Après des pressions de l’administration Trump, Apple a supprimé de son magasin d’applications des applications permettant de signaler la présence de l’ICE, les services d’immigration étatsuniens qui, avec leurs 20 000 fonctionnaires, font des interventions musclées dans le pays depuis le retour de Donald Trump au pouvoir.
Mise à jour le 6 octobre à 10h50 : Selon 404 Media, Google a aussi supprimé de son magasin d’application Red Dot, une appli qui permet, comme ICEBlock, de signaler la localisation d’interventions des agents de l’ICE. Google a confirmé à nos confrères avoir supprimé plusieurs applications, affirmant l’avoir fait parce qu’elles partageaient la localisation de ce que Google considère comme un groupe vulnérable récemment victime d’actes violents.
ICEBlock est une application, créée par le développeur Joshua Aaron, qui permet à ses utilisateurs de signaler collectivement la présence des agents de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE). Disponible depuis avril dernier sur l’Apple Store, l’entreprise à la pomme vient tout juste de la retirer de son magasin d’application.
« Nous avons contacté Apple aujourd’hui pour leur demander de retirer l’application ICEBlock de leur App Store, et Apple l’a fait », a déclaré la procureure générale des États-Unis, Pam Bondi, à Fox Business.

Une application qui embête l’administration Trump depuis le printemps dernier
En mai dernier, Slate expliquait que c’était une application « atypique à bien des égards : elle est disponible en téléchargement uniquement sur iPhone, elle ne nécessite pas de compte officiel ni aucuns frais, elle prétend ne collecter aucune information sur les utilisateurs et ne propose aucune publicité avec pixel de tracking ».
Plus tard, 404 Media expliquait que des chercheurs avaient vérifié que l’application protégeait bien les données de ses utilisateurs. Sur le site de l’application, Joshua Aaron précisait que c’était parce qu’il n’arrivait pas à atteindre le même niveau de protection de l’anonymat qu’il n’avait pas sorti de version Android.
En juillet déjà, Wired soulignait que Pam Bondi se montrait particulièrement virulente contre Joshua Aaron lui-même. « Nous le surveillons », déclarait-elle au micro de Fox News, « et il ferait mieux de faire attention ».
Wired avait aussi interrogé plusieurs spécialistes du droit étatsunien qui critiquaient la volonté de l’administration Trump de s’en prendre à l’application et à son développeur. Pour eux, ICEBlock était couverte par la liberté d’expression : « c’est un principe fondamental et incontestable du Premier amendement », affirmait par exemple Alex Abdo, directeur du contentieux au Knight First Amendment Institute de l’université Columbia.
L’accusation d’être un outil pour attaquer les agents
Mais ces derniers jours, les autorités étasuniennes ont pris un autre angle d’attaque contre l’application. En effet, le 24 septembre, un individu a tiré sur trois personnes détenues au centre de rétention de Dallas de l’ICE. Comme l’indiquait NBC, deux d’entre elles ont été blessées et une autre tuée.
Kash Patel, nommé directeur du FBI par Donald Trump en février dernier, a donné, selon USA Today, des informations sur l’historique Internet du tireur et notamment qu’il utilisait des « applications qui suivaient la présence d’agents de l’ICE », sans citer ICEBlock. En effet, si elle est la plus connue, elle n’est pas la seule à proposer de faire ce genre de suivi crowdsourcé des agents de l’ICE.
Interrogé par USA Today le 25 septembre dernier, Joshua Aaron jugeait farfelu que les signalements d’agents de l’ICE aient, de façon directe, conduit à la fusillade : il aurait fallu, selon lui, que quelqu’un déduise de l’opération de l’ICE qu’ils allaient rentrer ensuite aux bâtiments de l’agence où ont eu lieu les tirs (qui, rappelons-le, ont touché des personnes détenues).
À ce même média, Joshua Aaron assurait qu’il avait pensé son application pour purger les données toutes les quatre heures pour qu’aucune analyse prédictive permette d’anticiper les mouvements des agents de l’ICE. Il en profitait pour glisser qu’ICEBlock avait 1,1 millions d’utilisateurs actifs. Et il affichait sa confiance dans ses capacités de défendre son application en justice : « Je dispose d’une équipe juridique formidable, et il serait absurde qu’ils essaient de faire quoi que ce soit pour mettre fin à cette affaire », expliquait-il, ajoutant : « il ne leur reste donc plus qu’à faire des déclarations théâtrales et à essayer de m’intimider ».
Apple cède et revoit l’évaluation de l’application
Si Joshua Aaron se montrait prêt à protéger son application, c’est Apple qui a finalement cédé. La procureure générale des États-Unis, Pam Bondi, a affirmé, selon Fox Business, que « ICEBlock est conçue pour mettre en danger les agents de l’ICE simplement parce qu’ils font leur travail, et la violence contre les forces de l’ordre est une ligne rouge intolérable qui ne peut être franchie ».
Apple a ensuite déclaré à 404 Media comme à Fox Business : « Nous avons créé l’App Store afin qu’il soit un endroit sûr et fiable où découvrir des applications. Sur la base des informations que nous avons reçues des forces de l’ordre concernant les risques liés à ICEBlock, nous avons supprimé cette application et d’autres applications similaires de l’App Store ».
« Je suis extrêmement déçu par les mesures prises aujourd’hui par Apple. Capituler devant un régime autoritaire n’est jamais la bonne décision », explique Joshua Aaron à 404 Media. « ICEBlock n’est pas différent des radars participatifs, que toutes les applications cartographiques notables, y compris l’application Maps d’Apple, mettent en œuvre dans le cadre de leurs services de base. Il s’agit d’un discours protégé par le premier amendement de la Constitution des États-Unis », rappelle-t-il.
Selon l’email envoyé par Apple à Joshua Aaron qu’a pu consulter 404 Media, l’entreprise affirme avoir réévalué l’acceptation de ICEBlock sur l’Apple Store et décidé qu’elle était en contradiction avec le point des App Review Guidelines sur le « contenu diffamatoire, discriminatoire ou malveillant, y compris les références ou commentaires sur la religion, la race, l’orientation sexuelle, le genre, l’origine nationale/ethnique ou d’autres groupes ciblés, en particulier si l’application est susceptible d’humilier, d’intimider ou de nuire à une personne ou à un groupe ciblé », « car son objectif est de fournir des informations sur la localisation des agents des forces de l’ordre qui peuvent être utilisées pour nuire à ces agents individuellement ou collectivement ».
Joshua Aaron a expliqué à 404 Media qu’ « Apple a déclaré avoir reçu des informations des forces de l’ordre selon lesquelles ICEBlock servait à nuire aux agents des forces de l’ordre. C’est évidemment faux ».
ICE aura accès à des milliards de données de centaines de millions de téléphones
Quelques jours avant, 404 Media avait découvert que l’ICE avait, de son côté, acheté l’accès à un outil de surveillance qui lui permettait de connaître les données de localisation de centaine de millions de téléphones mobiles. Ces données sont mises à jour tous les jours et l’outil permet à l’ICE « de rechercher à la fois dans des masses de données de localisation et dans des informations provenant des réseaux sociaux ».
Un document consulté par 404 Media montre également que l’ICE prévoit d’utiliser à nouveau les données de localisation collectées à distance à partir des smartphones des personnes, après avoir précédemment déclaré avoir mis fin à cette pratique.
Bien que caviardé, il évoque des licences pour des produits Tangles et Webloc, auparavant géré par la société israélienne Cobwebs, et depuis commercialisés par Penlink, qui « exploite une plateforme de données propriétaire pour compiler, traiter et valider des milliards de signaux de localisation quotidiens provenant de centaines de millions d’appareils mobiles, fournissant à la fois des analyses judiciaires et prédictives ».
