Published on 21 mai 2026

9 min

Visé par des accusations de violences sexuelles, Gérard Darmon est choisi pour présider le festival de cinéma de La Ciotat

#Pouvoirs #Culture

Politis avait révélé le témoignage de neuf femmes décrivant un comportement « prédateur » de l’acteur, qui avait nié les faits dans un torrent de menaces et d’insultes. À La Ciotat, le choix de cette présidence choque, sauf son programmateur.

Source:

Open link

L’acteur et chanteur franco-marocain Gérard Darmon lors du dîner d’État au Palais royal de Rabat le 29 octobre 2024, dans le cadre d’une visite d’État de trois jours du président français Emmanuel Macron au Maroc.

« J’assume. » La position d’Yves Alion, programmateur du festival du premier film de La Ciotat, qui est prévu du 10 au 14 juin, a le mérite d’être claire. Interrogé sur le choix de confier la présidence du jury à Gérard Darmon, visé par le témoignage de neuf femmes pour des faits de violences sexistes et sexuelles, le cinéphile déplore « le vertige actuel autour de MeToo ». « Ça me gêne qu’on vienne éplucher le CV de tous les gens qui ont un petit nom », ajoute-t-il, en précisant qu’il a pris connaissance de ces accusations seulement après avoir contacté l’acteur de 78 ans. « Il restera président », continue-t-il d’affirmer, au grand dam de nombreux acteurs culturels locaux.

Un choix d’autant plus symbolique que la ville des Bouches-du-Rhône est considérée comme le « berceau du cinéma » – c’est le nom de l’association qui pilote le festival – les frères Lumières ayant tourné dans sa gare le tout premier film du septième art, en 1896. « C’est à vomir », déplore une bénévole de l’Eden-Théâtre, plus vieux cinéma du monde, où le festival prend place chaque année. « On a appris la nouvelle début mai, à une réunion. J’étais choquée. Qu’il ait été jugé ou non, Darmon est visé par des femmes qui disent avoir subi des choses. Il ne faut pas mettre en doute leur parole », s’insurge-t-elle.

Sur le même sujet : Neuf femmes accusent Gérard Darmon de violences sexistes et sexuelles

En effet, parmi les neuf femmes ayant témoigné auprès de Politis, une seule, surnommée Delphine, avait entrepris des démarches judiciaires, en assignant au civil la boîte de production du long métrage Vous êtes jeune, vous êtes beaux, pour lequel elle était assistante en stage. Pour beaucoup des techniciennes qui avaient livré leur récit, le déséquilibre entre la précarité de leur statut et la renommée de l’acteur apparaissait comme une difficulté trop grande pour pouvoir porter plainte.

Delphine, de son côté, affirme que l’acteur, âgé de 70 ans à l’époque quand elle n’en avait que 19, lui aurait proposé « d’aller chez [lui] » pour « faire l’amour ». Après son refus, le comportement « mielleux » de Gérard Darmon, caractérisé par « des bises au coin de la bouche », aurait changé radicalement. « Il me parlait extrêmement mal. Il me disait ‘bonjour chienne, tu préfères que je t’appelle chienne ou petite cochonne ?’ »

Comportements déplacés

La jeune femme, tout juste majeure, s’était confiée à plusieurs techniciennes qui relataient, elles aussi, des « gestes tactiles et des comportements déplacés ». L’une d’entre elle avait vécu une attitude comme une allusion sexuelle. Une autre avait vu l’acteur poser sa main entre ses cuisses pour lui dire bonjour. Delphine, à l’époque, avait arrêté son stage en plein tournage, accusant la production de ne pas l’avoir protégée.

Interrogé sur son comportement lors du tournage du film, Gérard Darmon avait ironisé : « Oui, chienne, bien sûr. J’ai dû lui dire ça, c’est probable. Mais j’ai dit “chienne”, tout court, ou “chienne, va te faire enculer par un chien” ? Ou j’ai dit “viens me sucer” ? J’ai commencé par quoi dans l’insulte ? », avait fait-il mine d’interroger, tempétueux. Avant d’affirmer qu’il ne reconnaissait pas avoir affublé Delphine d’un quelconque surnom.

Sur le même sujet : « Écouter les victimes, c’est une responsabilité humaine immense »

L’acteur a nié aussi avoir eu un comportement déplacé dans toute sa carrière, au cinéma comme au théâtre. De nombreuses techniciennes affirment, pourtant, avoir reçu des remarques sexistes ou des gestes allusifs déplacés, sur les plateaux de tournage ou en loge. « Je sentais que mon corps était épié, scruté », observait l’une d’elle. Plus tard, cette dernière avait reçu un mot de l’acteur sur son carnet où est écrit : « Nous n’avons pas beaucoup parlé, mais moi, je t’ai regardé [sic] quand tu ne le savais pas. Et j’ai bien aimé. À bientôt. Gérard Darmon. »

Sur ce point, ce dernier nous avait répondu : « Qu’est-ce que ça peut te foutre ? Espèce de commère ! Viens me voir en face. » Les techniciennes affirmaient aussi que certaines productions les prévenaient explicitement avant le début du tournage en leur demandant de « faire attention » avec l’acteur.

« On risque de s’en servir contre le festival »

Ces récits, Guy Anfossi, le président de l’association du Berceau du cinéma de la Ciotat, affirme qu’il ne les connaissait pas. « Je n’en ai jamais entendu parler, ça me choque. On risque de s’en servir contre le festival », regrette-t-il. Une découverte contredite par le programmateur Yves Alion, qui indique avoir exprimé « des réserves » à l’association lorsqu’il a appris l’existence des accusations contre l’acteur. « Les membres du Berceau m’ont dit : “On a vu” », affirme-t-il. La directrice de la structure, Catherine Van der Linden, n’a pas répondu à nos sollicitations. (1)

1

Après nos publications, Catherine Van der Linden a fini par nous répondre par l’intermédiaire d’une agence de communication. Si le festival « mesure pleinement la sensibilité et la légitimité des interrogations soulevées dans l’espace public autour des questions de lutte contre toutes les formes de harcèlement », il souhaite maintenir Gérard Darmon comme président du jury. Il n’y a « aucune condamnation judiciaire », argue le festival, qui « reste profondément attaché au respect des personnes, à la liberté de création et à un cadre de dialogue serein et respectueux ».

À La Ciotat, ce choix a jeté un grand froid. Le festival est un événement important pour la ville, qui mise beaucoup sur son histoire intime avec le cinéma dans sa programmation culturelle. Dans la mythique institution de l’Eden-Théâtre, la nouvelle en a donc glacé plus d’un. « J’ai vraiment la haine avec cette histoire. Je ne décolère pas », gronde une habituée des lieux. Informée des accusations portées contre Gérard Darmon, la directrice de l’Eden-Théâtre, Marie-Laure Smilovici n’a pas donné suite après avoir accepté, dans un premier temps, d’échanger.

Sur le même sujet : Le réalisateur David Moreau accusé de viol, une information judiciaire ouverte

Plusieurs personnes du conseil d’administration de l’association qui gère l’Eden sont aussi membres du bureau de l’association du Berceau. Guy Anfossi, président du Berceau, est ainsi le secrétaire du CA de l’Eden. Un microcosme qui contribuerait à empêcher, selon certains, de faire entendre des voix alternatives ou critiques dans la programmation.

Surtout que le festival est perçu comme le point d’orgue du rayonnement culturel de la ville, qui subventionne l’événement à hauteur de 18 000 euros par an. L’élu à la mairie en charge de la culture, Jean-Louis Tixier, n’est autre que le cofondateur du festival, inauguré en 1981. Il pilotait déjà la culture du temps de Patrick Boré, le maire de La Ciotat entre 2001 et 2020. Une double-casquette qui permet d’être toujours entendu au sein du Berceau.

Pas de plainte, pas de problème

Pour autant, les critiques contre le choix de Gérard Darmon ne se sont pas arrêtées au seuil de la mairie. Et pour cause, le nouvel édile, Alexandre Doriol, qui a remplacé son prédécesseur en cours de mandat, signe un éditorial dans la brochure qui présente la 43e édition du festival. Un encart qui est toujours réservé au maire, mais qui, cette année, passe mal auprès de certains.

« L’éditorial a été écrit plusieurs mois avant qu’on apprenne la composition du jury », affirme l’élue en charge des violences intra-familiales, Karine Henry. Elle ajoute que la mairie aurait « pris contact oralement avec les organisateurs pour dire que ce choix n’était pas judicieux ». Ces derniers auraient argué qu’en l’absence de plainte déposée contre l’acteur, le choix ne posait pas problème.

Je sentais que mon corps était épié, scruté.

Une technicienne

C’est aussi cet argument qui est utilisé par une autre membre du jury, la journaliste Martine Laroche-Joubert. « Si Gérard Darmon avait été condamné, cela aurait été différent. Là, on est dans une zone grise », estime-t-elle. Malgré le témoignage de neuf femmes, la reporter indique : « Je sais que la justice est lente, mais j’ai décidé d’y aller. Je ne suis pas sûre d’avoir raison. » Pour Karine Henry, « cet argument juridique est trop facile : quand on connaît le choc psychologique que peuvent causer des violences, c’est dur de porter plainte », explique celle qui a fait le choix de ne pas se rendre au festival.

ZOOM : Vous voulez que Politis enquête ? Contactez-nous sur notre boîte sécurisée

Violences, racisme, abus au travail, corruption, discriminations… Les sujets d’enquête sont nombreux. Et partent toujours d’une information que vous avez en main. Pour la vérifier, l’explorer et la révéler, Politis ouvre une boîte mail où vous pouvez nous écrire de manière totalement sécurisée. Contactez-nous : enquetepolitis[at]proton.me

Tout comme le maire ? Tous les regards des nombreuses voix critiques se portent sur lui. « La seule personne qui peut faire bouger les choses, c’est lui », croit-t-on sur place. Le collectif féministe local, La Collective féministe de la Ciotat a, par ailleurs, écrit une lettre ouverte à la mairie et aux partenaires du festival leur demandant de « mesurer l’impact symbolique et concret de cette mise à l’honneur ». Interrogé, l’édile ne veut pas perturber la programmation du festival, craignant qu’une telle décision puisse être contestée sur le plan administratif.

« Ce serait un droit d’ingérence, et je reste très prudent », avance-t-il, rappelant que le maire n’a pas à interférer sur les choix d’une association. Mais il tient aussi à souligner qu’il ne se rendra pas au festival. « Par souci d’agenda mais, quoiqu’il arrive, je n’y serais pas allé », assume-t-il, précisant qu’il doit échanger avec Guy Anfossi ce jeudi 22 mai dans l’après-midi. Objet de la réunion : Gérard Darmon.

Written by Hugo Boursier

Published on 21 mai 2026

article.similars

#Pouvoirs

À Rezé, la gauche hantée par les fantômes de la fragmentation

Published on 12/03/2026 à 07:00

19 min

Pas de doute, la troisième ville de Nantes Métropole demeurera à gauche, comme c’est le cas depuis 1945. Mais avec qui et dans quel état ? Le mandat a été marqué par le suicide du maire Hervé Neau, la condamnation d’un animateur périscolaire ou une flambée de cambriolages. La liste Rezé Citoyenne menée par l’édile Agnès Bourgeais voit se rouvrir ces derniers jours des fractures issues d’un PS battu en 2020.

Unrestricted access
#News

Epilogue Castelain, procès Degallaix, non‐dits du Canal Seine‐Nord… le rapport d’impact 2025 de Mediacités Lille

Published on 19/11/2025 à 10:19

20 min

Sur les 164 articles publiés par la rédaction lilloise de Mediacités cette année, certains ont fait bouger les lignes, en provoquant l’intervention de la justice, en faisant réagir les élus ou en alimentant le débat public. Des effets qui prouvent, une nouvelle fois, au-delà de la révélation, l’utilité d’une presse d'investigation locale.

Hello 👋

Here is the edition of  

Par Léna Rosada

Le CNRS a des serveurs, une infrastructure et une équipe dédiée à la gestion des données universitaires. Entre impératif d’accessibilité pour partager le savoir et sensibilités des contenus, Next présente Huma-Num, le numérique des chercheur·euses. De son côté, Reflets  questionne nos rapports à la "cybersécurité"  de nos données personelles alors qu'internet n'a jamais été dessiné  pour rendre des informations inaccessibles mais au contraire pour les partager...

Retour en 2010, à la Coupe du monde de football en Afrique du Sud. Et à ce fameux jour où les Bleus ont refusé de descendre du bus... Arrêt sur images commente les partis pris du documentaire Netflix sur la grève des footballeurs, et les conflits entre le sélectionneur Raymond Domenech, l'attaquant Nicolas Anelka et plus largement les joueurs, attisés par le journal L'Équipe.

#Tech

Les fuites massives de données personnelles ne sont pas (plus) un sujet d'inquiétude

Published on 22/05/2026 à 14:53

6 min

L'accident nucléaire est dépassé depuis des lustres. Pas depuis quelques mois, depuis la fin des années 90. Toute votre vie numérique est entre les mains des états et d'entreprises privées qui en font commerce. Ces deux types d'entités en savent plus sur vous que votre partenaire. Maintenant c'est au tour des pirates et du grand public, un autre risque pour votre vie privée. La presse en fait un sujet, ce n'en est plus un. Explications.