Published on 06 février 2026

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"Les pieds sur terre" : retour sur un (énième) emballement islamophobe

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Calmos EST DE RETOUR !

Après une année de pause nécessaire afin que je puisse prendre mes marques au sein de la rédaction que j'ai intégrée à temps plein en janvier 2025, je reprends CALMOS ! Pas forcément avec la même régularité mais avec la même ambition : déconstruire les emballements et mettre un gros coup de CALMOS ! sur la table à chaque fois que les paniques morales et réactionnaires envahiront les médias et leur avant-cour, les réseaux sociaux.

"Et allez, vous reprendrez bien un peu d'intégrisme religieux de complaisance dans votre service public" ; "Voici un bon sujet sur l'entrisme islamique dans l'audiovisuel public" ; "Vous reprendrez bien une louche de discours victimaire ?"

Ces commentaires mesurés sont visibles sous le tweet du journaliste Aladine Zaiane faisant la promotion de son dernier reportage pour l'émission de France Culture, Les Pieds sur TerrePublié le 22 janvier, jour de la sortie de l'épisode, le tweet est vu plus d'un million de fois. Un chiffre spectaculaire, pour un compte d'à peine plus de mille abonnés, qui permet de mesurer la violence des réactions et de l'emballement suscité.

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Un reportage des Pieds sur terre

Aladine Zaiane, X, 22/01/2026

4 témoignages qui racontent la peur

Le reportage en question : un format de 30 minutes sans commentaire ou voix off du journaliste. Quatre témoignages se succèdent : Sabrina, salariée dans une mairie, raconte que prier dans sa journée de travail lui fait "du bien", lui permet de "marquer des temps" et même d'être "plus productive". Elle détaille qu'un collègue lui ouvre son bureau afin qu'elle puisse aller y prier à l'abri des regards. Gaby, elle, explique comment elle faisait pour prier 5 fois par jour lorsqu'elle était à la fac. Nadia, enfin, fait le récit de ses différentes expériences en la matière et raconte comment elle s'est sentie "alignée" lorsqu'elle bossait dans une entreprise qui proposait une salle pour prier à ses salariés.

EMISSION_LPST

"Le dilemme"

France Culture, Les Pieds sur terre, 22 janvier 2026


Mais le reportage de 30 minutes ne se contente pas du tout de raconter comment, concrètement, ces personnes s'organisent pour prier au travail. Il aborde un sujet de fond : la façon dont sont considérées les personnes musulmanes en France, et la stigmatisation qu'elles subissent. Le témoignage de Sabri, technicien informatique, est édifiant à ce sujet : alors qu'il travaillait de nuit et tenait une sorte de "permanence" technique dans une "très très très grosse boîte", le technicien informatique n'a pas répondu au coup de fil d'un usager. Il s'est immédiatement fait licencier, ses employeurs le soupçonnant d'avoir été prier pendant cette absence alors qu'il était... aux toilettes. "On me ramène à ma condition de musulman pour justifier « un manquement »"Le témoignage de Gaby permet également d'évoquer la difficulté rencontrée par les femmes musulmanes pour trouver des espaces pour prier, mosquées comprises.

Panique islamophobe

Les indignés de la première heure ont-ils seulement pris la peine d'écouter ce reportage ? À lire leurs réactions quasi épidermiques, il semblerait que la seule accroche de l'émission ("Comment faire ses cinq prières quotidiennes lorsqu'on est salarié et musulman ?") ait suffi à les faire réagir

"Et la semaine prochaine, notre grand reportage : comment installer une fontaine à eau bénite à l'étage du marketing ?" ironise Laurence Rossignol, sénatrice socialiste. "Tu as mille fois raison. Et le service public s'étonne que la droite veuille lui faire la peau" approuve Jean Quatremer, correspondant à Bruxelles de Libé. "Pour la gauche médiatique, il y a de bonnes causes religieuses et d'autres qui ne le sont pas. L'islam est une bonne cause, puisque c'est la religion de « l'autre »" abonde encore Brice Couturier, ancien de Radio France. 

Partout la même petite musique aux relents islamophobes du "grand remplacement" et du danger "frériste" : "les Français ne sont pas anti-musulmans. Ils en ont marre de l'offensive de visibilité de l'islam qui veut s'imposer partout" estime Anne-Laurence Petel, ancienne députée Renaissance. "En Belgique, c'est par les campus et les médias que les fréristes ont conquis Bruxelles. Peu à peu nous y arrivons", lâche Florence Bergeaud-Blackler, chercheuse préférée de la bollosphère.

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Panique laïcarde

X, janvier 2026 / Montage ASI

Un reportage devient un "tuto islamique"

La panique morale islamophobe gagne rapidement plusieurs médias d'extrême droite. Le JDD ouvre le bal dès le 23 janvier et titre sur "l'étonnant tuto islamique de France Culture""Après avoir fait un rappel de l'obligation de laïcité et de neutralité religieuse, le reporter affirme que si certains services publics « sont plus tolérants et ouverts à l'exercice discret de la prière », d'autres se livreraient à une « chasse aux sorcières » envers les musulmans" indique le journal détenu par Vincent Bolloré. 

Il est en fait question de l'introduction de Sonia Kronlund qui anime et produit l'émission, et non pas de la voix d'Aladine Zaïane qu'on n'entend pas dans le reportage. Kronlund n'y parle d'ailleurs pas de "chasse aux sorcières" mais de "chasse aux musulmans", en citant le Conseil du culte musulman de France.

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Traitement fallacieux

Le JDD, 23/01/2026

L'article dénature complètement le sujet de fond du reportage en affirmant que Sabrina juge que "prier sur son lieu de travail est un bon remède contre la « flemme » de prier à la maison"Si ces personnes témoignent prier secrètement au travail, c'est précisément pour pouvoir respecter les cinq prières musulmanes "obligatoires" réparties à différents moments de la journée et pour ne pas avoir à les "rattraper" toutes en rentrant chez elles le soir. La phrase complète de Sabrina (tronquée par le JDD) permet de le comprendre : "on a la flemme de rentrer chez nous et de se taper toutes les prières de la journée (...) sinon en rentrant, on a les quatre prières à faire et je trouve que justement ça dénature un peu le principe islamique de faire la prière cinq fois par jour".

Des affirmations trompeuses

Frontières propose un titre tout aussi malhonnête, dès le lendemain, affirmant que "France Culture publie un podcast pour donner des conseils sur la prière musulmane au travail". Le média prête aussi à Aladine Zaiane les propos de la productrice de l'émission. 

Frontieres_LPST

"Pour donner des conseils"

Frontières, 24/01/2026

L'article trompe en partie le lecteur lorsqu'il mentionne que Sabrina "cite" la "taqiya" sans préciser qu'elle le fait sur le ton de la blague (on l'entend clairement rire), précisément pour se moquer de l'utilisation de ce terme, omniprésent dans les obsessions islamophobes médiatiques. Un terme d'ailleurs déjà croisé à propos de l'humoriste Merwane Benlazar, ou du chanteur Médine

Frontières avance également que "présentés sans rappel ferme du droit, ces récits donnent le sentiment d'une normalisation d'accommodements religieux".  Une affirmation mensongère, en contradiction totale avec l'introduction de Sonia Kronlund : "Rappelons le cadre global de la loi qui demande en France aux agents du service public de respecter le principe de la laïcité et donc la neutralité religieuse. Dans le secteur privé, au contraire, les salariés jouissent de la liberté de religion qui est une liberté fondamentale. Elle leur permet la plupart du temps d'effectuer leurs prières sur leur temps de pause, de repas à certaines conditions". La même introduction se termine par ces mots : "Tout de suite donc, on quitte le champ du droit et on regarde comment ça se passe à la première personne avec quatre récits recueillis par Aladin Zayane". Difficile de faire plus clair ! 

Europe 1 consacre également une séquence à la "polémique". La présentatrice, Stéphanie de Muru, se contente de reprendre les éléments du tweet de Bergeaud-Blackler pour formuler ses questions. Sur son plateau : Gilles Boussaingault, ancien du Figaro et Sarah Saldmann, qui semble être la seule à avoir écouté le reportage et fait presque figure de "fact-checkeuse" face à son hôte. Comme cela arrive de plus en plus souvent sur les antennes bolloréennes, les présentateurs sont plus radicalisés que leurs propres invités !

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"L'angle est un petit peu pernicieux" 

Europe 1, 24/01/2026

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Le journaliste racisé pris pour cible

Un rédacteur proche des islamistes ?". L'article reprend le tweet du militant identitaire Damien Rieu assurant que Aladine Zaiane "va au conférence de Iquioussen (interdit de séjour en France) et fait l'éloge de Ennasri (qui est en prison)"

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Pot-pourris de screens décontextualisés

Damien Rieu, X, 23/01/2026

Ses preuves ? Un pot-pourri de captures d'écran surinteprétées et décontextualisées, la méthode préférée de la fachosphère. En réalité, le tweet du journaliste brandi par Rieu à propos du prédicateur Hassan Iquioussen (expulsé en 2023) date de 2013. Il indique seulement "conférence d' Hassan Iquioussen à la mosquée de La Courneuve sur "Cmt [sic] gérer les divergences ?" sans aucun autre commentaire. Décontextualisé et impossible à interpréter, donc. Pour ce qui est du prétendu "éloge" fait au politologue Nabil Ennasri (soupçonné d'avoir été agent d'influence de l'émirat qatari dans l'affaire mettant en cause Rachid M'Barki de BFM), il s'agit en réalité d'une interview vidéo de moins de deux minutes datant de plus de quatorze ans qu'Aladine Zaiane avait partagé sur sa chaîne Youtube en guise de CV. 

De bien maigres éléments qui ne prouvent rien mais suffisent à Frontières pour parler de "prises de position frisant avec l'Islam radical" et pour attribuer au journaliste "des fréquentations proches des islamistes". Le média d'extrême droite reprenant à son compte les fausses informations de la fachosphère, à l'instar du site de revue de presse d'extrême droite Fdesouche qui affirme sur X  que Aladine Zaiane "relaie des positions islamistes".

"Marianne" embraye

Ces accusations jamais étayées sont aussi reprises par... Marianne. "La polémique autour du journaliste, accusé de proximités idéologiques discutables, accentue le malaise", écrit l'hebdomadaire sans donner aucun élément permettant au lecteur de comprendre si ces "proximités idéologiques discutables" sont avérées ou pas. 

Bien que moins frontal, Marianne reprend la polémique d'extrême droite et évoque aussi un "un rappel légal expédié en quelques secondes" qui ne prend que "quelques secondes sur vingt-neuf minutes". Pourtant, l'introduction dure en réalité deux minutes et correspond à la moyenne de toutes les émissions des Pieds sur terre.

L'article reprend également la thèse selon laquelle l'épisode serait des "conseils pratiques à l'organisation de prières au travail" et commente  force d'empathie univoque, le récit finit par suggérer que la loi serait injuste par nature". Et quand bien même ? Et si les quatre témoignages le suggéraient, quel serait exactement le problème ? 

"Une émission de témoignage"

Dans un communiqué publié sur X en réponse à l'article du JDD, France Culture a rappelé quelques évidences qui semblaient échapper à certain.es : "Les Pieds sur terre est, par nature, une émission de témoignage. Elle propose chaque jour aux auditeurs de découvrir des récits à la première personne, où des subjectivités individuelles s'expriment et s'équilibrent à travers les épisodes".

PRIERE

Mise au point en réaction à une polémique d'extrême droite

France Culture, X, 24/01/2026

"La promesse des Pieds sur terre est en effet de donner la parole à une très grande diversité de personnes", plaide ensuite la radio publique avant d'ajouter que "des épisodes donnant la parole à des croyants d'autres confessions ont ainsi été diffusés récemment" et qu'il convient de prendre en compte chaque épisode "dans le cadre de la multiplicité des témoignages exposés par l'émission dans la durée"Si l'on remonte les archives de l'émission sur l'année écoulée, l'on découvre, en effet, un reportage sur des femmes chrétiennes qui ont fait le choix de porter le voile (juin 2025), un autre sur l'abbaye de Lagrasse, près de Carcassonne (septembre 2025) ou encore le témoignage de Matthieu, "catholique convaincu" qui se trouve "déchiré entre les commandements de l'Église et ses désirs charnels" (septembre 2025). 

Mais France Culture avait-elle besoin de se justifier de la sorte en répondant, une fois de plus, à un emballement largement créé et alimenté par l'extrême droite ? Si l'équilibre des sujets peut, en effet, se poser pour une émission de service public, il semble essentiel de rappeler que raconter les histoires, les vies, les pratiques des gens telles qu'elles existent (y compris lorsqu'elles débordent de la loi), n'a jamais valu soutien, promotion ou prosélytisme. Bizarrement, c'est souvent lorsqu'il est question de l'islam que le fait de tendre un micro au peuple pose problème aux médias d'extrême droite. 

La panique morale que réveille ce reportage révèle une incapacité à voir des marqueurs religieux liés à l'islam sans y déceler un danger. Combinez cela avec des récits de personnes qui se cachent pour prier, vous activerez toutes les paranoïas autour de la Taqiya et de l'entrisme (sujet préféré de l'extrême droite et des médias). Ajoutez enfin un journaliste réalisateur racisé qui s'appelle "Aladine" et vous cocherez toutes les cases du bingo de la dernière polémique islamophobe. 

Contactés, ni la production de l'émission, ni le journaliste auteur du sujet n'ont souhaité, pour l'heure, répondre à nos sollicitations. 

Written by Élodie Safaris

Published on 06 février 2026

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Par Jean-Marie Leforestier
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Published on 02/03/2026 à 17:12

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Alors que le ciel iranien s’embrase sous les frappes conjointes d’Israël et des États-Unis, un silence pèse sur les voix progressistes du pays. Entre la célébration populaire de la mort