Published on 11 juin 2026

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« Raphaël Glucksmann reconduit une ligne sociale-libérale par la timidité sociale de son programme »

#Pouvoirs

Le sociologue et politiste Philippe Corcuff estime qu’une candidature sociale-libérale pourrait bénéficier d’un espace électoral temporaire en France. Mais considère que la social-démocratie est en crise.

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Meeting de raphaël Glucksmann pour les élections européennes, au Zénith de Paris, le 30 mai 2024.

Ils sont nombreux sur la ligne de départ. François Hollande, Karim Bouamrane, Jérôme Guedj, Bernard Cazeneuve, Raphaël Glucksmann… Dans le couloir de la gauche anti-Mélenchon, les candidats affluent. Le professeur de science politique à Sciences Po Lyon et co-animateur du site libertaire Grand Angle, Philippe Corcuff analyse la crise de la social-démocratie en France et insiste sur les conséquences de la diabolisation mutuelle des forces de gauche.

Au sein de cet espace dit social-démocrate, les candidatures sont de plus en plus nombreuses. Est-ce à dire que la social-démocratie signifie encore quelque chose en France ?

Philippe Corcuff : Il faut mettre l’idée de social-démocratie en perspective. Au départ, l’ensemble du mouvement socialiste est social-démocrate. Mais au moment de la révolution bolchévique, il y a une rupture entre communistes et sociaux-démocrates. Ces derniers sont pour la rupture avec le capitalisme, mais s’opposent aux tendances autoritaires du bolchevisme. En 1959, la social-démocratie allemande, lors du congrès de Bad Godesberg, amorce un tournant. Elle n’est plus pour la rupture avec le capitalisme, mais veut imposer un compromis social au sein du capitalisme.

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À partir des années 1980, cette ligne est battue en brèche. Ces forces prennent peu à peu un virage social-libéral, c’est-à-dire qu’elles ne veulent plus imposer un compromis social au capitalisme mais vont participer au détricotage néolibéral de l’État social sous une forme plus soft que la droite. Donc il faut distinguer la social-démocratie du social-libéralisme. Or, l’espace qu’on appelle aujourd’hui social-démocrate est un espace social-libéral. Et cet espace politique n’est jamais revenu sur son virage. Le Parti socialiste (PS) n’a jamais été clair là-dessus, même si ses responsables critiquent plus ou moins la période Hollande et ne remontent pas jusqu’au tournant de 1983. Ce n’est pas remis en cause non plus par Raphaël Glucksmann, une figure en périphérie du PS.

Existe-t-il un espace politique pour cette ligne ?

Pour ces forces, le problème est que le projet social-démocrate a échoué à partir du moment où elles ont rallié le néolibéralisme. En fait, ce pôle vit une crise structurelle. Il n’est plus en mesure de faire prédominer son ADN historique en s’enlisant dans le néolibéralisme. C’est l’une des crises principales que connaît la gauche avec celle du pôle communiste pour cause de stalinisme. Cet espace historique n’a plus d’identité propre. Cette histoire politique est en bout de course et de larges secteurs du « peuple de gauche » en ont pris progressivement conscience.

Dans les candidatures qui se présentent au sein de ce pôle, personne n’incarne une nouvelle gauche.

Néanmoins, s’il n’y a plus d’espace social-démocrate à proprement parler, un espace électoral pour ses incarnations peut perdurer à gauche, éventuellement via des compromis avec le centre, un espace qui peut gagner, de façon temporaire, si une candidature sociale-libérale arrive au deuxième tour et bénéficie du front républicain face à l’extrême droite. Mais ce n’est pas le plus probable aujourd’hui. Il faudrait plutôt inventer une nouvelle gauche, une gauche du XXIe siècle, que je nomme, après le double échec communiste et social-démocrate, « post-socialiste » (1). Cependant, dans les candidatures qui se présentent au sein de ce pôle, personne n’incarne une nouvelle gauche, personne ne critique le tournant social-libéral de la social-démocratie.

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Dans Les Tontons flingueurs de la gauche (Textuel) écrit en 2024 avec Philippe Marlière, vous adressez des critiques à Jean-Luc Mélenchon, Fabien Roussel, François Ruffin ou François Hollande. Raphaël Glucksmann ne figure pas dans le livre. Considérez-vous qu’il soit aussi un tonton flingueur ?

Oui, il en fait partie. Il reconduit une ligne sociale-libérale par son silence et la timidité sociale de son programme. Par ailleurs, il participe au confusionnisme idéologique qui affecte ce pôle. Dans son livre, il parle de fierté nationale, de la grandeur de la France, il veut reprendre l’idée de nation à l’extrême droite, en se déplaçant par rapport à l’image de solidarité internationale qu’il avait acquise.

En donnant une telle importance aux affects nationaux dans leur pré-campagne, Glucksmann ou Ruffin légitiment un peu plus la centralité politicienne du RN.

Tenter de battre l’extrême droite sur ses thèmes, est-ce une stratégie inefficace ?

C’est trop tard. Dans le ciel pur des idées, il peut y avoir un usage progressiste du thème national, mais guère dans le contexte actuel… En 43 ans, depuis son émergence électorale lors de l’élection municipale de Dreux en 1983, le Front national-Rassemblement national (FN-RN) est progressivement devenu hégémonique sur le terrain du « national » avec une acception nationaliste et xénophobe. Et c’est même devenu aujourd’hui la première organisation politique en France ! Il n’est guère envisageable d’imposer dans l’immédiateté d’une campagne présidentielle une lecture ouverte de la nation face au poids de cet héritage historique.

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En donnant une telle importance aux affects nationaux dans leur pré-campagne, tant Glucksmann que Ruffin d’ailleurs, légitiment un peu plus la centralité politicienne du RN. N’oublions pas que plusieurs personnalités ont déjà essayé par le passé de concurrencer l’extrême droite sur ce terrain, comme Jean-Pierre Chevènement il y a plus de vingt ans, Nicolas Sarkozy et l’identité nationale, ou Arnaud Montebourg avec le « made in France ». Et c’est ce que fait aujourd’hui Raphaël Glucksmann. C’est du calcul politicien à court terme et hors sol, qui arrive bien après la bataille. Cela ne peut que renforcer de manière confusionniste la dérive nationaliste des débats publics.

L’un des enjeux principaux de la gauche, c’est d’inventer un nouvel imaginaire.

Jean-Luc Mélenchon comme Raphaël Glucksmann font la même analyse : il existerait deux gauches qui ne peuvent pas s’entendre idéologiquement. Est-ce le retour des deux gauches irréconciliables ?

La Nouvelle union populaire, écologique et sociale (Nupes) et le Nouveau Front populaire (NFP) ont existé. Donc ce n’est pas impossible de trouver des points de convergence. Des accords ont aussi existé entre les communistes et les sociaux-démocrates autour du programme commun de 1972. Il n’y a rien d’irréconciliable. Cependant, aujourd’hui, l’un des enjeux principaux de la gauche, c’est d’inventer un nouvel imaginaire après l’effondrement historique des deux pôles qui ont dominé la gauche au XXe siècle, le pôle communiste et le pôle social-démocrate. Et ni Raphaël Glucksmann ni Jean-Luc Mélenchon n’incarnent ce renouveau.

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Nous assistons à des bricolages autour de deux personnalités dans l’immédiateté d’appétits électoraux. C’est plutôt le signe de la mort intellectuelle de la gauche, en tant que projet d’émancipation. Même s’il n’est pas impossible que l’un ou l’autre, en fonction des circonstances, par un sursaut face au RN, gagne la présidentielle.

Il faut éviter de nourrir les hésitations quand il faudra mettre un bulletin contre le RN dans l’urne au second tour.

Entre les insoumis et Raphaël Glucksmann, il y a aussi une divergence stratégique. Jean-Luc Mélenchon souhaite mobiliser le quatrième bloc, celui des abstentionnistes, quand Raphaël Glucksmann souhaite plutôt un compromis avec le centre. Est-ce une stratégie efficace ?

Pour les deux candidats, ce sont des tactiques à court terme. Souvent, les hommes politiques croient qu’ils gagnent grâce à leurs tactiques, mais les tactiques des autres candidats influent aussi beaucoup ainsi que le nombre de candidats. Toutefois, le problème principal, c’est d’éviter ce qui est le plus probable : la victoire du RN. Face à ce risque, il faudrait que ces forces de gauche soient capables, dans leurs concurrences, de ne pas passer leur temps à se diaboliser mutuellement. Cette diabolisation pourrait réussir à casser la frontière symbolique qui existe entre l’extrême droite et le reste des forces politiques, le plus proche devenant presque aussi maléfique que le RN.

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Cela pourrait renforcer la possibilité de la victoire de ce dernier. Or, par exemple, s’il y a bien des stéréotypes islamophobes au sein de la gauche dite « républicaine » qui soutient Glucksmann et des stéréotypes antisémites dans les discours mêmes de Mélenchon, leurs programmes respectifs ne sont pas organisés autour d’une vision raciste comme celle du RN. Demeurons critiques, mais pas diabolisateurs, à moins de nous pousser nous-mêmes vers le précipice ! Il faut éviter de nourrir les hésitations quand il faudra mettre un bulletin contre le RN dans l’urne au second tour.


Written by Lucas Sarafian•

Published on 11 juin 2026

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