On parle suffisamment ici de CNews, et de son emprise sur le débat public, pour ne pas le relever aussi quand le bateau tangue. Et le bateau tangue fort depuis plusieurs semaines. À la télé, un indicateur dit cela mieux que les autres : les audiences. Dans le cas de CNews, les chiffres sont formels. Devenue leader des chaînes d'info courant 2025, la chaîne de Vincent Bolloré dégringole depuis plusieurs semaines. Elle est sur ce seul mois d'avril en troisième position, derrière BFMTV et LCI (mais encore loin devant franceinfo).
La faute à qui, à quoi ? Là-dessus, les hypothèses – à ce stade, difficile de sonder plus précisément l'âme des gens qui regardent – divergent. Mais une sort du lot : ce serait la faute de Trump, de Poutine, de l'embrasement au Moyen-Orient, et plus globalement de cette actualité internationale très dense, qui pousserait les spectatrices et spectateurs à fuir CNews pour aller voir ce qu'il se passe sur BFM et LCI, où disons-le, les affaires sérieuses du monde sont mieux traitées. Pour dire les choses plus clairement encore : personne ne va sur CNews pour avoir une idée plus précise de ce qu'il se trame en ce moment autour du détroit d'Ormuz.
D'autres hypothèses sont avancées, pour expliquer cette chute d'audience, comme le départ de Sonia Mabrouk, qui a démissionné début février pour protester contre le maintien à l'antenne de Jean-Marc Morandini, malgré sa condamnation définitive pour corruption de mineurs et harcèlement sexuel. Ou les propos racistes prononcés sur son antenne à l'égard de Bally Bagayoko, invité récemment sur notre plateau (qui ont conduit le parquet de Paris à ouvrir une enquête pour "injure publique en raison de l'origine, l'ethnie, la nation ou la religion").
Une autre hypothèse n'est pas formulée dans la plupart des articles, car plus incertaine encore. Mais dans le cadre de cet édito, on peut bien oser, quitte à le regretter ensuite si les chiffres remontent un jour : et si les gens qui regardaient CNews, qui allument encore la télé chez eux comme on allume la lumière, qui l'entendent en fond dans les cafés ou chez le coiffeur, s'étaient simplement lassés et avaient eu envie de voir ou d'entendre autre chose, après plusieurs années de débats en boucle sur l'islam, le voile ou LFI ? Et si le pari de Bolloré, réussi les premières années d'un point de vue politique et économique, avait comme toute chose une date de péremption ?
Il est aussi possible d'imaginer que le public ne soit pas tout à fait insensible au fait de conserver à l'antenne, malgré une condamnation définitive, un homme accusé de violences sur mineurs, alors qu'au même moment, les scandales dans le périscolaire se multiplient et bénéficient – enfin – d'une certaine attention médiatique. Autre hypothèse, qui j'en suis sûr ne fera pas non plus l'unanimité : et si même pour les habitué·es de CNews, comparer un homme noir à un singe c'était trop ? Et si même pour les habitué·es de CNews, une émission co-animée par les identitaires de Frontières, c'était trop ? À ce stade, tout n'est qu'hypothèse. Et peut-être même que CNews a déjà tellement essaimé dans le débat public que son existence n'est déjà plus utile. Le temps nous permettra d'y voir plus clair.
Mais s'il faut – après avoir documenté sa dangereuse ascension – chroniquer le lent crépuscule de CNews, comptez sur nous pour faire doctement notre travail.
