Des habits appartenant aux personnes exilées, abandonnés sur la plage de Gravelines, en décembre 2025.
Dans le même dossier…
Naufrage dans la Manche : des petites mains du réseau expliquent avoir voulu passer en AngleterreÀ quatre reprises, vers 23 heures, le 24 novembre 2021, Zar Mohamad S. essaie de joindre son ami Husain Tanha. Ni sa ligne anglaise, ni sa ligne italienne ne répondent. Pas plus de réponse les jours qui suivent. Et pour cause : le 24 novembre, au petit matin, 31 personnes qui avaient pris la mer sur une embarcation de fortune sont mortes, noyées dans la Manche à la lisière des eaux française et britannique.
Les secours, prévenus par les naufragés en détresse, ne sont pas intervenus. Quatre corps ont disparu, 27 ont été retrouvés flottant dans l’eau. Husain en faisait partie. Il est mort à 24 ans. Cinq ans plus tard, Zar Mohamad S., est jugé devant le tribunal correctionnel de Paris, notamment pour homicide involontaire, dans le procès dit « des passeurs ».
Zar Mohamad S., a-t-il hébergé Husain et deux de ses compagnons de route, lors de leur passage à Amiens au foyer Adoma où il vivait ? C’est ce que la juge cherche à savoir, ce jeudi 17 septembre. Quelques jours avant le naufrage, le 13 novembre, Husain Tanha et Zar Mohamad S., se retrouvent à Amiens. Leurs téléphones, analysés par les enquêteurs, bornent ensemble à cinq reprises, jusqu’au 16 novembre, date à laquelle Husain, accompagné de deux autres Afghans, se rend à Grande-Synthe.
À la barre, l’homme évoque l’hospitalité afghane. « Les Afghans sont passionnés par l’hospitalité… », explique-t-il. Peut-être qu’Husain a rencontré ces personnes sur le chemin et qu’ils sont restés ensemble. » Lui, en tout cas, assure qu’Husain Tanha était tout seul lorsqu’il l’a rencontré à la gare d’Amiens. Et qu’il ne l’a pas hébergé. « Je lui ai dit de venir chez moi ! Mais il n’a pas accepté. Comme je travaillais, il ne voulait pas me déranger. » L’homme, 30 ans à l’époque, est alors intérimaire sur les chantiers.
La juge tente de le convaincre de parler : « Le tribunal est prêt à entendre que les conditions dans lesquelles vous avez hébergé Husain puissent correspondre à une forme de solidarité. Mais il faut aussi que vous nous racontiez les choses telles qu’elles sont. » Elle ajoute avoir « du mal à entendre » qu’il ignorait la volonté de son ami de se rendre dans la jungle, le campement situé à Grande-Synthe.
« Toute la communauté afghane a été touchée »
Zar Mohamad S. assure qu’il ne « men(t) pas », qu’il ne s’est « pas douté » que son ami, lequel avait des papiers italiens, voulait se rendre en Angleterre. Pas même quand Husain lui a confié son passeport emballé dans un sac plastique, que la police retrouvera lors de la perquisition de son domicile courant 2022. À l’époque, il se dit que si son ami est en France, c’est pour « visiter Paris ou aller à Dunkerque, rendre visite à son cousin ».
S’il s’est inquiété à partir du 24 novembre, assure-t-il, c’est que la famille d’Husain, qu’il connaissait bien, l’a contacté. Aucun n’avait de nouvelles et tous avaient vu sur Facebook un post évoquant le naufrage d’une embarcation pneumatique. Par messages, il échange avec le cousin d’Husain, Aminullah, de nationalité française. Ce dernier aurait hébergé Husain et deux autres victimes la veille des faits, à Dunkerque. Husain lui aurait confié son titre de séjour italien. Lui, n’est pas poursuivi.
Husain était pour lui « comme de la famille ».
« S’ils étaient passés en Angleterre, ils auraient pu envoyer un petit message à leur famille au moins », s’inquiète Aminullah auprès de Zar Mohamad S., sans nouvelles de son cousin quatre jours après le naufrage. « J’ai entendu qu’il y a un bateau qui a coulé. J’espère vraiment (…) qu’ils sont passés. » À ce moment-là, Zar Mohamad S., espère encore que son ami est vivant : « Selon les dires du gars qui était avec Husain (dans la jungle) qui est passé en Angleterre, Husain et les autres vont bien. La famille est vraiment désespérée. Que dieu leur facilite cette épreuve », répond-il au cousin.
Zar Mohamad S. cherche le numéro des passeurs pour les transmettre à la famille. « Toute la communauté afghane a été touchée par le drame et mon client en particulier, car il avait vu son ami quelques jours avant », explique son avocate, Marie Guegot, à Politis. Parmi les 31 victimes, quatre étaient afghanes.
Quand il a compris qu’Husain faisait peut-être partie de celles-ci, Zar Mohamad S. a remis le passeport qui lui avait été confié à un homme très connu dans la communauté afghane en France, pour identifier son corps parmi ceux des victimes conservés à l’institut médico-légal de Lille. La famille lui aurait ensuite demandé de récupérer le document, retrouvé par la police lors de la perquisition de son domicile à l’été 2022.
« Dossier dans le dossier »
Main accrochée l’une à l’autre, Zar Mohamad S. le dit : Husain était pour lui « comme de la famille ». Les deux hommes s’étaient rencontrés en 2015 ou 2016, dans leur village d’Afghanistan. À la juge, l’avocate de Zar Mohamad S. remet une pochette verte contenant des archives de cette amitié. Comme cette photo sur laquelle les deux hommes se prennent dans les bras, au mariage de Husain, au Pakistan. Lorsque ce dernier avait rejoint la France depuis l’Italie, le 12 novembre 2021, il avait contacté Zar Mohamad S., pour le prévenir qu’il arrivait à Paris. Ce dernier avait demandé à Shahed M., un ami afghan habitant en Île-de-France, de l’héberger.
Zar Mohamad S. et Shahed M. s’étaient rencontrés, quelques années plus tôt, dans un centre d’hébergement d’urgence, à 40 kilomètres d’Amiens. Le premier connaissant « un petit peu » la marche administrative à suivre pour les papiers, il avait aidé le second, lequel ne savait ni lire ni écrire. Les deux hommes avaient fui les talibans. Leur confiance réciproque était solide. Jamais Shahed, 24 ans à l’époque, n’aurait pensé que rendre service à son ami le conduirait devant un tribunal. Aujourd’hui, il se sent « trahi ».
Et pourtant, jeudi 17 septembre, lui aussi comparaît devant le tribunal, jugé pour aide au séjour irrégulier. Dernier prévenu à être interrogé à l’issue de cette deuxième semaine d’audience, son audition n’excède pas 15 minutes, durée proportionnelle à sa faible importance dans ce dossier, où se côtoient les têtes pensantes du réseau (plusieurs sont en fuite, un autre jugé en Irak) et des intermédiaires plus ou moins au fait de l’ensemble de la chaîne logistique, présents dans la salle.
La seule chose qu’on lui reproche est d’avoir, cette nuit du 12 novembre, hébergé Husain Tanha et son compagnon de route, Shawali Kochy, qui allaient mourir 11 jours plus tard dans le naufrage. Cette nuit-là, il n’a même pas croisé les deux hommes. Accueillis par son colocataire, ils dormaient quand Shahed M. est rentré chez lui. Ils n’étaient pas davantage réveillés quand le jeune homme est parti au travail sur un chantier à 6 heures du matin. « Vous avez été payé pour ça ? », s’enquiert la présidente du tribunal. « Non », répond l’homme.
« Si j’avais su, jamais j’aurais aidé mon ami »
Pour son avocat, Vincent Sprauer, ce volet de la procédure est un « dossier dans le dossier », à distinguer des filières de passeurs identifiées lors de l’instruction. « S’il est incontestable que mon client a hébergé deux victimes », explique le conseil à Politis – fait constitutif de l’élément matériel de l’infraction –, « toute la question est celle de l’élément intentionnel, centrale en droit pénal pour caractériser une infraction ». Selon lui, il n’y a pas de preuve de cette intention dans le dossier.
Si j’avais su qu’autant de choses me seraient arrivées en aidant un ami, jamais j’aurais aidé.
Zar Mohamad
À la barre, Shahed M. assure qu’il ignorait que les deux hommes accueillis étaient sans papiers. Zar Mohamad lui avait assuré qu’Husain avait des documents italiens. Autrement, il n’aurait pas accepté. Il savait qu’héberger des personnes en situation irrégulière était un délit : on lui avait dit lors d’une « formation civique » effectuée à son arrivée en France et il en avait lui-même fait les frais. « Après avoir obtenu le statut de réfugié et mes documents d’identité, je n’avais pas d’hébergement et personne n’était d’accord pour m’héberger », confie-t-il.
Il montre des parties de son corps à la juge, marquées par les violences vécues dans son pays l’ayant conduit à fuir : des fractures aux bras, des marques sur la jambe droite, un traumatisme crânien. « J’ai eu des soucis avec les talibans », lâche celui qui a obtenu le statut de réfugié. Ce dernier pourrait lui être retiré s’il était condamné. « Ils ont tué mon père. Ils m’ont cherché activement. Mon oncle m’a aidé à quitter la province et à venir à Kaboul. Ensuite, j’ai quitté le pays », explique-t-il. Avec la procédure, l’amitié entre Zar Mohamad et Shahed a volé en éclat.
Depuis sa mise en examen, il a perdu un travail, alors qu’il s’apprêtait à signer un CDI. Ne pouvant plus payer son loyer de région parisienne, il a déménagé près d’Amiens. Zar Mohamad évoque, lui, l’impact sur sa santé mentale et celle de ses proches. « On est tous inquiets, en détresse et stressés. Tristes. » Chaque jour, il se demande : « Pourquoi on en est arrivé là ? » Il souffle : « Si j’avais su qu’autant de choses me seraient arrivées en aidant un ami, jamais j’aurais aidé ».