En 2025, au Mémorial Alsace Moselle à Schirmeck, avec le groupe Djiben.
Jazz’n Bruche fête sa dixième session de jazz itinérant entre Mutzig et Colroy-La-Roche. En mai, six semaines avant le début du festival qui se tiendra du 7 au 18 juillet, l’équipe de bénévoles a appris la suppression d’une subvention de 8 000 euros.
Le rendez-vous est donné au QG de Jazz’n Bruche, chez l’un des bénévoles à Bellefosse, un petit village dans les hauteurs de la vallée de la Bruche. En cette mi-juin, l’équipe est en pleine effervescence, un peu fatiguée aussi. Ça cause pancartes, passages radio et télé… L’association travaille depuis novembre sur l’événement. Avant le festival itinérant qui se déroulera du 7 au 18 juillet 2026 dans six communes, de Muztig à Colroy-La-Roche, Jazz’n Bruche propose une série de concerts pour les écoles du coin en juin. L’objectif : faire vivre la culture dans ce secteur rural.
Comme à chaque édition, les concerts de jazz se tiendront dans des lieux emblématiques de la vallée : le bistrot La Couronne verte à Barembach avec ses fresques, classé monument historique, le Musée Oberlin à Waldersbach ou encore le Mémorial Alsace-Moselle de Schirmeck. À ces soirées, qui se déroulent principalement en extérieur, s’ajoutent pour cette édition anniversaire, deux dates au Dôme de Muztig. L’équipe organisatrice fait le pari de remplir les 300 places par soir.

Un club, une idée, un festival
Tout a commencé en 2017, dans le village de Poutay, chez Jaki Koehler, musicien et président de l’association Indigo Moonshine à l’origine du festival. L’artiste qui tenait un « club » de musique privé chez lui, décide de lancer un week-end de concerts dans son jardin. Il appelle alors Pat’, Didier, Gilles… les potes d’enfance, connus à l’école primaire de Fegersheim. Jaki réussit à réunir quelques musiciens de la région, dont son ami Marcel Loeffler, célèbre accordéoniste de jazz. C’est la première édition de Jazz’n Bruche.
Christian Weiss, qui se décrit comme « l’homme de l’ombre », est le « premier de la vallée à s’être incrusté dans l’organisation ». D’ailleurs le QG, c’est chez lui. « J’avais l’impression qu’il ne se passait pas grand-chose ici à part le club de Jaki et un brasseur qui organisait des concerts dans son caveau, se souvient le sexagénaire :
« On s’est mis avec les copains de Jaki, et c’est rare mais tous ils sont sympas ! Il y une ambiance formidable entre nous, avec du partage, de la tolérance. On est assez polyvalents, on peut occuper tous les postes, ça nous permet de tourner et de profiter aussi des concerts. »

2 000 festivaliers en 2025
La quinzaine de bénévoles fonctionne si bien qu’elle fait tourner le festival depuis neuf ans comme ça. Le temps de l’événement, une dizaine de personnes supplémentaires les rejoignent. Jaki tient à citer les femmes de l’équipe : Karine, Isabelle, Solange… plus nombreuses que les hommes, « ce qui est rare dans les associations [musicales] comme ça », selon lui. « Le cœur de l’équipe a entre 65 et 70 ans, il faut rentrer des jeunes maintenant ! »
Les deux potes ne doutent pas un instant de l’intérêt de ce festival en zone rurale. Jaki se félicite :
« Au début, c’était une clique qui revenait chaque année, une cinquantaine puis une centaine de personnes du coin. Ça permet aux gens de la vallée de se rencontrer sur le temps du festival, une communauté s’est créée et les gens en parlent tout le reste de l’année. Puis des citadins se sont ajoutés au public. »
En 2025, Jazz’n Bruche a accueilli pas loin de 2 000 festivaliers en comptant le public scolaire, avec des concerts souvent intimistes : 50 places pour le bistrot La Couronne verte, 80 pour le Musée Orberlin, 150 au Mémorial Alsace-Moselle…

Un trou de 8 000 euros
Après les premières édition chez Jaki, Jazz’n Bruche monte en puissance avec son format itinérant depuis 2022. Il a noué un partenariat avec le Mémorial et obtenu des subventions. Ce dernier point préoccupe particulièrement l’équipe en ce mois de juin car elle a appris en mai, à six semaines du début du festival, que la subvention de 8 000 euros de la Direction régionale des affaires culturelles (Drac), qui n’a pas répondu à notre sollicitation, ne sera pas reconduite en 2026. « C’est un coup dur… Mais on est courageux, on ne se laisse pas démonter », affirme Christian. Pour Jaki, « le festival devient militant en maintenant la même programmation », afin d’assurer l’accessibilité de la culture, garder des concerts gratuits, des projets avec des écoles et un foyer de personnes en situation de handicap, le tout malgré « le risque financier ».
Certains fournisseurs et municipalités ont accepté de renégocier leurs tarifs, des artistes ont baissé leur cachet pour soutenir le festival qui s’autofinance d’ordinaire à hauteur de 60%. « On compte sur le public ! », lance Jaki. Si les deux soirées au Dôme de Mutzig font le plein, cela permettra de compenser le désengagement de l’État. Avec le brésilien Amaro Freitas le 10 juillet, et la chanteuse américaine Liz McComb le 12 juillet, le programme a de quoi attirer un public plus large que les habitués férus de jazz et de blues. Avec plusieurs concerts gratuits et des tarifs qui vont de 10€ à 35€ pour les autres soirées, le festival a voulu rester le plus abordable possible.

Faire rayonner le paysage
La venue de Biréli Lagrène, il y a quelques années, a permis au festival de prouver sa crédibilité dans le milieu musical. Depuis, l’équipe est régulièrement contactée par des agences qui cherchent à placer des artistes sur des tournées. « Et puis Jaki a une grande exigence en matière de qualité musicale comme il est du métier », précise Christian. « Jazz’n Bruche a été identifié par les institutions comme un événement viable. On aimerait à l’avenir s’occuper d’une salle, d’un lieu à l’année, créer des emplois », rêve tout haut Jaki. Avant de questionner : « Mais est-ce qu’il y a des volontés du territoire ? Du budget ? »
Il rappelle que ce coin d’Alsace a longtemps été « associé au camp de concentration du Struthof ». Avec Jazz’n Bruche, Jaki espèrent rendre de la fierté aux Bruchois en participant à faire rayonner la vallée autrement que par la mémoire des années sombres.

La culture comme lien social
Les deux bénévoles souhaiteraient plus d’événements culturels dans le secteur. Et plus de lieux qui créent du lien social dans ces villages qui pour la plupart n’ont pas de café ni d’endroit où sortir le soir. « Des associations proposent des activités culturelles comme la chorale mais autrement il n’y a rien », se désole Jaki. Il dit à son comparse : « On a un regard biaisé là-dessus parce qu’on s’intéresse à un certain type de musique. Il y a quand même des soirées humour, disco… » Mais que font-ils alors le reste de l’année nos férus de jazz de la vallée ? « On va au club de Jaki ! », conclut Christian.