Published on 05 octobre 2026

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6 min

« L’Infiltré », premier numéro : une grosse censure et des repompes

#News

Le nouveau bébé du média d'extrême droite Frontières devait bousculer le journalisme et ne céder à aucune pression. Résultat : des plagiats et une capitulation en rase campagne devant Bolloré et le clan Le Pen dès le premier numéro, alors qu'il promettait de dévoiler « la taupe du RN ».

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Capture écran de Frontières

On allait voir ce qu’on allait voir, promettait depuis des semaines le fondateur des médias d’extrême droite Frontières, Erik Tegnér. Son nouveau bébé, l’hebdomadaire L’Infiltré, allait bousculer le monde journalistique – avec l’appui financier, depuis 2025, du groupe Bolloré. Comment ? « Nous avons fait un choix très simple : quand une information est vraie, vérifiée, et d’intérêt public, nous la publions », contrairement aux médias situés à gauche de l’extrême droite, c’est-à-dire Le Canard enchaîné, Le Monde, Libération ou L’Humanité, à en juger par les propos et logos d’une vidéo promotionnelle du 6 septembre. « Nous ne nous couchons pas », martèle dans la même séquence Erik Tegnér. 

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Depuis plusieurs semaines, Erik Tegnér annonçait que L’Infiltré révèlerait, dans son « premier ou deuxième » numéro, qui était la « taupe du RN » – une personne « haut placée » – ayant selon lui alimenté Libération dans le cadre de sa récente enquête à propos de la vie devenue très « bling-bling » de Jordan Bardella. D’interviews en interventions sur les plateaux de CNews ou dans tout autre média lui donnant la parole, il le réaffirmait : non, il ne céderait à aucune pression.

Ils ont tout simplement plagié pas moins de quatre infos dévoilées par La Lettre, sans aucune mention de leur provenance.

O. Bonnaud

Lorsque paraissent les révélations de Mediapart sur les propos antisémites tenus il y a une bonne décennie en privé par Jordan Bardella, Erik Tegnér en remet une couche sur les réseaux sociaux. « Quand on voit les boules puantes que Mediapart balance sur Bardella, une raison de plus de s’étonner que des élus de droite parlent encore à cette presse et les alimentent (sic). C’est la raison pour laquelle nous publierons bien demain le nom de la taupe du RN », lance-t-il, bravache et « en toute indépendance », le 28 septembre. Vous n’avez pas compris ? « L’Infiltré a fait une promesse : tout vous dévoiler », martèle encore Erik Tegnér dans une vidéo promotionnelle diffusée sur YouTube. « Nous sommes tout simplement hermétiques aux pressions. »

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Au soir du 29 septembre, le premier numéro de L’Infiltré « dévoile » – outre l’anniversaire de Marion Cotillard – un chapelet d’informations pas du tout cachées puisque déjà publiées au fort peu discret Journal officiel de la République française. Il révèle aussi quantité de choses piochées dans des enquêtes journalistiques publiées par Marianne, France Inter ou Le Monde, note la journaliste Tris Acatrinei, fondatrice du média spécialiste de la vie parlementaire Projet Arcadie.

« Ils ont tout simplement plagié pas moins de quatre infos dévoilées par La Lettre, sans aucune mention de leur provenance », proteste, moins amusé, le rédacteur en chef de l’ex-Lettre A Octave Bonnaud. « À ce niveau-là, il ne s’agit pas de journalistes tête en l’air qui auraient oublié de regarder si leur info était sortie, ou non, dans un autre média. Pour remplir leurs colonnes, Jules Torres [le rédacteur en chef soupçonné par Libération d’abuser de ChatGPT, NDLR] et son équipe ont tout simplement décidé de piquer celles des autres. »

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De la grande révélation annoncée avec tambours et trompette, il ne reste par contre rien du tout, même pas un mot de la rédaction dans ce premier numéro afin d’expliquer cette étrange absence. Pour savoir ce qu’il s’est passé, il ne fallait pas lire L’Infiltré, mais le compte sur X du rédacteur en chef de Frontières. Le 29 septembre, une heure après la mise en ligne du premier numéro de L’Infiltré, « la direction » du nouveau média signe un communiqué exposant avoir « décidé de ne pas révéler » l’identité de la « taupe » du RN « liée à l’article publié par Libération » suite à la « cabale déclenchée par Mediapart ». Pourquoi ? Afin d’éviter que ces révélations « viennent nourrir ce feuilleton médiatique d’extrême gauche ou soient détournées pour servir son offensive ».

« Ils ont capitulé »

Dans la soirée, le journaliste spécialisé Clément Garin commente, et conteste, la version de L’Infiltré : « Ils ont capitulé après une journée de négociations avec le clan de Marine Le Pen et les coups de pressions reçues des heures durant pour protéger le proche collaborateur de la candidate. La Une, prête, a été jetée à la poubelle à 20 heures. 20 heures. C’est tard pour une décision prétendument réfléchie. »

Cette couverture a été abandonnée à la dernière minute après une intervention de Serge Nedjar, directeur général de CNews.

C. Garin

Le lendemain, jeudi en fin de matinée, l’émission 100 % Frontières est diffusée par CNews sans Erik Tegnér – qui la coprésente habituellement. Dans la foulée, le nouveau média créé par Clément Garin, CGTV, explique pourquoi : « Il a décidé de se retirer temporairement de l’antenne pour manifester son opposition à un arbitrage éditorial imposé à son média », en l’occurrence le fameux scoop qui devait faire la couverture du premier numéro de L’Infiltré. 

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« Cette couverture a été abandonnée à la dernière minute après une intervention de Serge Nedjar, directeur général de CNews », poursuit l’article signé de Clément Garin. « La direction de CNews aurait voulu éviter une confrontation avec l’entourage de Marine Le Pen, qui aurait envisagé de boycotter la chaîne à l’approche de l’élection présidentielle et de privilégier BFMTV et LCI. » Cet « arbitrage éditorial » que l’on qualifierait plutôt de grossière censure actionnariale sur fond de pressions politiques apporte, dès le premier numéro, la preuve éclatante que le « choix très simple » de « publier » l’information n’est finalement pas si simple que ça. En particulier quand l’actionnaire s’appelle Bolloré, et que le parti politique est le Rassemblement national. 

Written by Loris Guémart•

Published on 05 octobre 2026

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