Published on 05 novembre 2025

•
5 min

Mamdani, la gauche qui réconcilie radicalité et réel

#News

L’élection de Zohran Mamdani à la mairie de New York relève du séisme politique. Dans la ville la plus chère du monde, bastion du capitalisme financier, les nombreux électeurs ont porté au pouvoir un maire issu de la gauche de gauche, musulman, cible d’une campagne d’islamophobie médiatique jusqu’en France. Au-delà du symbole, cette victoire incarne le retour d’une gauche concrète et populaire.

Source:

Open link

Zohran Mamdani lors d’une réunion à New York, le 11 novembre 2024.

Zohran Mamdani, 34 ans, fils d’immigrés ougandais d’origine indienne, a remporté le 4 novembre 2025 la mairie de New York. Premier maire musulman, premier Sud-Asiatique à ce poste, il a battu l’ancien gouverneur Andrew Cuomo et le républicain Curtis Sliwa. Sa victoire n’est pas un accident électoral, mais un séisme politique : dans la métropole des inégalités extrêmes, un socialiste conquiert la mairie – et avec elle, l’imaginaire d’une autre gauche.

Dans une époque saturée de conflictualité, Mamdani a montré qu’on peut être révolutionnaire sans être invectivant.

Dans un pays où la gauche semblait condamnée à la marginalité, Mamdani n’a pas gagné sur un slogan ni une posture. Il a d’abord remporté une primaire unitaire, réussissant l’exploit de rassembler un camp souvent fracturé. Son programme ? Logement abordable, gratuité des transports publics, fiscalité redistributive, renforcement des services municipaux. Rien d’utopique : du concret, du quotidien. Mais surtout, un ton. Radical dans les idées, modéré dans l’attitude : un style nouveau, désarmant, à contre-courant de la surenchère verbale ambiante. Loin du vacarme partisan, Mamdani a parlé d’écoute, de solidarité, de dignité. Dans une époque saturée de conflictualité, il a montré qu’on peut être révolutionnaire sans être invectivant – qu’on peut transformer sans hurler.

Adversité

Cette réussite, pourtant, s’est construite dans l’adversité. Tout au long de la campagne, Mamdani a subi une offensive islamophobe persistante, relayée jusqu’en Europe. En France, Caroline Fourest, dans Franc-Tireur, le qualifié de « Big pastèque », l’associant sans scrupule aux Frères musulmans ou au Hamas – rien que ça ! – pour avoir défendu le droit du peuple palestinien à l’autodétermination. Un raccourci grossier, mais révélateur. Derrière ces attaques se rejoue un vieux réflexe : disqualifier l’altérité, soupçonner la loyauté, faire de l’islam une menace. Ce n’est pas un incident médiatique, c’est un symptôme : nos sociétés peinent encore à concevoir qu’un élu puisse être à la fois croyant, critique du pouvoir israélien et pleinement démocrate.

Dans les urnes, elle confirme aussi une recomposition profonde : celle d’une polarisation entre métropoles progressistes et périphéries réactionnaires. À New York comme à Paris, à Chicago comme à Lille, la géographie électorale épouse celle des inégalités. Les grandes villes, cosmopolites et diplômées, votent à gauche ; les zones rurales et désindustrialisées se replient sur des figures populistes – Trump, Le Pen, Farage. Rien de neuf, mais la fracture s’aggrave. Mamdani a su tirer parti de ce basculement : il a conquis le vote des classes moyennes précarisées, des jeunes endettés, des travailleurs du service, des minorités ethniques. Ces électeurs, souvent abstentionnistes, ont fait la différence. Sa campagne a redonné voix à ceux qui ne croyaient plus à la politique.

Mamdani n’a pas seulement gagné une mairie : il a rouvert une possibilité.

Depuis la défaite de Kamala Harris, le Parti démocrate semblait sans souffle, prisonnier de ses modérés. Mamdani, soutenu par Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez, rompt avec cette inertie. Il redonne au parti un imaginaire social et populaire, fondé non sur le rejet du populisme, mais sur la justice sociale. Là où la gauche américaine se contentait de défendre les institutions face à Trump, Mamdani propose de les réinventer. Il inscrit sa victoire dans une dynamique plus large : celle d’une gauche municipale qui, de Chicago à Los Angeles, expérimente ce que Washington refuse d’assumer. Peut-être est-ce là le laboratoire d’une recomposition nationale.

Sur le même sujet : États-Unis : face à Trump, les Démocrates peinent à se faire entendre

Pour les gauches d’ailleurs – et notamment la française – cette élection recèle plusieurs leçons. D’abord, celle de l’unité : Mamdani s’est imposé comme le candidat de l’union parmi les démocrates – malgré les réticences jusque dans son camp. Ensuite, un programme lisible et ancré : logement, transport, fiscalité – les besoins concrets plutôt que les incantations. Troisièmement, le style : la radicalité du fond plutôt que l’agressivité du ton. Enfin, la reconquête de l’abstention : des milliers de New Yorkais ont voté pour la première fois, non par fidélité partisane, mais par confiance retrouvée. C’est sans doute là que se joue l’essentiel : transformer la colère en espoir, et l’indignation en action.

Illusion

Transposer la « méthode Mamdani » en France serait sans doute illusoire. Les blocages culturels et politiques y sont plus profonds, les résistances à une gauche digne de ce nom, plus tenaces. Et comme le souligne Fania Noël dans nos colonnes, une figure comme Mamdani y serait sans doute impensable : notre espace public supporte mal qu’un élu racisé, musulman, progressiste et critique d’Israël soit pleinement légitime. Mais au-delà de cette impossibilité, l’élection new-yorkaise trace une perspective. Elle montre qu’une gauche crédible peut renaître en articulant justice sociale, inclusion et exigence écologique, sans céder à la caricature ni au désespoir.

Sur le même sujet : La gauche française s’illusionne en croyant être le reflet de Zohran Mamdani

New York, ville-monde et vitrine du capitalisme, a choisi de croire à la justice sociale. Dans le cœur battant du capitalisme global, un maire socialiste rappelle que la gauche n’est pas condamnée à l’impuissance ni au cynisme. Elle peut redevenir une promesse. Une promesse crédible, joyeuse, intersectionnelle, qui parle du réel et redonne sens au collectif. Mamdani n’a pas seulement gagné une mairie : il a rouvert une possibilité. Et cette possibilité, à l’échelle du monde, mérite d’être prise au sérieux.

Written by Pierre Jacquemain•

Published on 05 novembre 2025

article.similars

#Pouvoirs #International

Élections : à Berlin, « l’amour et la justice ont triomphé de la haine » 

Published on 22/09/2026 à 11:19

•
8 min

Le 20 septembre, dans la capitale allemande, le parti de gauche radicale Die Linke l’a emporté haut la main face aux chrétiens-démocrates (CDU) aux élections régionales. Elif Eralp, fille d’immigrés turcs, en est la figure de proue. Un message politique qui prend un tour symbolique dans une Allemagne où la formation d’extrême droite AfD gagne du terrain dans plusieurs Länder.

Hello 👋

Here is the edition of  

Par Virgil Bauchaud

Les lycéen·nes français·es ne sont pas les seul·es à se mobiliser. Politis nous emmène au Chili, où les jeunes manifestent contre la politique de leur président d’extrême droite, José Antonio Kast. Des programmes socio-éducatifs et 1.800 postes d’enseignant·es sont menacés par le budget 2027. Et là aussi, les lycéen·nes chilien·nes font face à une violente répression policière.

 

Ça pourrait être le début d’une série politique. A Tourcoing, un élu de la majorité a reconnu s’être servi de la vidéosurveillance de la ville pour observer les faits et gestes d’opposant·es insoumis·es mobilisé·es sur les blocus de lycées, raconte Médiacités.

#Extrême droite #International

Au Chili, malgré la répression, les étudiants défient le président d’extrême droite

Published on 08/10/2026 à 11:24

•
8 min

« Président Kast, réfléchissez-y à deux fois avant de vous attaquer au mouvement étudiant », a assené en conférence de presse Darlyn Marilef, porte-parole de l’Asamblea Coordinadora de Estudiantes Secundarios (Assemblée de coordination des lycéens), jeudi 1er octobre, après une importante mobilisation des jeunes dans plusieurs villes du Chili. « Nous savons comment nous organiser et nous mobiliser, et […]

#Racisme

Chez Plus que pro, des milliers de CV triés sur des critères sexistes et xénophobes

Published on 09/10/2026 à 06:00

•
9 min

Depuis plusieurs plateformes d’emploi, l’entreprise alsacienne Plus que pro a trié des milliers de CV sur des critères de genre et d’origine supposée des personnes, à leur insu. Selon des documents de travail et des témoignages que Rue89 Strasbourg a pu recueillir, ce dispositif dénommé Vortex a été utilisé dans le cadre des démarchages de l’entreprise.