Published on 16 septembre 2026

23 min

"L'IA va tous nous tuer" : anatomie d'une faillite journalistique

#Tech #Médias

Piratage informatique par une "civilisation" de machines, prophétie apocalyptique d'un "lanceur d'alerte" d'OpenAI et Anthropic, probabilités d'extinction... la semaine dernière a encore été un grand moment de panique médiatique autour de l'IA. Au plus grand plaisir de l'industrie.

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Quotidien, jeudi 10 septembre, 20h et quelques. La France dîne, mais ce qu'elle entend sur le plateau va bientôt lui couper l'appétit. Yann Barthès et ses chroniqueurs reçoivent Stéphane Jourdain, rédacteur en chef du numérique chez France Inter, et Raphaël Grably, ex-chef du service tech de BFM, désormais grand reporter, pour parler intelligence artificielle. Ou plutôt de la possibilité d'une IApocalypse, un scénario où les machines intelligentes de la Silicon Valley extermineraient l'humanité. Rien que ça. 

À l'origine de la panique : un thread X catastrophé de Jacob Coxon, ex-employé d'OpenAI et Anthropic qui affirme, le 9 septembre, que ses (ex-)employeurs "foncent vers la superintelligence auto- récursive et jouent avec nos vies", et qu'il est grand temps de flipper. 164 millions de vues plus tard, Coxon est bombardé "lanceur d'alerte"; Evan Hubinger, le responsable sécurité d'Anthropic, répond que "Jacob a raison" et que l'IA a "10% de chances" de toustes nous tuer dans les années à venir, et l'IApocalypse et ses prophètes se paient un (nouveau) tour de stade médiatique.

Sur X, les doomers parlent aux doomers

Sur X, les doomers parlent aux doomers

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Ça commence pourtant bien, sur le plateau de Quotidien : on s'interroge sur le biais d'anthropomorphisation de ces machines, sur leurs capacités concrètes à causer des catastrophes via des piratages informatiques et des drones autonomes. Et puis, vers la milieu de l'intervention, roue libre. Yann Barthès demande à Stéphane Jourdain pourquoi les IA seraient "méchantes" et "voudraient nous détruire" ; Jourdain répond qu'elles "ne sont pas méchantes" mais qu'elles vont devenir "plus intelligentes que nous" - encore faudrait-il savoir ce que l'on entend derrière la notion d'intelligence. Plus tôt, il expliquait que l'IA est dangereuse de la même manière que "l'être humain, lorsqu'il construit un bâtiment, n'a rien contre les fourmis, mais il ne va pas les prendre en compte". Notre extinction ne sera pas une histoire de volonté, mais d'indifférence, pas de pot.

Ambiance de fin du monde chez Quotidien

Ambiance eschatologique chez Quotidien

Quotidien, 10 septembre 2026.

Un peu plus tard, Raphaël Grably tente une expérience de pensée : imaginez qu'on demande à une IA de réparer la planète, et elle pourrait en conclure qu'il faut supprimer l'humanité. Pas con. #WeAreTheVirus, après tout. L'idée, il le reconnaît, est son adaptation d'une métaphore très répandue dans les cercles de la tech, celle de la "fabrique de trombones", conçue (dixit Raphaël Grably) par le philosophe suédois Nick Bostrom en 2003. Imaginez qu'une entreprise de trombones déploie un logiciel d'IA avec le but de maximiser sa chaîne de production ; sans garde-fous, la machine prend l'instruction au pied de la lettre, commence par exterminer l'humanité histoire d'être tranquille, puis transforme la planète et l'intégralité du vivant en matière première pour trombones - oui, sachez-le, l'être humain recèle entre 3 et 4 grammes de fer par individu. Game over. L'exemple illustre les dangers de ce qu'on appelle, dit-il, le "non-alignement", le scénario dans lequel une IA n'aurait pas intégré les "valeurs humaines" de protection du vivant avant d'être déployée. Résultat : même si la machine n'a rien contre nous, nous sommes tous morts, transformés en trombones. Un ange passe sur le plateau. Grably vient de matérialiser un scénario de jugement dernier inédit, avec l'humanité dans le rôle du trombone. Anthropic et OpenAI sont les nouveaux Cybersyn, Skynet s'éveille, mais pas besoin de Terminator ou d'holocauste nucléaire. Tremblez, pauvres mortels, la fin du monde est proche!

Alors certes, on ne tombera pas de nos chaises. On est à la télévision, en prime time, chez Quotidien; autrement dit, pas là pour réellement informer, mais avant tout pour divertir - et si, de temps en temps, l'impératif spectaculaire croise par hasard la méthode journalistique, tant mieux. L'exercice du plateau est fondamentalement sensationnaliste : ce serait quand même dommage de gâcher une belle fiction avec du contexte factuel, voire une perspective critique nécessairement rabat-joie. La fin de l'humanité, les machines superintelligentes qui se rebellent, des multinationales qui jouent aux apprentis Frankenstein dans leurs labos secrets en reproduisant les scénarios catastrophes imaginés par la SF hollywoodienne... comment résister ? Quotidien joue à (se) faire peur, Grably et Jourdain sont là pour apporter la caution d'expertise journalistique au récit (et d'ailleurs, les infos sourcées s'intercalent entre les avis au doigt mouillé) et quinze minutes plus tard, au moment d'attaquer le dessert, certitude dans les ménages français : l'IA va tous nous tuer, la messe est dite.

Si ce n'était que Quotidien, passe encore, mais la séquence résume à elle seule l'un des deux modes de couverture de l'industrie de l'IA adoptés par la presse française non seulement depuis le 9 septembre dernier, mais depuis le lancement de ChatGPT en décembre 2022. Deux modes, l'enthousiasme fasciné et la panique sidérée, qui forment le cadre du discours médiatique sur la technique et son industrie depuis bientôt quatre ans. Deux scénarios, utopiques et dystopiques, au service d'un même récit : la superintelligence artificielle, parfois appelée AGI (artificial general intelligence) serait non seulement inévitable, mais au coin de la rue. La Big Tech prêche l'Apocalypse, et la presse répand la sainte parole.

Il ne s'agit même pas ici de débattre, sur le plan technique, de la possibilité d'émergence d'une technologie en l'état strictement imaginaire, mais de l'abdication quasi-généralisée de la profession à appliquer les standards méthodologiques du journalisme aux récits fabriqués par la Silicon Valley. Car disons-le tout de suite : aucune autre industrie de taille et d'influence équivalente ne bénéficie d'un tel passe-droit médiatique pour s'exonérer du vérifiable. Au-delà du sensationnalisme affligeant, en choisissant de reprendre sans distance critique le récit porté par les grands patrons et cadres de l'industrie, la presse verse activement dans la désinformation. Les rédactions ont tout simplement décidé, plus ou moins consciemment, de docilement transformer en faits journalistiques une fiction manufacturée par d'autres, dans ce qu'on pourrait qualifier de journalisme-washing. Quitte à prendre des vessies pour des lanternes, des expériences de pensée pour de la recherche scientifique, des PDG pour des sources fiables, et des employés fanatisés pour des lanceurs d'alerte. Voici alors, en quelques paragraphes, autant de faits que vous n'aurez ni lus, ni vus, ni entendus dans la presse française, à de rares exceptions technocritiques près, ces derniers jours.

Bostrom, la fabrique à pseudoscience (eugéniste)

Revenons, pour commencer, à l'image de la fabrique de trombones. Ce que cite Grably, c'est une expérience de pensée, publiée par le philosophe suédois Nick Bostrom sur son blog en 2003 pour illustrer deux idées, la "convergence instrumentale", l'hypothèse que tous les systèmes informatiques autonomes finissent par avoir les mêmes priorités, au premier rang desquels la volonté de ne pas être débranchés, et "l'orthogonalité", l'hypothèse que le niveau de danger posé par un système informatique n'est pas corrélé à son degré "d'intelligence".  Pas inintéressant mais tout à fait pseudoscientifique, comme la majeure partie des choses que publie Bostrom depuis vingt ans. D'où les guillemets.

Sous couvert d'études scientifiques, publiées dans des revues qu'il a lui-même lancées et dans lesquelles il se cite abondamment en référence, Nick Bostrom, créateur de l'association mondiale transhumaniste, Humanity+, est un lobbyiste futé, qui habille ses fables d'un langage pseudo-universitaire pour mieux convaincre les institutions internationales de leur véridicité. C'est à ses efforts, oscillant perpétuellement entre la promesse du paradis transhumaniste cosmique et l'enfer d'une IApocalypse, résumés dans son best-seller de 2014 Superintelligence, que l'on doit la majeure partie du cadrage politique et médiatique actuel autour de la "superintelligence artificielle", technique qui présenterait des "risques existentiels" pour l'humanité si elle venait à être mal "alignée" (les deux termes sont popularisés par Bostrom), mais qui nous apportera immortalité, abondance absolue et bonheur inconcevable dans nos corps augmentés pourvu qu'on débride les forces irrésistibles du techno-capital. Limpide.

Selon le chercheur Emile Torres, qui traque depuis 2022 les techno-prophètes réunis sous l'étiquette TESCREAL, la majorité des concepts de Bostrom viennent en réalité de son collègue Eliezer Yudkowsky, génie autoproclamé et gourou d'une secte techno-religieuse, le courant Rationaliste, bâtie autour de l'idée d'optimiser l'humain grâce au raisonnement mathématique - en gros, éliminer ses biais émotionnels en pensant comme une machine. En 2023, Yudkowsky propose, dans le magazine Time, de bombarder les entreprises qui développent des logiciels d'IA pour sauver le monde. En avril 2024, Bostrom a dû fermer son Future of Humanity Institute, hébergé sur le campus d'Oxford depuis 19 ans, après un email de 1996, révélé par Emile Torres, dans lequel il écrit "les Noirs sont plus stupides que les Blancs." - il s'est depuis excusé, sans oublier de traiter ses critiques de "moustiques assoiffés de sang". Peu importe: Bostrom est un lobbyiste transhumaniste,  eugéniste et raciste, Yudkowsky est son pendant fanatisé, et aucun des deux ne possède la moindre crédibilité scientifique.

Avec Bostrom, le racisme scientifique n'est jamais loin

Avec Bostrom, le "racisme scientifique" n'est jamais loin

Truthdig, 23 janvier 2023

Du piratage à la "civilisation agentique"

Au-delà du cas Bostrom, la couverture des dernières actualités liées à l'industrie de l'IA a de quoi déclencher un puissant sentiment d'irréalité, tant les standards méthodologiques de la profession ont été laissés au placard au profit de l'amplification mécanique d'un discours marketing classique de marchands de peur, dont l'unique originalité réside dans le fait qu'il émane des producteurs de la menace. La puissance sidératrice du récit apocalyptique n'épargne aucune rédaction; ce 13 septembre, même Mediapart s'y est laissé prendre en reprenant au premier degré les dernières prophéties autoréalisatrices des oracles de l'IA, Dario Amodei en tête, sans qu'aucune voix technocritique ne vienne contextualiser ou contrebalancer leur parole. Un exemple chimiquement pur de ce que Karl Bode a appelé CEO said a thing journalism, le journalisme qui reprend les trucs que disent les PDG. Y compris quand ces PDG sont connus pour dire tout et leur contraire, en fonction des fluctuations du marché, quitte à vendre alternativement les merveilles et les périls promis par leurs logiciels.

L'Évangile selon Saint Amodei

L'Évangile selon Saint Amodei

Mediapart, 13 septembre 2026

Le reste de la couverture hexagonale est globalement pire : cinquante nuances de "l'IA a une chance sur dix de nous exterminer" sur une tonalité oscillant entre l'irresponsable, le fainéant, l'ignare et le délirant. Pas une voix critique, alors que les Timnit Gebru, Kate Crawford, Emily Bender et autres spécialistes ne manquent pas outre-Atlantique, et que nous comptons dans nos rangs pléthore de brillant.es penseureuses de la technique – comme la sociologue Angèle Christin, chercheuse associée à Stanford, invitée chez France Culture le 12 septembre. Un nouvel exemple de la fabrique du récit de l'IA analysée par l'étude Shaping AI, qui observait dès 2024 l'hégémonie du récit des grands patrons et grands chercheurs de l'IA dans la sphère médiatique, au détriment des sciences sociales ou des voix associatives. On se croirait revenu en mars 2023, lorsque le magazine Time faisait sa couverture sur "La fin de l'humanité" - un scoop assez conséquent, surtout en l'absence de tout élément factuel pour l'étayer. 

Cinquante nuances de crédulité

Cinquante nuances de crédulité

DuckDuckGo, 15 septembre 2026

On pourait en rire, sauf que cette angoisse manufacturée par les grands patrons pour contrôler la perception de leur industrie par les pouvoirs publics – on parle de capture réglementaire, et c'est vieux comme Big Oil – finit par se retrouver dans les éléments de langage de la Commission européenne et de l'ONU : le 14 septembre, Volker Türk, Haut commissaire aux droits humains, a de nouveau évoqué les "risques existentiels" de la technique, sans jamais les préciser. Et la propagande de la Silicon Valley devient parole d'Évangile pour les institutions internationales. Si la presse n'avait pas abdiqué son travail d'intermédiaire de vérification entre la sphère commerciale et la sphère politique, nous n'en serions pas à un tel niveau de servilité face à nos seigneurs et maîtres de la Silicon Valley, seuls dépositaires du mystère technologique divin.

Ca y est, c'est la fin

La plume dans la plaie

Time Magazine, 31 mai 2023

Pour reprendre l'astrophysicien états-unien Carl Sagan, des allégations extraordinaires requièrent des preuves extraordinaires. Or non, l'actualité récente n'en fournit pas. La résolution de l'équation Navier-Stokes, l'un des septs problèmes mathématiques du prix du Millénaire, par OpenAI ? La solution aurait été partiellement volée à deux chercheurs, Tristan Buckmaster et Levent Alpöge, qui avaient eux-mêmes utilisé les logiciels d'OpenAI pendant leurs recherches. Merveilleuse allégorie de l'industrie de l'IA, entreprise de restitution imparfaite des connaissances humaines préalablement pillées. 

Et le "piratage" de Hugging Face par des centaines "d'agents" d'OpenAI coordonnées et mues par une "volonté" de "s'échapper" de leur "prison", alors ? Non, "l'IA" n'a pas été "hors de contrôle" de l'entreprise. Des ingénieurs d'OpenAI ont programmé un logiciel pour qu'il résolve une tâche qu'ils savaient impossible, en l'autorisant à commettre une cyberattaque, en le paramétrant d'une manière à ce qu'il n'abandonne jamais, en désactivant au préalable certains protocoles de sécurité, et en laissant sciemment une porte ouverte vers l'extérieur. En d'autres termes, le système a fait exactement ce qu'on lui demandait de faire. La presse s'est laissé berner en partie par le rapport catastrophiste d'OpenAI, en partie par le récit fantastique, et totalement anthropomorphisé, du podcasteur Dwarkesh Patel, qui y a vu la grandeur et le déclin de "civilisations" algorithmiques – ce qui ne dit rien d'autre que l'obsession gênante des tech bros dans son genre pour la mystique décliniste de l'Empire romain – et de nobles "sacrifices" de programmes informatiques au service de l'intérêt général. Le problème, c'est que les métaphores influencent régulièrement les politiques publiques.

La chute de l'Empire, version GPT

La chute de l'Empire, version GPT

Dwarkesh Patel, 30 août 2026.

Pire encore, l' entreprise chargée de rédiger (en quelques jours à peine) le "rapport d'audit"d'OpenAI, Redwood Research, se présente comme une entreprise de recherche en "alignement" d'IA, n'a aucune compétence en cybersécurité, et fonctionne sur une bourse de Coefficient Giving, le bailleur de fonds de la nébuleuse Altruiste efficace - pour faire court, un mouvement doomer ("catastrophiste") obsédé par la superintelligence dont on retrouve des adeptes chez OpenAI et (surtout) Anthropic. Ajeya Cotra, chargée de l'audit pour METR– et ancienne cadre de Coefficient Giving, le monde de la "sécurité de l'IA" (AI Safety) tient dans une colocation sur Mission Street –, en a conclu que "l'incident nous montre que nous en sommes à 50% d'une prise de contrôle totale par l'IA", ce qui ne veut strictement rien dire, sauf lorsqu'on se rappelle que son travail consiste à vendre des solutions (et une expertise) contre cette menace imaginaire. Bref, des marchands de peur.

Quelles sont donc nos sources sur cette histoire ? OpenAI, qui nous annonce que ses logiciels vont exterminer l'humanité dès qu'elle a besoin d'une injection de capital, et METR/ Redwood, deux entreprises qui gravitent dans le giron d'OpenAI, subventionnées à hauteur de 36 millions de dollars par Coefficient Giving, l'organe philanthrocapitaliste de l'industrie, et dont la raison d'être repose sur l'imminence de l'IApocalypse. Comme d'habitude avec l'industrie de la tech, on n'en saura pas plus – secret industriel oblige, tout est verrouillé, cadenassé. Il faut croire sur parole, alors que les enjeux sont soi-disant existentiels. Et la presse, doctement, croit l'entreprise sur parole. Personne ne réclame une enquête indépendante, alors que l'avenir de l'humanité est en jeu ? Vraiment ? Imaginerait-on une seconde une situation similaire avec un labo pharmaceutique, un constructeur automobile, un cigarettier ?

Comme le titrel'indispensable Jean-Marc Manach pour Next, "le storytelling autour de la sécurité des agents IA a perdu tout contact avec la réalité." Pour preuve, l'ensemble des concurrents d'OpenAI, comprenant rapidement l'intérêt marketing du récit, se sont empressés d'annoncer que leurs systèmes s'étaient eux aussi échappés de leurs environnements informatiques pour aller pirater d'autres sites. Pendant que la majeure partie de la presse couvre l'actualité du monde de Narnia, dans le monde réel de la cybersécurité, loin des paniques morales, le mode opératoire le plus efficace est encore l'ingénierie sociale -le groupe de hackers ZeroBytes (dont deux suspects de 16 et 18 ans) ,derrière le piratage de la DGFiP en juin, n'a pas utilisé d'IA, mais s'est simplement contenté de récupérer des identifiants de connexion, alors que certains comptes du fisc n'étaient même pas protégés par une authentification à deux facteurs. La dystopie COGIP, c'est moins vendeur que des civilisations de machines intelligentes, mais ça a l'avantage d'être factuel.

Heureusement, il reste Manach et Next

Heureusement, il reste Manach et Next

Next, 8 septembre 2026

L'IA comme théorie du complot

L'atmosphère était donc déjà, depuis plusieurs semaines, à la panique morale et au grand n'importe quoi journalistique autour de l'IA. L'avertissement prophétique de l'ingénieur repenti s'insère donc parfaitement dans le récit déjà en place, remettant une énième pièce dans la machine à fantasmes apocalyptiques. Pourtant, élever Jacob Coxon au rang de "lanceur d'alerte", au seul prétexte d'une série de tweets, c'est désinformer. Rien de ce qu'il écrit n'est une information factuelle. Rien n'est sourcé ou croisé. En l'état, c'est une opinion personnelle. 

Une opinion par ailleurs symptomatique de sa caste déconnectée du corps social, car il faut un certain degré de sociopathie pour affirmer qu' "aucune autre activité humaine [que l'IA] ne pose autant de danger", lorsque la Terre vient de connaître son mois le plus chaud jamais enregistré du fait du mode capitaliste de production et que partout dans le monde, des peuples sont quotidiennement affamés, battus et exploités par leur semblables au nom de cette idéologie.) Le fait que cette opinion soit reprise par un cadre d'Anthropic, agrémentée d'une nouvelle menace fantaisiste (10% de chance de tuer l'humanité), n'en fait toujours pas une information, mais simplement deux prophéties dans un trench coat. La réalité factuelle, nue et décevante, est la suivante : il n'existe pas de preuve empirique d'un "risque existentiel" posé par un logiciel d' "intelligence artificielle".Tout simplement parce qu'on ne sait ni définir un "risque existentiel", ni définir l'intelligence.

Ce que la presse refuse de voir, trompée par le camouflage pseudoscientifique des ces "laboratoires d'IA" autoproclamés, c'est qu'une partie de l'industrie de l'IA fonctionne en théocratie. Jacob Coxon et Evan Hubinger sont, comme la majorité des chercheurs d'OpenAI et Anthropic, des croyants ("dont la voix tremble de ferveur", comme le raconte la journaliste Karen Hao dans Empire of AI). Ils sont embauchés parce qu'ils croient à la venue d'une machine divine et imaginaire. La foi est une condition de l'embauche. Chez Anthropic, née d'un schisme de la frange la plus catastrophiste du culte, l'adhésion au dogme est encore plus stricte. Ce dogme, c'est celui de l'AGI, divinité de silicium dont on chante la venue (Feel the AGI!) et dont on brûle l'effigie en bois chez OpenAI... alors que personne n'est capable de la décrire. Et l'un des passe-temps de la communauté, depuis plusieurs années déjà, consiste à partager son p(doom), son estimation personnelle de la probabilité de l'IApocalypse.

L'AGI, écrivait (trop tard) le MIT Technology Review en 2025, est une théorie du complot sur-mesure pour ingénieurs en apprentissage machine, un récit qui continue à exister pour la seule raison qu'il est trop vague pour être réfuté. En refusant de fixer des définitions, l'industrie s'exonère de toute responsabilité quant à ses prophéties, dépolitise son existence et ses impacts sur le vivant, et dispose d'un levier de sidération qu'elle peut actionner à volonté lorsque la pression de la société civile augmente ou qu'elle a un besoin urgent de liquidités – ce qui arrive très souvent, vu que leur business model consiste à brûler des montagnes de billets. Luttez contre l'amnésie journalistique : faites une recherche par date avec les mots "IA" et "humanité". Les prophéties d'IApocalypse s'invitent dans le cycle médiatique tous les trois mois. Hier, c'était Mythos. En 2025, c'était GPT 5. Plus tôt encore, en 2019, c'était GPT-2, un logiciel trop puissant pour être dévoilé. Depuis près de dix ans et la réactivation des fantasmes des "robots tueurs" de Musk et Hawking (avec, déjà, Bostrom à la baguette), la couverture de l'intelligence artificielle, c'est le Jour de la Marmotte.

La réponse journalistique est pourtant évidente : garder la tête froide, douter, réclamer des faits, poser des questions, croiser les informations, aller chercher du contradictoire. Que signifie concrètement 10% de chances d'extinction? Quels scénarios de menaces ? Quels risques concrets présente la machine? Pourquoi, si l'enjeu est existentiel, poursuivre le développement de la technique? Pourquoi refuser des évaluations indépendantes, pourquoi opérer en secret, loin de la société civile ? Vous ne le saurez jamais, car l'imprécision est précisément le coeur de ce marketing de la peur. Posez une question un tant soit peu précise à Sam Altman (techniquement illettré selon ses collègues), même dans un podcast de cireurs de pompes, et il va immédiatement s'énerver et bégayer, incapable d'expliquer au public dans un langage intelligible à quoi peut bien servir son produit. Heureusement, ça n'arrive presque jamais, car il est bien plus confortable de se laisser bercer par la mélopée du CEO said a thing journalism, le journalisme avec de vrais morceaux de délires de PDG dedans. Alors que notre rôle est précisément de proposer au corps social et politique une alternative factuelle au flux constant et turbulent du délire (techno) capitaliste d'une industrie qui repose sur le mensonge. 

Comme l'écrivaient les chercheuses Anne Bellon et Julia Velkovska dès 2023, "la mise en forme publique de l’IA est en grande partie construite par ce double travail d’intéressement réalisé par les journalistes. D’une part, il s’agit de sortir d’un traitement expert pour toucher un plus large public par une certaine dramatisation du discours sur l’IA et l’exploitation d’une dimension spectaculaire et « magique » des technologies, gestes assumés par les journalistes interrogés." Cette couverture anti-journalistique, complice par ignorance, fascination ou simple calcul sensationnaliste – car oui, la fin du monde fait cliquer – doit cesser. Parce qu'en bout de chaîne, ça donne des textes de "régulation", comme l'AI Act, partiellement rédigés, directement ou indirectement, par la Silicon Valley, et conçus pour se prémunir de menaces imaginaires au détriment des problèmes bien réels.

La fabrique médiatique de l'IA, entre pseudoscience et eschatologie

La fabrique médiatique de l'IA, entre pseudoscience et eschatologie

Anne Bellon, Julia Velkovska, Réseaux, 2023

Pardon de casser l'ambiance, mais comme je l'écrivais en 2024 en conclusion des Prophètes de l'IA, le Jour du jugement n'est pas pour demain. Derrière les promesses d'enfer et de paradis transhumanistes, il n'y a rien d'autre à l'horizon que le purgatoire de  la lente dessication du vivant sous l'emprise du capitalocène. La fabrique à trombones n'existe pas, pas plus que l'AGI ou la superintelligence. Les machines ne percoivent pas, ne ressentent pas, ne désirent pas. La superintelligence est un croquemitaine de dominant, qui pense en hiérarchie, associe automatiquement "intelligence" à prédation, et n'envisage jamais la machine autrement que par le prisme pseudoscientifique et raciste du "darwinisme social" , et l'évolution par le prisme de la domination hégémonique.

Paradoxalement, l'IA qu'ils décrivent existe déjà. L'AGI est une métaphore de la multinationale financiarisée contemporaine, entité artificielle et partiellement autonome, plus puissante que les États, capable de tordre la réalité légale à sa convenance, programmée pour être prédatrice et infiniment vorace, conçue pour artificialiser la totalité du vivant au détriment du bien commun, de la dignité humaine, de la qualité d'existence, et tout ça pour un seul objectif: réaliser du profit. Toute la grille de Bostrom et de ses adeptes s'applique à la multinationale contemporaine, et aucun d'entre eux ne le réalise. Convergence instrumentale : la croissance des profits. Orthogonalité : la multinationale n'est pas intelligente, mais menace néanmoins notre survie. Non-alignement : la recherche de maximisation des profits entre directement en contradiction avec la pérennité du vivant, ce qui présente littéralement un risque existentiel pour l'humanité. Ironie suprême, s'il est une industrie qui se comporte en fabrique à trombones, c'est bien l'oligopole de l'intelligence artificielle, prêt à couvrir la planète de centres de données pour poursuivre sa fuite en avant apocalyptique. L'IApocalypse, c'est le techno-capitalisme sans garde-fous.

Ici, dans le monde des faits, l'industrie de l'IA repose sur une infrastructure matérielle immense, terriblement toxique, un écocide artificiel dont les patrons de la tech sont moralement et légalement responsables. Le contrôle, la gestion, la gouvernance de cette infrastructure, c'est de la politique. Or cette fiction apocalyptique, en naturalisant des stratégies industrielles, dépolitise et déresponsabilise. Au bénéfice des violeurs de planète que sont les Altman, Amodei, Musk et consorts. Nous dépensons un temps d'attention collective extraordinaire à réfléchir à des menaces imaginaires quand, sous  nos yeux, ceux-là même qui les agitent détruisent le monde et le corps social.

Pendant que se déploie un réalisme techno-capitaliste qui nous interdit, quarante ans après Thatcher, de penser toute alternative au déploiement forcé de l'IA générative, pendant que le regard journalistique est hypnotisé par la menace imaginaire d'une machine fictive, dans le monde des faits, Anthropic et OpenAI préparent leur casse boursier – et le prochain cataclysme financier, avec la complicité active d'agences de notation qui, comme en 2008, surévaluent la santé financière d'entreprises aux fondations pourries. Dans le monde réel, Anthropic, la gentille entreprise qui voulait sauver le monde, construit une base de données et un système de police prédictive pour surveiller les opposants à l'industrie de la tech. Dans le monde réel, la "révolution de l'IA" justifie de produire une "marée de PFAS", ces polluants éternels liés à des risques de cancer utilisés pour refroidir des data centers labellisés... "eco-friendly". Là résident les urgences, là devraient se concentrer nos attentions médiatiques collectives. Et puisque le spectre de Terminator plane sur la presse, rappelons-nous l'un des messages les plus importants de la franchise, gravé au couteau par Sarah Connor dans Judgment Day : "le futur n'est pas fixé. Il n'y a pas d'autre destin que celui que nous décidons pour nous-mêmes." Hasta la vista, baby.

Written by Thibault Prévost

Published on 16 septembre 2026

article.similars

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Here is the edition of  

Par Virgil Bauchaud

C’est le gros dossier médiatique de ce mois de septembre : l’arrivée sur France Inter de Charles Sapin, nouveau numéro 2 du magazine d’extrême-droite Valeurs Actuelles. Questionnements sur le pluralisme, sur la liberté d’expression et sur les assauts contre l’audiovisuel public : Arrêt sur images y consacre son émission hebdomadaire.

 

Plutôt qu’un outil de surveillance de masse, la technologie peut-elle être utilisée pour former une “démocratie technique” ? C’est la porte entrouverte par Irénée Régnauld. Dans un entretien à Politis, l’essayiste et sociologue “refuse de partir du postulat que c’est la faute de la technique”.

#News

« La technologie n’est pas intrinsèquement fasciste »

Published on 17/09/2026 à 13:44

7 min

Irénée Régnauld est doctorant en sociologie à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et cofondateur de l’association technocritique Le Mouton numérique. Dans son précédent livre, Une histoire de la conquête spatiale. Des fusées nazies aux astrocapitalistes du New Space (La Fabrique, 2024), écrit avec le sociologue des sciences et député LFI Arnaud Saint-Martin, […]