Publié le 05 juin 2026

9 min

Vieillir en solitaire, un angle mort des quartiers prioritaires

#Communs

Dans les quartiers prioritaires, la part des personnes âgées augmente. Au Grand Parc, à Bordeaux, un porte-à-porte était organisé dans le cadre de la semaine de lutte contre l’isolement des aînés, afin de repérer celles et ceux qui vivent seuls parmi le quart des habitants de plus de 60 ans. Une opération que l’association Monalisa souhaite dupliquer en Gironde.

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Rassemblement autour d’un café avec les personnes âgées du quartier du Grand Parc (MM/Rue89 Bordeaux)

Dans les quartiers prioritaires, la part des personnes âgées augmente. Au Grand Parc, à Bordeaux, un porte-à-porte était organisé dans le cadre de la semaine de lutte contre l’isolement des aînés, afin de repérer celles et ceux qui vivent seuls parmi le quart des habitants de plus de 60 ans. Une opération que l’association Monalisa souhaite dupliquer en Gironde.

Sur la pelouse du Grand Parc, les binômes se forment avant de se disperser entre les immeubles de ce quartier prioritaire de la politique de la ville (QPV). À chacun, un bâtiment. « Dans le bâtiment A, il y a 66 personnes de plus de 65 ans », annonce Lise Secondé, de l’association Les Petits Frères des pauvres. En ce mardi 2 juin 2026, l’opération réunit bénévoles, jeunes en service civique et travailleurs sociaux.

L’initiative s’inscrit dans le lancement de la semaine de lutte contre l’isolement des aînés, organisée du 1er au 6 juin 2026 par Monalisa Gironde, avec le soutien du Département. Portée par cette association engagée contre la solitude des personnes âgées, l’action repose sur une coopération entre acteurs institutionnels et associations – quatre d’entre elles étaient mobilisées ce jour-là.

Leur objectif : aller de porte en porte pour repérer, parmi les personnes âgées recensées, celles qui se sentent seules et isolées. À l’approche de l’été et des fortes chaleurs, et suite à un épisode caniculaire précoce, la démarche prend une dimension particulière. Dans ces quartiers, où vieillissement et précarité se croisent, la lutte contre l’isolement se fait surtout sur le terrain.

Difficile de repérer les personnes isolées

Parmi les participantes, Myriam, 32 ans, salariée de l’association La Fourmilière du Grand Parc, tient entre les mains le registre des habitants du bâtiment B, fourni par le bailleur social, indiquant les résidents de plus de 65 ans. Ils sont 60 dans cette tour qui lui a été attribuée. Elle connaît déjà ce quartier par cœur puisqu’elle y habite aussi, au bâtiment C.

En binôme avec Anzamtou, 22 ans, en service civique, elle se prépare à parcourir les étages. Dans l’ascenseur, elle appuie sur le bouton du 20e étage, au sommet de la tour. « On va aller tout en haut et on descendra étage par étage », organise-t-elle.

Cinq appartements par palier et, la plupart du temps, pas de réponse. Difficile pour elles de savoir s’ils vont bien, s’ils sont seuls ou s’ils ne veulent tout simplement pas répondre. Certains entre-ouvrent légèrement la porte.

« Bonjour ! C’est pour vous inviter à boire le café avec nous en bas, près du parking, et savoir si vous allez bien », engage Myriam, toute souriante lorsqu’un aîné daigne ouvrir et ne pas seulement parler au travers. « Ça ne m’intéresse pas », rétorque l’homme en claquant la porte au nez de la travailleuse sociale. « C’est super dur de faire sortir des personnes de l’isolement », regrette-t-elle.

Un quart des habitants du Grand Parc ont plus de 60 ans

« Il y a beaucoup de personnes âgées dans le quartier [NDLR : 23,7% des 4 278 habitants ont plus de 60 ans, bien au dessus la proportion dans la population bordelaise, 18,7%]. Et elles sont plutôt méfiantes. Le fait d’être précaire augmente encore plus la solitude. »

Les problèmes de loyers peut-être devenus trop élevés, d’un appartement devenu trop grand après la perte d’un proche ou mal adapté à la vieillesse : autant de raisons qui maintiennent ces personnes âgées dans la précarité.

Construit dans les années 1950-1960, le quartier du Grand Parc abrite des personnes âgées parfois installées ici depuis des décennies : « On connaît une personne centenaire qui a presque toujours vécu là », témoigne Myriam. Ceux-là ont fait l’histoire de ces quartiers et portent leur mémoire. Tellement qu’ils sont parfois devenus invisibles, comme s’ils faisaient partie des murs.

Arrivée au 18e étage, Myriam reprend sa liste et reconnaît un prénom et un nom de famille :

« C’est l’ancien professeur de mon frère. Il m’aidait à faire mes devoirs quand j’étais petite, se souvient-elle. Je pense que c’est un monsieur très isolé, car je le vois toujours tout seul dehors. »

Des actions de terrain qui marchent

Parfois ça fonctionne. À la moitié de la tour, une porte s’ouvre cette fois bien volontiers : « Ah c’est vous Myriam, vous auriez dû le dire. Entrez, prenez une chaise », se réjouit Marie, octogénaire et malvoyante, qui connaît Myriam grâce à d’autres sessions de porte-à-porte. Depuis, elles se côtoient souvent.

« Venez boire un café avec nous en bas », propose Myriam. Mais Marie décline, trop fatiguée pour descendre : « Peut-être une prochaine fois », glisse-t-elle, en les invitant malgré tout à rester discuter.

Après avoir descendu tous les étages, les deux femmes rejoignent le rassemblement pour le « Café Schnock », en référence à l’injure « vieux schnock » pour lutter contre cette image dégradante de la vieillesse. Assise sur une chaise installée par les bénévoles sur la pelouse, Claudine, 79 ans, connaît ce quartier depuis les années 1980. Elle ne s’est jamais sentie aussi seule qu’aujourd’hui.

« J’ai perdu mon mari et depuis je suis toute seule. Je ne vois personne », raconte-t-elle en portant à ses lèvres la tasse de café tout juste offerte.

Aujourd’hui, elle projette de s’inscrire aux activités dans une maison de retraite pour sortir du quartier et « avoir un peu de distraction, pour ne pas rester toute seule chez moi : tous les après-midis je suis dans mon canapé à regarder la télévision », déplore-t-elle, sa famille étant également très loin de Bordeaux.

Myriam et Anzamtou toquent à la portes des aînés pour repérer ceux qui sont seuls Photo : MM/Rue89 Bordeaux

Quand le quartier n’est pas adapté

L’accès aux commerces, aux cafés ou aux lieux de rencontre à proximité est un levier pour lutter contre l’isolement : « Avant, il y avait un centre commercial animé à côté. Il y en a qui sortaient, même pas pour faire leurs courses, mais pour rencontrer des gens. » Mais beaucoup des boutiques du centre commercial Europe ont fermé, provisoirement ou définitivement, en attente de sa rénovation.

« Le premier café à la ronde est aux Chartrons et ce n’est pas forcément des lieux très abordables financièrement », constate Myriam – en fait, il existe Le Petit parc, dans les murs de la Salle des fêtes, mais qui n’est ouvert en journée que du mardi au vendredi.

Par ailleurs, le moindre dysfonctionnement peut vite compliquer le quotidien, à l’instar des fréquents problèmes d’ascenseurs :

« Il y a un monsieur dans mon bâtiment qui ne sort plus à cause de ça, témoigne une habitante. Il a peur de rester bloqué en bas et de ne pas pouvoir remonter chez lui. »

Ces difficultés du quotidien s’inscrivent dans un cadre plus large, selon Isabel Madrid, présidente de l’association Monalisa Gironde :

« Les QPV sont des quartiers modernes, on les a construits de toutes pièces en pensant à l’hébergement des familles, etc. Mais on n’imaginait pas les habitants devenus vieux, ils n’ont pas été construits pour y vieillir », déclare-t-elle lors d’une table ronde ce 1er juin qui lançait la semaine de lutte contre l’isolement des aînés organisée par le Département de la Gironde.

Une population âgée très concentrée dans les QPV

Selon Anne Créquis, directrice générale du Gérontopôle de la Nouvelle-Aquitaine, « on a souvent l’image d’un territoire des QPV jeune, voire très jeune, mais c’est de moins en moins vrai ».

En Nouvelle-Aquitaine, 1 locataire sur 3 en logement social a plus de 65 ans. Un vieillissement qui se fait avec une « double vulnérabilité », parfois même un « vieillissement précoce », selon la directrice.

À Lormont, sur la rive droite de l’agglomération bordelaise, où la part de logements sociaux est très élevée (52% du parc), le constat est est le même. Son maire, Philippe Quertinmont, observe que 20 à 25 % de la population des quartiers prioritaires sont des personnes âgées, souvent seules et parfois fragilisées : « Les personnes âgées ne sont pas forcément seules mais elles le deviennent vite », prévient-il. Il cherche à mettre en place des solutions qui passent, selon lui, par la collaboration, car « on ne peut pas y arriver tout seul. »

« On peut faire en sorte qu’elles évitent de se retrouver tout seuls, par exemple en créant des logements pour vivre à plusieurs, ça peut être une solution ».

L’édile souhaite également mettre en place un pôle de formation dédié aux métiers de la gérontologie à Lormont, et travailler avec les bailleurs pour adapter les logements sociaux à la vieillesse. 

Repenser les aménagements et renforcer la vigilance

D’autres collectivités se penchent sur le sujet. À Bègles, où 21 % des personnes âgées en QPV sont isolées, selon l’adjointe au maire Isabelle Berrié, le centre communal d’action sociale (CCAS) a renforcé ses équipes dédiées aux seniors. Le repérage passe aussi par du porte-à-porte, en partenariat avec les bailleurs sociaux. « Parfois on toque et la porte ne s’ouvre pas. Il faut revenir, et revenir et revenir encore », souligne la première adjointe au maire de Bègles, vice -présidente du CCAS.

D’autres pistes de réflexion mettent en avant l’importance de la vie au pied des immeubles. A Bègles, des locaux, cofinancés avec les bailleurs, servent de points de rencontre informels. “Parfois il suffit de mettre un banc en bas d’un immeuble”, lance Isabel Madrid, présidente de Monalisa Gironde. Des lieux où les habitants s’arrêtent, discutent, et où les situations d’isolement peuvent être repérées plus facilement.

Du côté du Grand Parc, Géraldine Ephrème, chargée de mission pour Monalisa Gironde, ambitionne de renouveler des actions de porte-à-porte « de manière plus régulière ».

« Nous allons aussi essayer d’impulser cette dynamique avec les bailleurs sociaux pour dupliquer ce genre d’opérations sur tout le territoire de la Gironde. »

Par Marie Moreau

Publié le 05 juin 2026

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