le 13 mai 1973, la baraque musée du Struthof est incendiée. La date inscrite, 27 janvier 1945, fait référence à l’arrivée d’un convoi d’Alsaciens soupçonnés de collaboration qui y ont été détéenus. (Photo ONaCVG-CERD-ArchivesKARTOFELLKELLER )
Dans un livre fouillé, l’historien Romain Blandre et le journaliste Jean-Pierre Stucki-Darsch reviennent sur une série d’attentats commis dans les années 70 et 80 par l’organisation des Loups noirs en Alsace.
Retour sur les faits. En 1980, une charge explosive endommage la colonne Turenne à Turckheim. Un an plus tard, en mai 1981, la croix de Lorraine à Thann est détruite à son tour. Les revendications sont au nom des « schwerze wolfo », les Loups noirs. Reconstruit, le monument est à nouveau détruit par une explosion en septembre. En octobre, plusieurs personnes sont arrêtées, dont Pierre Rieffel, un Alsacien de Breitenbach. Les enquêteurs établissent alors un lien avec l’incendie de la baraque musée du Struthof en 1976, que le groupe reconnaît.
Loin de retracer l’épopée foutraque d’un groupe d’Alsaciens brisés par la guerre et fiers de leur région, l’ouvrage accumule des faits et des preuves qui révèlent une entreprise terroriste, alimentée par des références néonazies et négationnistes assumées. Des éléments qui interrogent le déroulé des procédures judiciaires de l’époque, mais aussi la manière dont s’est construite la légende de ce groupe, parfois reprise dans certains milieux régionalistes alsaciens, encore aujourd’hui confrontés à la difficulté de se distancier clairement de cet héritage violent et de ses fondements idéologiques évidents.
Jean-Pierre Stucki-Darsch revient, dans cet entretien, sur une enquête à rebondissements et sur une page d’histoire régionale qui doit continuer à être explorée.
Pourquoi avoir entrepris ce travail ?
Au départ, il s’agit d’une demande de France Télévisions qui souhaitait réaliser un documentaire sur le terrorisme régionaliste. La productrice avait été frappée par la profanation du cimetière juif de Quatzenheim en 2019, où la référence aux Loups noirs avait été retrouvée sur une tombe.
Événements fictifs et mobile des Loups noirs
Le nom d’un groupe « oublié » qui réapparaît en 2019, entre des croix gammées et des symboles politiques très marqués, ce n’est pas anodin. J’ai alors rencontré l’historien Romain Blandre, qui avait consacré sa thèse à l’attentat commis au Struthof en 1976. Il n’arrivait pas à trouver de traces du passage de Victor Rieffel dans ce camp, qui a servi de lieu de détention pour des Alsaciens soupçonnés de collaboration.

Or ce récit fait partie du récit fondateur du parcours de Pierre Rieffel, son fils. Celui-ci a raconté à plusieurs reprises avoir été battu et laissé pour mort dans la neige alors qu’il tentait d’apporter de la nourriture à son père. C’est le récit qu’il livre régulièrement pour expliquer sa trajectoire et ses motivations. Avec son travail de thèse, Romain Blandre a compris que cet épisode n’était sans doute jamais arrivé. Mais nous n’avions pas de preuve, donc nous nous sommes mis au travail ensemble. Dans le film, on montre comment nous découvrons que ces événements n’ont, en réalité, jamais existé, notamment grâce à des lettres de Victor Rieffel lui-même, dans lesquelles il raconte son parcours judiciaire après la guerre. Cela nous a amenés à nous interroger sur le mobile des Loups noirs : si ce récit originel n’est pas vrai, alors quelles étaient réellement leurs motivations ?
Comment avez-vous travaillé tous les deux ?
On pourrait penser que l’historien travaille surtout à partir des archives et des documents écrits, alors que le journaliste interroge les proches ou les personnes qui ont travaillé sur ces parcours. En réalité, nous avons travaillé ensemble du début à la fin. J’ai moi-même passé beaucoup de temps dans les archives, notamment à lire toute la presse régionaliste de l’époque, et nous avons rencontré ensemble la plupart de nos interlocuteurs, parce que nous avions chacun nos questions à leur poser.
Des documents ignorés par la justice
Le documentaire a aussi joué un rôle important : il a convaincu certains témoins de nous parler. C’est le cas du juge François-Régis Croze, qui a présidé le procès des Loups noirs en 1982 à Mulhouse, mais aussi de Francis Dreyfus, cet habitant de Villé que les Loups noirs projetaient d’enlever parce qu’il était juif. Nous avons été très complémentaires, mais aussi très exigeants l’un envers l’autre. Nous nous interrogions constamment pour vérifier et revérifier tout ce que nous découvrions au fil de l’enquête.
Vous mettez notamment au jour le document fondateur de la « Haus der Heimat » (Maison de la patrie), qui révèle les ambitions politiques et la colonne idéologique des Loups noirs…
Ce n’est pas une de nos découvertes, c’est un document que nous avons trouvé dans le dossier d’enquête. Mais il n’a jamais été exploité, ni pendant les investigations, ni au procès. Il était à la disposition de la justice, mais il a été ignoré à l’époque.


Ces attentats n’ont pas été jugés comme politiques. Les accusés ont été poursuivis pour destruction de monuments et les condamnations ont été modérées. Pourtant, la vision politique est très claire, tout comme les liens permanents avec certains des néonazis allemands les plus radicaux. Parmi les signataires de Haus der Heimat, on retrouve des membres du groupe Hoffmann, un mouvement néonazi responsable de l’attentat de Munich du 26 septembre 1980, qui a fait douze morts. Selon nous, ce groupe a clairement utilisé et inspiré les Loups noirs.
Le procès a-t-il été un rendez-vous manqué, pour reprendre les mots du juge que vous avez interrogé ?
Nous avons changé d’époque. Aujourd’hui, un procès de cette nature ne se tiendrait pas de cette façon. Il durerait plusieurs jours, avec de nombreux témoins. C’est assez incroyable de constater qu’à l’époque, l’adolescent qui avait frôlé la mort lors de l’explosion de Thann, visant la croix de Lorraine, n’a même pas été entendu à l’audience. Il reste encore aujourd’hui très marqué par cet épisode.
« Ne pas faire d’eux des martyrs »
Ce qui a aussi pu jouer, c’est le souvenir du procès de Bordeaux en 1953 (NDLR : qui jugeait notamment des Alsaciens incorporés dans la division SS Das Reich après le massacre d’Oradour-sur-Glane). Les condamnations avaient conduit des Alsaciens dans la rue. Dans le procès des Loups noirs, la justice s’est donc limitée aux faits eux-mêmes, sans véritablement interroger leur portée politique. Il y a aussi le contexte de la loi d’amnistie d’août 1981, adoptée après l’élection de François Mitterrand, concernant certains crimes politiques. Il existait une crainte que les accusés puissent invoquer cette amnistie et échapper à une condamnation. D’ailleurs, cette idée transparaît dans le verdict : il y a eu une volonté de ne pas faire d’eux des martyrs.
Pourtant, la dimension politique est assez claire quand on relit les comptes rendu. Elle est notamment affichée par les témoins mobilisés par les avocats des Loups noirs. Ils font venir Marcel Iffrig, qui s’exprimera d’ailleurs en allemand. Ce militant régionaliste et autonomiste est un négationniste assumé (NDLR : il a été condamné pour ces faits en 1980) orienté vers la nostalgie nazie et l’antisémitisme. Ce personnage qui gravite autour des Loups noirs aurait dû être sur le banc des accusés. Il était en contact permanent avec eux, il avait un projet politique bien établi avec Haus der Heimat. Comme Pierre Zind, historien négationniste venu les soutenir au procès, cela faisait tout de même beaucoup d’indices…
Votre livre interroge aussi sur le poids de ces figures dans le mouvement autonomiste et régionaliste…
Les Loups noirs ont soigneusement caché leurs motivations réelles et profondes derrière un vernis qui était l’enseignement de l’allemand dans la région. Pourtant, dès leurs revendications, le lien est clair avec la période nazie et la prétendue falsification de cette histoire et de l’après-guerre en Alsace.
Un travail qui dérange certains régionalistes
Je veux bien entendre que les régionalistes et autonomistes aient ignoré l’ampleur de ce que l’on révèle dans le livre, mais aujourd’hui, c’est important qu’ils prennent clairement leur distance, par rapport à ce projet des Loups noirs qui est négationniste : ils contestent que le KL Natzweiler ait été un camp de concentration, et ils défendent aussi le projet politique d’une Alsace placée sous l’autorité d’un régime allemand de type nazi. Certains régionalistes nous ont demandé : « Pourquoi parler de cela maintenant ? » Mais parce que l’histoire se fait en permanence. C’est lorsque les archives s’ouvrent et que les témoins parlent, que l’on peut établir des faits historiques !




Vous révélez des prises de positions de Pierre Rieffel clairement négationnistes ?
Nous n’avons pas retrouvé le fascicule rédigé où il expose ses théories négationnistes sur le camp de concentration du Struthof. Mais des ouvrages d’historiens négationnistes le citent, en reproduisent la couverture. Ces documents postérieurs au procès circulaient à l’époque, nous en avons trace. Cela veut aussi dire qu’il ne s’est pas arrêté en 1982.
Un fait d’arme « de leur camp »
De même, des passages de son autobiographie, Ma vie pour l’Alsace, parue en 2018, sont très problématiques. Il faut une clarification, cette histoire est désormais dans le débat public, chacun peut réagir et contester ce que l’on expose sous réserve d’y apporter des preuves. Mais il faut aussi un positionnement clair par rapport à cet héritage.
Selon vous, cet héritage continue-t-il d’inspirer certaines idées ou certains actes ?
C’est comme s’il y avait un courant souterrain d’hommage et de culture de la mémoire des Loups noirs. Le fascicule négationniste de Pierre Rieffel sur le Struthof a été publié en Allemagne, vendu par correspondance… et parfois, cela ressort. Ce n’est pas un hasard si, à Quatzenheim, des gens qui commettent un acte antisémite odieux se réclament des Loups noirs ! Ils ont entendu parler de cette histoire et la revendiquent comme étant un fait d’arme de leur camp. Les couleurs utilisées pour profaner les tombes juives à Quatzenheim, le bleu et le jaune, sont des couleurs utilisées pour les inscriptions des Loups noirs à Thann et au Struthof. Le choix de ces teintes est réfléchi selon nous et installe le dynamitage de la croix de Lorraine à Thann et l’incendie de la baraque du Struthof comme des actes fondateurs. Suite à la mort de Pierre Rieffel en 2022, la croix de Lorraine à Thann est à nouveau dégradée ! Cette histoire circule et reste une référence pour ces milieux radicaux. L’invitation de Pierre Rieffel à une conférence au Bastion social (ce bar d’ultradroite aujourd’hui fermé, voir tous les articles de Rue 89 Strasbourg) en est une illustration aussi, même si Pierre Rieffel avait finalement renoncé à sa venue.