Manifestation de soutien au peuple palestinien le 30 août 2025, à la veille de la cérémonie d’ouverture de la 82e édition du Festival du film de Venise, en août 2025.
L’affaire Barbara Butch, après le débat autour du film Oui de Nadav Lapid, confirme que le boycott est une arme redoutable, et pas seulement pour ceux qui en sont la cible. Ce devrait être banal de le dire, mais un acte se juge à ses conséquences. L’opération conduite au mois de juillet par des militants se réclamant de la cause palestinienne n’a pas seulement eu pour effet d’interrompre violemment le concert de la DJ Barbara Butch à Grenoble, elle est revenue en boomerang à la face de ses initiateurs et de ses commanditaires, en l’occurrence la section locale de LFI, allant jusqu’à éclabousser les responsables nationaux de cette organisation. Elle a permis le déploiement habituel d’un procès en antisémitisme, notamment sous la plume de Gabriel Attal, sorte de porte-parole officieux du Crif. Elle a contraint plusieurs figures de la gauche à prendre heureusement leurs distances avec cette action.
Il nous faut dénoncer le blocage idéologique qui protège le gouvernement israélien, et qui renvoie à notre propre paysage politique.
C’est pour éviter cette dérive et cette récupération que les partisans du boycott doivent se garder de tout essentialisme. On n’est jamais coupable d’être israélien ou juif. C’est bien pourquoi l’autre appel au boycott, qui a visé le cinéaste Nadav Lapid, est très problématique. Pourquoi devrait-il être boycotté ? Parce qu’il est israélien ou parce qu’il a reçu 12 % du financement de son film de l’Israël Fund, entité indépendante de l’État ? D’autant, comble de l’ironie, que Lapid a fait appel à ce fonds parce que l’Union européenne lui avait refusé la moindre subvention au prétexte à peine voilé que son film était trop anti-israélien.
Mais ces choses étant dites, il faut rappeler que les appels au boycott sont surtout l’œuvre de l’irréprochable mouvement BDS (1), en substitut à la faillite des États. Ces dernières semaines, nous sont parvenus les appels déchirants de familles palestiniennes encerclées par des hordes de colons fanatiques qui tuent, brûlent et pillent, et qui installent autour des villages un véritable blocus. Mais la conscience universelle, celle en tout cas qui devrait habiter les grandes capitales, est sourde à cette détresse. On aurait tort de croire à une simple et coupable indifférence. Et c’est ici qu’il nous faut dénoncer le blocage idéologique qui protège le gouvernement israélien, et qui renvoie à notre propre paysage politique. C’est le refus de voir l’évolution d’Israël pour ce qu’elle est réellement.
Boycott, Désinvestissement, Sanctions, lancé en 2005 à l’initiative de 170 organisations civiles palestiniennes.
Dans un remarquable article d’Haaretz, le journaliste David Issacharoff a poussé l’analyse jusqu’à ses conséquences ultimes (Haaretz du 12 août). Pour lui, le plus grand parti politique israélien, le Likoud de Netanyahou, « n’alimente pas l’extrême droite », comme il est dit fréquemment dans nos médias, « il est l’extrême droite ». Et « la transformation du Likoud, poursuit le journaliste, est la transformation d’Israël ». Et, dit-il encore, ce glissement a entraîné les rivaux de Netanyahou à évoluer « de concert avec lui ». D’où cette conclusion : la dénonciation exclusive du fasciste Ben Gvir, voire les sanctions prises à son encontre, et le vocabulaire réprobateur dont Macron et Barrot ne sont pas avares sont les formes ultimes de la complicité avec Israël.
La droite française, de plus en plus alignée sur l’extrême droite, trouve avantage à soutenir Israël, locomotive d’une extrême droite mondialisée.
Les pogroms contre les villages palestiniens de Cisjordanie, la recolonisation massive et meurtrière de Gaza (1 200 morts depuis le prétendu cessez-le-feu d’octobre 2025), c’est la politique même d’Israël. C’est pourquoi seules des sanctions économiques, et un boycott à l’instar de celui qui fit plier l’Afrique du Sud à l’époque de l’apartheid, peuvent faire céder le fascisme israélien. Les États-Unis étant ce qu’ils sont, c’est l’Union européenne, et en son sein Paris et Londres, qui devrait prendre des mesures sans prétexter du refus allemand. Il faut saluer à cet égard la tribune d’anciens diplomates français et britanniques (Le Monde du 22 août).
Mais le mal est très profond. La droite française, de plus en plus alignée sur l’extrême droite, trouve avantage à soutenir Israël, locomotive d’une extrême droite mondialisée. On espère tout juste à Paris que les élections israéliennes du 27 octobre installeront une majorité qui rendra un peu moins visible une politique d’expropriation, quand ce n’est pas d’extermination, soutenue hélas par une majorité d’Israéliens. Mais c’est David Issacharoff qui a raison. Il ne s’agit plus seulement de Ben Gvir, ni même seulement d’interdire le commerce avec les colonies juives, mais de frapper la politique d’un gouvernement en tant que telle. C’est bien pourquoi le boycott doit rester irréprochablement politique.