Parlons science. Il existe un instrument de mesure qui permet d'évaluer à la fois l'humeur générale du moment, l'idée que s'en font les médias dominants, la cote de crédibilité des personnalités publiques aux yeux de ces médias du moment : c'est le nombre de secondes qui s'écoulent entre deux interruptions, par Benjamin Duhamel, de l'invité.e de la Matinale de France Inter
. Grosso modo, cet intervalle de temps peut varier entre six secondes et une minute entière. Les experts l'estiment à six secondes pour un second couteau de LFI, trente secondes pour Mélenchon, quarante-cinq pour un dirigeant RN, et jusqu'à une minute pour un prix Nobel. En cette rentrée post-canicules, la cote de jean-Marc Jancovici égale celle d'un prix Nobel. Avant l'été, on l'écoutait avec un sourire rentré : Ah ce Janco et son nucléaire...
On ne sourit plus.
De France Inter
à RTL
, en passant par une soirée entière (excellente), mardi soir, sur France Info
, l'ingénieur médiatique et spécialiste de l'énergie est partout (sauf chez Bolloré évidemment, mais faut-il encore le rappeler ?) Et partout pour fustiger le déni
général à propos du dérèglement climatique, et pour faire sonner sur toutes les antennes comme un glas ce mot terrible dedeuil. Il va falloir faire son deuil. Deuil de quoi ?
demande Duhamel. Deuil des climats que nous les avons connus
. Et au-delà, en vrac, de certains aspects de la biodiversité animale et végétale, ou des voyages en avion en open bar, etc. Syllabe terrible, qui vise à enfoncer dans les têtes cette idée qu'elles ne veulent pas y laisser pénétrer : un point de non-retour a été franchi. Un "tipping point", comme le décrit le chercheur Nathanaël Wallenhorst dans un ouvrage paru l'an dernier (2049, ce que le climat va faire à l'Europe
, Seuil), paresseusement laissé alors sur un coin de l'étagère, et que je viens de relire avec accablement.
Un "tipping point ?" Wallenhorst utilise l'image éloquente du ballon gonflable. Il gonfle, il gonfle, jusqu'à éclater. Et quand il a éclaté, c'est définitivement trop tard. On en est là. Beaucoup de tipping points ont été pulvérisés depuis longtemps, même si on ne l'a mesuré dans nos propres corps que cet été (il fallait entendre, hier, l'éditorialiste ultra-libéral Pascal Perri, raconter sur LCI comment il s'est réveillé une nuit, dans son appartement parisien, terrifié par la chaleur, et a couru se réfugier à l'hôtel. Quelques instants plus tard, le même fustigeait d'ailleurs les normes
qui enserrent l'économie française, signe qu'il reste du chemin à faire).
Donc, tandis que Glucksmann visitant une éolienne déguisé en spéléo-cosmonaute fournit un agréable moment de détente, on écoute Janco, mieux qu'on n'a jamais écouté cet atypique inclassable qui, entre deux éclats de rire douloureux, n'hésite pas à dire je ne sais pas
quand il ne sait pas, et se tient à l'écart des catégories politiques. Taux de pauvreté, milliardaires, redistribution, ne sont pas son sujet. Jancovici pense manifestement l'espèce humaine en tant qu'espèce animale comme une autre, quoique plus toxique, avec ses besoins physiologiques en nourriture, en eau, en énergie, en soins, en sommeil, besoins à confronter dans des tableaux aux ressources prévisionnelles disponibles. Aux politiques, ensuite, d'arbitrer entre avantages et inconvénients de l'une ou l'autre solution. C'est d'ailleurs le but du site participatif Un commun accord qu'il lance ces jours-ci, sorte de remake indépendant de la convention citoyenne de Macron, de sinistre mémoire.
Si Jancovici jure se moquer de la politique, il est très probable qu'il soit bientôt rattrapé. Même si personne ne l'a relevé, il a balancé (à la fin de l'interview deFrance Inter
, et sans prononcer le nom du parti) un petit tacle à la proposition LFI de blocage du prix de l'essence, la taxant d'incohérence avec les objectifs climatiques. Si on écarte toutes les diversions proto-bolloréennes, c'est bien un des débats essentiels que devrait permettre de trancher, à gauche, la présidentielle : maintien du pouvoir d'achat des plus pauvres, ou co-construction générale au "deuil heureux". Eternelle tension dialectique, depuis un demi-siècle, entre Rouges et Verts. Fin du monde, fin du mois, même combat
, criaient les cortèges écolos ces dernières années. Peut-être. C'est à examiner dans les détails, en tous cas.
