Maxime Sirvins
Marine Le Pen ne veut décidément pas qu’un non-Le Pen devienne président de la République. Derrière le récit d’une entente parfaite avec Jordan Bardella, derrière les photographies soigneusement composées d’un tandem indissociable, une vérité politique apparaît : lorsque vient l’heure du choix, elle ne se résout pas à lui céder la place.
Depuis des mois, le Rassemblement national (RN) racontait une histoire. Celle d’un parti enfin institutionnalisé, débarrassé de son caractère dynastique, capable d’assurer sa succession comme n’importe quelle grande formation politique. Jordan Bardella incarnait cette promesse. Il était l’héritier sans être l’héritier de sang. Il était la preuve que le RN pouvait survivre à son nom fondateur. Marine Le Pen vient de démontrer exactement l’inverse. En annonçant qu’elle ira jusqu’au bout de son pourvoi en cassation et qu’elle sera candidate, quoi qu’il arrive, elle suspend désormais toute la stratégie de son parti à son propre calendrier judiciaire.
Elle demande aux siens d’attendre. D’espérer. De croire que les juges se trompent quand ils rappellent le droit. Que les juristes se trompent lorsqu’ils analysent les conséquences possibles de la procédure. Que le temps jouera forcément pour elle. Interrogée ce mardi soir sur TF1 sur l’hypothèse où la Cour de cassation confirmerait sa condamnation, sa réponse tient en deux mots : « Nous verrons. » Deux mots qui résument désormais la stratégie du RN : attendre que le destin judiciaire de Marine Le Pen décide de son destin politique.
Ce n’est plus seulement un pari judiciaire. C’est un pari personnel imposé à toute une famille politique.
Ce n’est plus seulement un pari judiciaire. C’est un pari personnel imposé à toute une famille politique. Mais le plus frappant est ailleurs. Marine Le Pen avait pourtant fixé elle-même les règles. Elle avait expliqué qu’elle ne ferait pas campagne sous bracelet électronique. La justice vient précisément d’en décider ainsi. Et même avec le pourvoi, le risque reste entier. Elle avait surtout assuré qu’elle ne serait jamais un boulet pour son camp. En refusant de passer la main, elle prend le pari exactement inverse.
Officiellement, le RN fera bloc. Il n’a d’ailleurs pas d’autre choix. Mais il serait naïf de croire que les intérêts de Marine Le Pen et ceux de Jordan Bardella sont aujourd’hui parfaitement alignés. Le premier perd, dans cette séquence, la possibilité de s’installer durablement comme recours présidentiel. Le second joue son propre destin politique. Sous le vernis du duo, deux temporalités se télescopent. C’est peut-être là que commence la véritable difficulté du parti d’extrême droite. Depuis quinze ans, Marine Le Pen s’efforce de convaincre que son camp n’est plus une entreprise familiale.
Encore une fois, c’est une Le Pen qui décide
Le premier coup de tonnerre est venu du camp qui se croyait le plus solide.
Pourtant, au moment où cette démonstration pouvait être faite, c’est-à-dire de laisser son dauphin mener la bataille présidentielle, c’est le nom qui reprend ses droits. Une fois encore, c’est une Le Pen qui décide. Une fois encore, c’est une Le Pen qui prétend incarner seule l’accès au pouvoir. L’histoire politique française est pleine de favoris que l’on croyait inarrêtables. François Fillon semblait promis à l’Élysée après sa victoire à la primaire de la droite. Quelques semaines ont suffi à faire voler en éclats ce scénario que tous jugeaient écrit d’avance. La politique déteste les certitudes.
Marine Le Pen vient peut-être de gagner quelques mois. Elle vient peut-être aussi d’ouvrir une crise dont son parti ne mesure pas encore les conséquences. Car une question demeure. Si elle échoue, que restera-t-il de la promesse d’un RN devenu un parti comme les autres ? Et si elle réussit, il ne faut pas sous-estimer la détermination de son électorat qui n’a possiblement que faire des décisions de justice. La présidentielle de 2027 est plus ouverte qu’elle ne l’était hier. Non parce que la gauche aurait déjà trouvé son chemin. Ne désespérons pas Billancourt (1). Ni parce que le centre serait sauvé. Mais parce que le premier coup de tonnerre est venu du camp qui se croyait le plus solide.
Une phrase généralement associée à Jean-Paul Sartre, mais qui remonte en fait à 1913, lors d’une grève chez Renault, et signifiant le risque d’une politique sociale provoquant un durcissement des grèves.