Artavazd Kachatrian, pianiste Bordelais originaire d’Arménie.
Installé à Bordeaux depuis 2004, Artavazd Kachatrian, pianiste originaire d’Arménie, partage aujourd’hui sa vie entre la capitale girondine et Genève. De la scène à l’enseignement de la musique de chambre, il œuvre à rendre la musique classique plus accessible et entend transmettre un message d’espoir. Premier volet de notre série « Du Monde en Gironde » en 2026.
Au conservatoire de Bordeaux-Jaques Thibaud, Artavazd Kachatrian, pianiste et enseignant, ouvre la porte de sa salle de classe, avec un grand sourire au milieu de sa barbe. Au premier abord, rien ne pourrait laisser penser qu’il est un musicien au parcours de vie et à l’agenda bien rempli.
Né en 1993 à Erevan, la capitale de l’Arménie, dans un contexte post-guerre froide, où l’eau et l’électricité n’étaient disponibles qu’une heure par jour, il explique venir d’une famille de mélomanes. S’il ne se souvient pas vraiment de cette période, ses parents lui ont longuement raconté leur vie en Arménie.
« Pendant cette période difficile, les voisins venaient chez mes parents, et ceux qui étaient musiciens jouaient de la musique. C’était un moment où les gens pouvaient se retrouver, sortir de ce contexte particulier. »
Un moyen pour lui d’être initié à la musique dès son plus jeune âge, mais c’est grâce à ses tantes, professeurs de piano, qu’il découvre réellement ce monde. Dès l’âge de cinq ans, Artavazd joue du piano, il intègre même l’Ecole spécialisée pour les musiciens surdoués Tchaikovsky à 6 ans. Là bas, il joue quatre heures de piano par jour.
« La plupart des musiciens arméniens professionnels viennent de cette école », souligne-t-il.
Il y restera jusqu’en 2004, date de son départ pour la France.
De Bordeaux à Genève
A l’âge de 11 ans, Artavazd quitte l’Arménie pour Bordeaux. Son père, colonel dans l’armée arménienne a quelques soucis, que le musicien ne peut expliquer, et ses parents décident de partir. Pendant deux ans, à cause de son parcours migratoire, qu’il juge « classique », il ne reçoit aucun cours de piano. Pour ne pas perdre ce qu’il a appris à l’école, il cherche des solutions.
« Je jouais du piano dans les magasins de musique ou chez des gens. Ça me permettait plus de me rassurer que de progresser, c’est sûr », s’en amuse-t-il.
A Bordeaux, il va au collège Aliénor d’Aquitaine, qui propose des classes aux horaires aménagés pour le piano, pour lui et pour la danse, pour son frère. Une période difficile, à laquelle il ne parlait pas encore bien le français, mais qu’il évoque avec un sourire.
« Je voulais bien parler français rapidement, ce qui n’est pas possible. Je ne voulais pas trop prendre la parole, alors, pour ne pas me faire engueuler par les profs, j’écrivais dans mon cahier de brouillon, pour montrer que je faisais quelque chose. J’écrivais en arménien, parce que j’avais peur de perdre cette langue, et je racontais ma vie, les choses qui m’étonnais en France. J’ai relu ce cahier et je me suis dit “il est touchant ce gamin”, j’ai du mal à me dire que c’était moi. »
Après son bac au lycée Camille Jullian, où il fait une classe musique, Artavazd fait face à son premier gros échec : il rate le concours d’entrée au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris. Après cela, il explique avoir eu du mal à jouer en public pendant quelques mois.
« C’était inhabituel pour moi, c’était une claque. Mais c’est comme ça qu’on grandit et qu’on voit ses capacités à surmonter les épreuves. »
Artavazd n’en est donc pas resté là. Il étudie au conservatoire de Bordeaux jusqu’en 2012, mais surtout, il est accepté à Paris peu de temps après, dans la classe de la pianiste russe Rena Shereshevskaya, qui a formé et conseillé les plus grands pianistes français. Il y reste 2 ans, puis est accepté en 2015 à Genève, pour être formé par Nelson Goener, pianiste argentin de renommée mondiale.
« Pour Genève, on était 250 pianistes pour 5 places. J’ai fait partie des 5 sélectionnés. »
Aznavour comme modèle
Pendant ses études à Paris, Artavazd a la chance de rencontrer Charles Aznavour, venu voir les résidents de la maison des étudiants Arméniens. Une rencontre qui l’a profondément marqué.
« C’était assez exceptionnel. Il dégageait une aura, il était intimidant, mais il était simple et humain. Je l’ai recroisé à Genève, il se souvenait de moi et il m’a dit cette phrase qui m’a marqué: “j’adore le français parce qu’il permet de jouer avec les mots”, et c’est vrai qu’il aimait s’en amuser », se rappelle-t-il.
Modèle pour les artistes franco-arméniens, Artavazd confie beaucoup s’identifier à Aznavour, ajoutant tout de même que s’il réalisait « ne serait-ce que 0,1% de ce qu’il a fait, ça serait pas mal. »
Pour la mort de l’auteur-compositeur-interprète, le pianiste a d’ailleurs été invité par l’ambassade de France, en Suisse, pour lui rendre hommage. Il a joué devant plus d’une vingtaine d’ambassadeurs et le secrétaire général des Nations Unies. Un grand moment auquel il est fier d’avoir participé.

« La musique c’est quelque qui se partage »
D’abord pianiste solo, avec le temps, Artavazd s’est initié à la musique de chambre, qui consiste à jouer en petit comité, avec des instruments différents.
« Je me suis rendu compte que la musique, c’est quelque chose qui se partage », commente-t-il.
Après avoir fait des concours solo, il a alors commencé à faire des concours en musique de chambre. Le pianiste a été lauréat de chaque concours auquel il a participé, qu’il compte entre 7 et 8.
« Les gens qui ne connaissent pas le monde de la musique se disent que c’est impressionnant, mais ça reste un parcours classique pour devenir musicien professionnel. On est obligé d’être lauréat pour jouer sur scène et gagner en crédibilité. J’ai même vu une étude qui montrait qu’on a plus de chance de devenir footballeur professionnel que musicien professionnel. »
Pour partager la musique, depuis 2019, Artavazd est aussi enseignant au conservatoire de Bordeaux, en musique de chambre.
« La boucle est bouclée. C’est un moyen d’agir en tant qu’acteur culturel à Bordeaux. Cette ville a accueilli ma famille, et c’est très important pour moi de rendre la pareille. »
En tant qu’enseignant, il essaie de montrer à ses élèves qu’il ne faut pas avoir peur de se mettre des objectifs , et de leur apprendre à cultiver la différence. « C’est la différence qui fait qu’on est riche », ajoute-t-il.
Judith, 19 ans, l’une des élèves d’Artavazd, juge qu’il est un professeur très attaché au travail et au progrès, mais qui donne beaucoup de son temps et de son énergie à ses élèves, allant même jusqu’à rallonger les cours de trente minutes s’il le faut.
« Il est très bienveillant, il essaie de nous montrer qu’on arrive toujours à nos fins en travaillant, qu’il faut qu’on se lance, et que ce n’est pas grave si on se trompe. Il m’a beaucoup aidée à préparer mon concours d’entrée aux Conservatoires Nationaux de Paris, notamment sur le mental qu’il faut avoir », explique-t-elle.
« Décoller » les étiquettes de la musique classique
Toujours pour partager la musique, Artavazd souhaite changer les mentalités en « décollant » les étiquettes mises sur la musique classique, qui est dite « ennuyante ». Pour lui, il faut s’adapter au public, se réinventer pour attirer plus de jeunes dans les salles de concert.
« On voit beaucoup de têtes grises ou chauves. On a besoin de rajeunir le public, sinon, dans quelques années, on va jouer devant des chaises vides. »
C’est pourquoi il prend régulièrement la parole pour donner des éléments historiques et des clés d’écoute à ses auditeurs. Selon lui, le public serait davantage attentif après avoir reçu des explications.
Il souhaite aussi démocratiser la musique au travers d’actions, comme le festival Voyage en musique, qui a eu lieu au Garage moderne en juin dernier. Son but, déplacer la musique du monde à Bordeaux, pour la rendre accessible tout en faisant de la ville « le centre du monde », musicalement parlant. Pour ce faire, il fera découvrir aux spectateurs des instruments, des musiciens ainsi que des morceaux qui sont peu connus, mais reconnus. Par exemple, Miqayel Voskanyan, artiste arménien, jouera du Bach avec un tar, instrument, lui aussi arménien, peu connu en France. Un mix « assez inédit », comme le précise le pianiste.
« On permet aux gens de voyager depuis leur siège. On a pas besoin d’être initié à un certain style de musique pour l’apprécier. »
Son choix de réaliser ce festival chez Le Garage moderne n’est d’ailleurs pas anodin. Ce lieu atypique, où l’on peut faire réparer son vélo, sa voiture, ou assister à un spectacle, se prête, selon lui, « très bien » au projet. Pour lui, cela permet de casser les codes et l’idée selon laquelle il faudrait se mettre son 31 pour écouter de la musique classique. Bien qu’il dise ne pas faire de politique, Artavazd veut aussi prôner la paix et la différence.
« En musique de chambre, si on accepte pas la différence, on ne peut pas jouer ensemble. Alors je me dis, pourquoi on ne le fait pas aussi dans la vie ? »
De l’espoir et des projets
S’il ne réalise pas encore complètement le parcours de vie qu’il a effectué, au travers de rencontres, Artavazd a pu constater que son histoire n’était pas tout à fait ordinaire. Désormais, il veut être un exemple de possibilités.
« Je veux donner de l’espoir aux gens, montrer que, même si on est réfugié, que l’intégration n’est pas facile, avec de la persévérance, ont peut faire de belles choses. Quand je regarde en arrière les choses que j’ai faites, je veux rendre la pareille. »
Aujourd’hui, le pianiste partage sa vie entre Bordeaux, où il enseigne trois jours par semaine, et Genève, où il vit et s’entraîne, quand il n’est pas en tournée. Une vie bien remplie, où de nouveaux projets fleurissent sans-cesse, comme une tournée en Arménie, ainsi que des enregistrements.
« Le partage entre enseignement, pédagogie et vie artistique, c’est un rêve que je vis. Chaque semaine est différente, c’est ça qui me fait vivre, parce que j’ai peur de m’ennuyer. Ça me fatigue, mais c’est de la bonne fatigue. Je me prépare depuis que j’ai 5 ans pour avoir cette vie là », conclut-il.
