l’année samedi 20 juin, avec 140 entrées. « Pour l’instant, cela reste une légère augmentation de l’activité et nous avons la possibilité d’augmenter nos capacités, affirme Éric Bayle. Aux urgences, on est habitués à avoir des pics d’arrivées. »
Hautes températures dans l’hôpital
Lors de l’été 2025, Rue89 Strasbourg avait documenté les températures extrêmes endurées par les professionnels et les patients du centre hospitalier de Hautepierre. Si l’hôpital a installé une centaine de climatiseurs ainsi que des stores et des volets depuis, certains services restent exposés. « Il y a toujours des secteurs non climatisés, il peut faire très chaud dans certains services, regrette la CGT des HUS. On a des retours d’employés qui nous ont dit que ce mardi, il faisait déjà 29 degrés à 9h dans une salle de travail en psychiatrie par exemple. Les services les plus concernés sont dans les vieux bâtiments de l’Hôpital civil, la dermato, la psychiatrie ou la pédopsychiatrie. »
Les prévisions météorologiques annoncent la poursuite de cet épisode au moins jusqu’à la fin de la semaine, voire le début de semaine prochaine. Une perspective qui laisse présager de nouvelles tensions dans une ville encore loin d’être adaptée aux chaleurs qui s’installent.