Les étudiants et étudiantes étrangères témoignent de situations financières intenables provoquées par les frais différenciés.
Des étudiants n’ont pas encore réussi à régler la totalité des 3 941 euros de frais réservés aux non européens pour s’inscrire à l’Université de Strasbourg. Une somme gigantesque pour des personnes qui viennent souvent de pays très pauvres. Cinq étudiants concernés s’expriment sur leur situation à l’approche de la fin de l’année universitaire.
« Je suis très stressé. Ma situation est catastrophique, confie Emmanuel (les prénoms des étudiants sont modifiés). J’ai des retards de loyer pour payer les frais d’inscription. » Il est venu d’un pays d’Afrique de l’ouest pour étudier à Strasbourg grâce aux économies de sa famille. Il fait partie des 37 personnes qui risquent, en ce mois d’avril, une désinscription pour ne pas avoir réussi à régler la totalité des 3 941 euros de frais réservés aux non européens, contre 254 euros pour les français. Rue89 Strasbourg s’est entretenu avec cinq étudiants concernés.
Emmanuel a dû passer par Campus France pour s’inscrire à l’université. Cet organisme fait la promotion des études en France dans le monde entier. Mais il assure qu’il n’a jamais été informé de la nécessité de payer cette somme avant d’être à Strasbourg. Et pour cause, les politiques d’exonération changent d’un établissement à l’autre. Les non européens ne payent pas ces frais majorés dans la majorité des cas. Par exemple, à l’Université Paul Valéry de Montpellier, seules celles et ceux qui redoublent sont soumis à ces frais, mais jamais les personnes qui arrivent (lire notre article).
« Je me suis donné corps et âme sur le plan pédagogique depuis des années pour être accepté ici en master », relate Emmanuel :
« Je suis en cours la journée et le soir je révise. Je fais tout mon possible. Je n’ai aucune bourse, aucune aide financière comme je suis étranger. Je suis inscrit dans une agence d’intérim pour travailler. Maintenant l’université menace de me radier. S’ils font ça, je risque de ne plus avoir de titre de séjour et de recevoir une obligation de quitter le territoire français (OQTF, NDLR). »
Des exonérations, mais pas pour tout le monde
Certains étudiants voient les dettes s’accumuler. Comme beaucoup d’autres, Jules rembourse, en même temps que ses frais différenciés, un crédit qu’il a demandé dans son pays d’Afrique de l’ouest. Campus France demande aux étudiants et étudiantes étrangères d’avoir directement une somme de 7 850 euros sur leur compte en banque, censé montrer qu’ils peuvent vivre dans l’Hexagone pendant un an. Ce qui ne suffit pas à couvrir les nombreuses dépenses. Jules se débrouille pour vivre avec ça et un boulot à temps partiel. « Je fais la plonge dans un restau pour me payer à manger et rembourser mon prêt », raconte l’étudiant en master.

« Je dis à mes connaissances de ne pas venir étudier à Strasbourg, déplore Oumar. Cette histoire des frais différenciés, c’est ici que ça pose autant de problèmes. D’après mes amis dans d’autres villes, ce n’est pas un sujet chez eux. » Mais alors pourquoi des dizaines de personnes se retrouvent-elles sur le point d’être radiées de l’Université de Strasbourg (Unistra) ?
Le décret ministériel « Bienvenue en France » impose un coût d’inscription largement majoré pour les étudiants et étudiantes non européennes. La plupart des universités s’opposent à ce principe et évitent ces frais différenciés en exonérant les personnes concernées. Mais elles ne sont pas censées proposer ces abattements à plus de 10% de l’effectif. Comme l’Unistra accueille presque 25% d’étudiants et d’étudiantes étrangères, elle se rapproche plus facilement de ce seuil. Elle a donc décidé d’appliquer ces frais différenciés, mais uniquement pour les non européens qui viennent spécialement pour un master. Cela représente 310 personnes en 2025-2026.
L’équivalent de 2,6 millions de francs CFA
Pour celles et ceux qui viennent du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne, 3 941 euros représente une somme colossale. C’est l’équivalent de 2,6 millions de francs CFA, soit, par exemple, 21 mois du salaire moyen brut au Sénégal. Ou encore plus dans d’autres pays plus pauvres comme la Guinée. Ces frais s’ajoutent aux coûts de la vie, l’alimentation, le loyer, l’énergie, que même les jeunes français ont souvent du mal à payer malgré l’accès à davantage d’allocations ou de bourses. Selon un communiqué de l’association étudiante strasbourgeoise l’Afges, « les étudiants extra-communautaires représentent plus de 50% des bénéficiaires de nos 3 épiceries sociales et solidaires (AGORAé) ».
« J’ai déjà pu verser la moitié, il manque 2 000 euros encore », constate Emmanuel :
« Je ne sais pas du tout comment je vais faire. Si j’avais cette somme je la donnerais. Avec le billet d’avion, les frais d’inscription et le coût de la vie en France, les économies partent très vite quand on arrive. J’ai tellement sacrifié, c’est dur de se retrouver dans cette situation maintenant. »
De son côté, Léo a encore un peu plus de 1 000 euros à payer. À côté de son master qui lui prend plus qu’un temps plein, il travaille 15 heures par semaine dans la restauration : « C’est la période de révision mais je n’arrive plus à me concentrer. Je suis censé passer des partiels à partir de la fin du mois d’avril. »
« Ce n’est pas clair, on ne sait même pas si on est toujours étudiants aujourd’hui, abonde Emmanuel. Je n’ai plus accès à certains services universitaires liés aux assistantes sociales, mais je continue à recevoir les convocations pour les examens. »
Des échéanciers
Dans ses courriers envoyés fin mars aux étudiant·es, la présidente Frédérique Berrod se voulait très ferme :
« Malgré les différents rappels que vous avez pu recevoir, vous ne vous êtes pas acquitté(e) de tout ou partie des droits. J’ai le regret de vous informer que j’ai demandé aux services administratifs de procéder à l’annulation de votre inscription en master. »
Entre temps, la présidence a finalement proposé des rendez-vous aux 37 étudiant·es les 16 et 17 avril afin de discuter des solutions possibles. Les étudiants et étudiantes ont un délai supplémentaire. Lao est tout de même sorti très anxieux de cette entrevue :
« Ils nous ont demandé de faire une proposition d’échéancier qu’on est sûrs de respecter, sinon ils nous désinscrivent. Je suis en train de réfléchir parce que je dois aussi rattraper mon loyer, que je n’ai pas payé début avril pour envoyer 400 euros à l’Université après la lettre qu’on a reçue. Et il faut que je mange aussi. Il me reste 2 000 euros à régler. Je travaille 15 heures par semaine et si je passe à temps plein cet été je serai capable d’envoyer le reste en septembre. J’espère qu’ils accepteront. »
Lao semble très affecté à l’idée de devoir repayer ces frais pour sa deuxième année. « Je ne sais pas du tout comment je vais faire, et je n’y pense pas trop, je dois réviser pour les examens », souffle t-il. Le jeune homme envisage de quitter l’Unistra en candidatant dans d’autres universités où il ne serait pas soumis à ces surcoûts, « comme à Montpellier, Caen ou Clermont ».
Un budget dérisoire pour l’Unistra
Face à ces situations sociales particulièrement brutales, une intersyndicale composée de dix organisations a manifesté devant le siège de la présidence le 16 avril. Elle demande la fin de ces frais différenciés, l’exonération des étudiants et étudiantes qui risquent la désinscription et le remboursement de celles et ceux qui ont réussi à payer. « On a fait le calcul : exonérer les 47 étudiants qui ont reçu les notifications de fin mars ne représenterait que 0,028% du budget de l’Unistra, observe Pascal Maillard, de la FSU. C’est infime au regard de la détresse dans laquelle se retrouvent les étudiants étrangers. »
L’intersyndicale demande à l’Unistra de dépasser le fameux seuil de 10%, comme le fait régulièrement l’Université Paul-Valéry à Montpellier. « Cette règle peut se contourner, ce n’est qu’un décret. Elle met des personnes, qui viennent pour certaines des pays les plus pauvres du monde, dans des situations très difficiles et impose une sélection par l’argent », dénonce Pascal Maillard. Quelques jours plus tard, le 20 avril, le ministre de l’Enseignement supérieur Philippe Baptiste a annoncé sa volonté de très fortement durcir les conditions d’exonération des non européens.
Une déclaration qui a fait bondir les organisations syndicales et étudiantes. « En 2026, ce sont 310 étudiants qui n’ont malheureusement pas pu être inclus dans la politique d’exonération. Demain, à cause de ce plan, ce serait plus de 10 000 étudiants qui seraient soumis à ces frais », a déploré l’Afges.
« Le sous-financement chronique des universités par l’État ne peut pas être compensé en se servant dans le portefeuille d’étudiants déjà à bout de souffle. »