Published on 25 février 2026

5 min

Comment Rue89 Lyon a traité la mort de Quentin Deranque

#Extrême droite #Médias

En première ligne de l'actualité, Rue89 Lyon a proposé une couverture très complète de la mort, lors d'un affrontement avec des antifascistes, du militant nationaliste. Pierre Lemerle, directeur de la publication et journaliste, revient pour La Presse libre sur ce travail éditorial.

La Presse libre : Quentin Deranque est mort le samedi 14 février. Comment Rue89 Lyon s’y est pris face à cette actualité inédite ?  

 

Pierre Lemerle : Notre premier réflexe a été de revenir à une couverture très factuelle de l’évènement. C’était aussi parce qu'il y avait énormément d'interprétations peu fiables qui circulaient sur les réseaux sociaux. Puis très vite, on s'est posé des questions sur plusieurs points. D’une part, on sentait bien qu'il y avait un récit médiatique qui s’installait et qui mettait l’accent sur les violences de l’extrême gauche, mais sans parler des spécificités du contexte lyonnais.

D’autre part, qu’il fallait analyser la situation au regard de ce que l’on savait. Les médias nationaux disent partout "Lyon, capitale de la violence politique". Ils ne veulent pas trop se mouiller, c'est une formule peu risquée. On ne dit pas assez qu'on est la capitale de l'extrême droite radicale. C'est un phénomène historique qui remonte aux années 30. La Jeune Garde (collectif antifasciste lyonnais ) est née en 2018, en réponse à ça. Ce qui rejoint le travail qu'on mène depuis quinze ans. Et notamment une longue enquête qu'on a publiée en octobre sur la propagation et la vie des groupuscules d'extrême droite sur la ville. On a réussi à recenser qu'en quinze ans sur Lyon, il y a eu 102 actes de violence ou d'agressions liés à l'extrême droite radicale de 2010 à 2024. Il y a aussi eu une latence du côté des pouvoirs publics, qui n’endiguaient pas le problème. Par exemple le groupuscule Les Remparts n’a été dissous qu’en 2024 ; et des locaux d’extrême droite sont restés 15 ans dans le Vieux Lyon avant d’être fermés. C’est pourquoi face à l’émotion que provoque ce type de sujet, c’est important de rester proche des faits, de ne pas excuser ce qui s'est passé, mais en cherchant à en comprendre les raisons.

Mais on n'oublie pas non plus de se poser des questions sur ce que ça implique à gauche : c’est un séisme politique grandement récupéré par l’extrême droite, mais qui soulève beaucoup de questions sur la gauche. Et pour un média engagé comme nous, c'est important de se poser ces questions. J’ai fait un article sur les réactions des militants de gauche … mais pratiquement personne ne voulait parler. C'est parce que le climat est inflammable à gauche à cause des alliances des Insoumis (LFI ). Mais aussi parce qu'il y a des noms d'adjoints ou d'élus à la Ville de Lyon qui sont passés sur les médias d'extrême droite, par exemple sur Frontières. Ces élus craignent que des mecs énervés aillent les chercher chez eux. Ils refusent de nous parler à visage découvert. C'est une crainte alimentée par la "sphère Bolloré" et qui fait monter une pression localement.

 

Et concernant la couverture de la manifestation de samedi en hommage à Quentin Deranque ?

 

On a fait ce qu'on appelle un peu du faf-watch et de l’identification : on regarde les profils et on compare avec les informations qu'on a. Là-dessus, notre connaissance de l’extrême droite radicale à Lyon aide bien.

Par exemple, dans les organisateurs de la manif de samedi, on a identifié Eliot Bertin. C’est le fondateur d'un groupuscule d’extrême droite aujourd'hui dissous, Lyon Populaire,
qui faisait énormément le coup de poing à Lyon. On le retrouve dans l'attaque du lieu culturel la Maison des Passages, qui a eu lieu en 2023.

On a aussi observé les prises de parole de celui qui se présentait comme le colocataire de Quentin Deranque, qui a montré sa tête un peu dans tous les médias pour présenter quelqu'un de gentil etc., mais qui a quand même été condamné par un tribunal pour enfants pour une bagarre entre antifascistes et extrême droite. Donc on n'est pas non plus sur un enfant de chœur.

Et enfin, localement on a une députée RN qui s’appelle Tiffany Joncour, qui a été élue lors des dernières législatives et qui est mariée à Maxime Gaucher, un ancien hooligan de Saint-Étienne qui est passé par le groupe néofasciste la Mezza Lyon. Il a été condamné pour violences, dont certaines commises contre un photojournaliste et des policiers en marge de La Manif pour tous.

 

Dans ce contexte, pouvez-vous exercer votre métier sereinement ?

 

Concrètement, on reçoit très souvent des menaces. Ma collègue Marie Allenou en a reçu quelques-unes depuis la mort de Quentin Deranque. Pour l'instant ça reste mesuré, pas plus que d'habitude. Mais en 2017 un des cofondateurs de Rue89 Lyon, Laurent Burlet, avait dû porter plainte parce que des jeunes étaient descendus en bas de chez lui pour taguer sur la prote « On sait où t’habites » avec des symboles fascistes.

Lyon n'est pas Paris, ça reste une ville à taille humaine. On peut se croiser, se reconnaître. L'ambiance globale c'est que la période est propice pour l'extrême droite politiquement. Ces quinze dernières années l’extrême droite politique s’est renforcée, comme le RN. Et même si eux n’ont pas intérêt à ce que ça dégénère, certains ont annoncé une vengeance. Les journalistes indépendants sont une cible de choix.

 

> Pour aller plus loin, l'émission d'Arrêt sur images : "Mort de Quentin Deranque, guerre des mots, guerre des images"
(Abonné·es, vous pouvez pour rappel vous connecter grâce à LPL sur le site d'Arrêt sur images avec le même identifiant et le même mot de passe)

 

Written by Léna Rosada

Published on 25 février 2026

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